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Le corbeau musicien

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Eugène Vivier le corniste, cet homme heureux et si joyeusement doué, possède un corbeau. Il a aussi un coq et un serpent, mais c’est du corbeau qu’il s’agit.

Vivier croyait avoir remarqué que cet oiseau avait des dispositions pour la musique. Il fut curieux de constater s’il ne pourrait pas acquérir des droits à se présenter un jour à l’Académie des beaux-arts, section de composition musicale.

Pour arriver à ce résultat, il traça des portées sur une grande feuille de papier qu’il ajusta au fond d’une armoire. Un matin, après avoir fait copieusement déjeuner son corbeau, il lui dit :

Je vais sortir, travailler ; quand je rentrerai ce soir, nous verrons ce que tu auras fait… et il l’enferma dans l’armoire.

A son retour Vivier rendit la liberté au corbeau et examina la feuille de papier. L’oiseau avait-il composé ? nous l’ignorons, toujours est-il que les portées étaient couvertes de taches.

Eh bien ! ajoute Vivier, je vous assure que ce n’était pas trop mal. C’était une mélodie qui aurait fait très bien sur certains couplets de M. Clairville.

« La Petite revue. »  Paris, 1866.
Illustration : montage maison 🙂

Le corbeau gourmet

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Le corbeau n’inspire certainement pas beaucoup d’intérêt. Sa robe noire, son air lugubre, ses instincts destructeurs, son penchant au vol lui ont valu bien des injures. D’autre part, son hypocrisie ne lui a jamais attiré beaucoup d’amis. Tantôt il imite le chant du coq, miaule comme un chat, aboie comme un chien, ou reproduit le son de la crécelle pour effrayer les oiseaux qui pillent les champs de blé.

Il est susceptible d’entendre un peu de latin. Tel était celui du docteur J. Franklin, Jaco (c’était son nom). Il prononçait distinctement le mot aqua, mais il préférait le vin à l’eau. Un jour, dit le docteur, ma ménagère posa un verre de vin rouge sur la table; en un instant, l’oiseau se le versa tranquillement dans l’estomac : je veux dire qu’il plongea son bec dans la précieuse liqueur et qu’il le huma goutte par goutte. Lorsque ma ménagère, craignant qu’il ne brisât le verre, le retira, l’oiseau lui vola à la figure dans un véritable accès de fureur.

Si vous placez trois verres sur la table, l’un plein d’eau, l’autre de bière et le troisième de vin, il laisse les deux premiers et ne s’adresse qu’au verre de vin. On peut en conclure, dit le savant docteur; que les oiseaux ne sont pas tellement liés au régime diététique conseillé par la nature, qu’ils se montrent insensibles aux perfectionnements de la cuisine et aux trésors de la cave.

Batgowki a cité un fait qui prouve leur intelligence et leur discipline, et avec quelle sagacité ils jugent la nature du danger auquel nos armes les exposent. Un chêne touffu et très élevé, éloigné des habitations, servait la nuit d’asile à un grand nombre de corbeaux. On les voyait s’y retirer tous les soirs. On y va deux heures après le coucher du soleil, par une nuit assez claire, et on lâche sur l’arbre un coup de fusil chargé de gros plomb.

Les corbeaux s’envolent, mais aucun d’eux ne fuit horizontalement; tous, au contraire, s’élèvent en ligne, presque perpendiculaire, comme une gerbe d’artifice. Leur calcul unanime avait été que le coup de fusil partant du pied de l’arbre et pouvant être suivi d’un second sur ceux qui auraient filé, l’intérêt commun était de se mettre en hauteur, hors de portée, dans une direction où les branches pouvaient les garantir et intercepter la vue. Ils ne commencèrent à se disperser qu’à une très grande élévation et choisirent un autre domicile.

Dans le jour, lorsque la troupe s’abattait et se répandait dans les champs pour chercher sa subsistance, quatre ou six éclaireurs restaient toujours en l’air, volant doucement de côté et d’autre, observant ce qui se passait et chargés d’en donner avis. Les éclaireurs étaient relevés d’heure en heure.

La peur rend prudent, et le danger excite singulièrement les facultés intellectuelles. Les pics, les étourneaux, les ramiers, comme les corbeaux, savent parfaitement reconnaître si l’homme qui vient à eux n’est porteur que d’un bâton, ou s’il est armé d’un fusil. Dans le premier cas, ils se laissent approcher; dans le second, ils semblent très bien calculer la distance, et s’éloignent presque au moment où le chasseur va se servir de son arme.

Du reste, si les oiseaux de proie savent si bien éviter les coups de l’homme, c’est un fait également remarquable que la précision avec laquelle ils tuent leur victime d’un seul coup de bec. La mort violente entre dans l’économie du règne animal mais tout en condamnant certains oiseaux à servir de victimes aux autres, la nature a voulu leur épargner, au moins en partie, les horreurs d’une souffrance prolongée.

Faire vite, c’est l’humanité du bourreau.

« L’intelligence des animaux. »   Ernest Menault, Paris,1872.

Jacquot et Minette

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Rien n’est gentil comme un Corbeau
Apprivoisé; ce brave oiseau
De la maison devient l’ami fidèle.

Circulant librement du jardin à la cour
Ou sur les arbres d’alentour,

Il accourt tout joyeux à la voix qui l’appelle;
Il est cocasse et sérieux;
Sous un aspect patibulaire
Qui lui vaut le mépris du stupide vulgaire,
Il a l’esprit facétieux;
C’est Arlequin sous l’habit d’un notaire.

Connaissant l’heure des repas
Aussi bien que la cuisinière,
Il prend ce qu’on lui donne et ne demande pas.

