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L’art de conter

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conteur-a-thomasL’art de conter est un art difficile : ne conte pas bien qui veut; combien n’ont pas éprouvé le déboire de manquer l’effet recherché avec beaucoup de peine et d’être soi-même le seul à rire ou le seul ému de ce qu’on vient de dire !…

Conter toujours, a dit La Bruyère, c’est le caractère d’un petit esprit. Essayons de mettre la vérité dans tout son jour.

Ou ce sont les choses qu’on nous a apprises qui font le sujet de nos contes; ou bien ce sont celles qui nous sont arrivées à nous-mêmes. Si l’on se fait une habitude de conter toujours ce qu’on a lu ou entendu dire, c’est l’effet d’une petitesse d’esprit, et l’on risque de rebattre les oreilles de gens qui peuvent l’avoir lu tout aussi bien que nous.

II est encore plus ridicule de fatiguer toujours celui que nous fréquentons par le récit de nos propres aventures. II y a d’abord dans celle coutume un amour-propre choquant et importun; d’ailleurs, dès que vous vous mettez une fois dans une compagnie sur votre propre histoire, vos auditeurs ne feignent de vous écouter que pour être en droit de se faire écouter à leur tour. Remarquons encore que souvent notre amour-propre nous fait trouver touchant ou singulier ce qui parait froid aux autres.

Une seconde raison qui doit empêcher un homme de bon sens de conter toujours, c’est, ainsi que nous le disons en commencant ces lignes, qu’il n’y a rien de si difficile que de conter bien. II ne suffit pas d’avoir de l’esprit et de l’imagination, il faut avoir un génie tout particulier pour y réussir.

Un conte roule ordinairement sur quelque action ou sur quelque bon mot, et pour faire sentir ce que cette action a d’extraordinaire ou ce bon mot de fin ou d’aimable, il faut rapporter justement un certain nombre de circonstances qui préparent l’esprit à comprendre, à la fin du conte, sans difficulté, la finesse du bon mot ou le merveilleux de l’action dont il s’agit.

A-t-on l’esprit trop vif ? on court Ie risque de négliger une ou plusieurs des circonstances nécessaires, et le meilleur conte pourra devenir froid et insipide. Manque-t-on de feu ? la compagnie, fatiguée d’une lenteur ennuyeuse, laissera parler tout seul le fade historien et il sera seul encore à rire et à admirer. C’est bien pis si l’on manque de discernement, alors on ne peut finir son histoire, on bredouille et l’on s’éloigne toujours plus de son sujet.

En faisant quelque récit, un homme d’esprit solide ne choisira de ses idées que celles absolument nécessaires à faire ressortir le fait qu’il raconte.

Du reste, pour en finir sur ce sujet, ajoutons que les qualités qui constituent le bon conteur doivent lui être naturelles.

« Le conteur vaudois : journal de la Suisse romande. » 1863.
Peinture : Andy Thomas.
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Le conteur du roi

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moutons

Un roi avait un conteur de fabliaux qui l’amusait beaucoup. Un soir qu’il était au lit, il le fit venir, et lui demanda un conte. Celui-ci, qui mourait d’envie de dormir, fit tous ses efforts pour s’en dispenser; mais il eut beau faire, il fallut obéir. Il prit donc son parti, et commença de la sorte:

Sire, il y avait un homme qui avait cent sous d’or. Avec son argent il voulut acheter des moutons; et chaque mouton lui coûta six deniers; il en eut deux cents; et il s’en revint à son village avec ses deux cents moutons; et il les chassait devant lui. Mais en revenant à son village, il trouva que la rivière était débordée; car il avait beaucoup plu, et les eaux s’étaient répandues dans la campagne; et il n’y avait point de pont; et il ne savait comment passer avec ses moutons. Enfin, à force de chercher, il trouva un bateau; mais ce bateau était si petit, si petit, qu’il n’y pouvait passer que deux moutons à la fois….

Alors le conteur se tut.

Eh bien, quand il eut passé ces deux-là, dit le Roi, que fit-il ?

Sire, vous savez que la rivière est large, le bateau fort petit, et qu’il y a deux cents moutons. Il leur faut du temps; dormons un peu tandis qu’ils passent; demain je vous conterai ce qu’ils devinrent.