Le voici, suivant pas à pas
La jeune fille qu’il préfère;
Il se perche d’un air galant

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Sur son épaule, et doucement mordille
Les cheveux blonds que sa résille
Laisse échapper sur son cou blanc.

J’eus l’honneur d’être assez intime
Avec un de ces animaux;
Il me concédait son estime,
Sachant que j’ai souvent dit du bien des Corbeaux.

Ensemble nous faisions de petites parties :
Je prenais une bèche, et, dans le potager,

Au profit de Jacquot nous allions fourrager
Les planches, de vers blancs largement assorties;
C’est ainsi que j’obtins toutes ses sympathies.

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Mais ce qui n’était pas amusant à demi,
C’était d’observer mon ami

Dans ses rapports avec la Chatte;
On s’y pouvait désopiler la rate.

Pour l’agacer il n’est sorte de tours
Qu’il n’imaginât tous les jours :
Dormait-elle dans la cuisine ?

Près d’elle il arrivait d’un saut

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Et la réveillait en sursaut
Avec des cris de Mélusine;
Se promenait-elle à pas lents
Avec les regards indolents
Et les souplesses élastiques
Des races aristocratiques ?

Mon Corbeau, rusé comme un Grec,
Sans bruit s’approchait par derrière,
Et de la noble douairière
Piquait la queue avec son bec
D’un coup sec.

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Que si la Chatte courroucée
Pour lui donner une poussée
S’élançait, l’insolent, riant d’un air narquois,
En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire,
Se sauvait au sommet des toits.

C’était à se tordre de rire !
Il en est des Corbeaux comme du genre humain :
Aucun n’est sûr du lendemain.

Jacquot, se promenant certain soir à la brune,
Fut rencontré par un chasseur
Qui, sans plume ni poil et de méchante humeur
Rentrait en maudissant sa mauvaise fortune;

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Pareil à ce soldat ignorant et brutal
Qui frappa jadis Archimède,
Il ajusta d’un geste machinal
Le pauvre oiseau qu’il tua raide.

A partir de ce jour, Minette tristement
Traîna son existence; on la voyait sans cesse
Errer dans son isolement
Et miauler avec tristesse;
Elle pleurait Jacquot, et, bientôt après lui,
Elle mourut de regret et d’ennui.

Certains époux passent leur existence
A se chamailler nuit et jour;
Mais que l’un d’eux s’en aille au funèbre séjour,
L’autre ne peut supporter son absence.

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« Bêtes et gens. Fables et contes humoristiques. »  Plon 1877.

Le bouvreuil et le corbeau

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Un bouvreuil, un corbeau, chacun dans une cage,
Habitaient le même logis.
L’un enchantait par son ramage
La femme, le mari, les gens, tout le ménage,
L’autre les fatiguait sans cesse de ses cris :
Il demandait du pain, du rôti, du fromage,
Qu’on se pressait de lui porter,
Afin qu’il voulût bien se taire.
Le timide bouvreuil ne faisait que chanter,
Et ne demandait rien: aussi, pour l’ordinaire,
On l’oubliait; le pauvre oiseau
Manquait souvent de grain et d’eau.
Ceux qui louaient le plus de son chant l’harmonie
N’auraient pas fait le moindre pas
Pour voir si l’auge était remplie.
Ils l’aimaient bien pourtant, mais ils n’y pensaient pas.
Un jour on le trouva mort de faim dans sa cage.
Ah ! quel malheur ! dit-on: las ! il chantait si bien ;
De quoi donc est-il mort ? Certes, c’est grand dommage.
Le corbeau crie encore, et ne manque de rien.

Fables de Florian / Illustrées par Benjamin Rabier. 1936.

Le renard et le corbeau

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Benjamin Rabier, 1929.

A propos de corbeaux

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Corbeau-2Ces jours-ci, arpentant des routes désertes, aux environs de Paris, j’ai eu le plaisir de rencontrer, par nombreuses bandes, mes vieux amis les corbeaux, ces courriers de l’hiver. Je dois le dire, ils ne m’ont pas fait un accueil bien chaleureux, J’ajouterai même qu’ils se sont envolés en m’apercevant. 

Ils me prenaient sans doute, de loin, pour une de ces personnes qui vont proclamant, d’après les vieux errements de la campagne, que les corbeaux sont des oiseaux nuisibles et doivent être au moins déportés. Leur fuite soudaine à mon approche m’a rempli de confusion. Elle m’a prouvé que la grande réconciliation des bêtes et des hommes, que doit amener le progrès des sciences et des mœurs, n’est point encore un fait accompli, hélas !

J’ai eu beau leur crier que j’avais visité dernièrement l’Exposition des insectes du Luxembourg, que j’avais été bien heureux de voir figurer un corbeau dans la collection du capitaine Dillon, avec cette mention très honorable: grand destructeur d’insectes et de larves, les corbeaux défiants n’ont rien voulu entendre … Et, perchés sur les monticules de fumier qui ressemblent à des brioches noires au milieu des champs, ils me regardaient du coin de leur œil brillant et pareil à une goutte d’encre, en ayant l’air de penser des choses désagréables sur mon compte. Des choses dans le genre de celle-ci :

Oui, oui. Vous faites évidemment partie des gens qui, sur la foi d’un opéra comique, nous accusent de voler des couverts d’argent et de faire condamner des servantes innocentes. C’est bon. Passez votre chemin.

Ces soupçons que je lisais clairement dans l’oeil fixe et pétillant d’intelligence des corbeaux, me navraient réellement. Aussi, tentant un dernier effort, j’essayai de les prendre par un autre côté:

Oiseaux de couleur, leur dis-je, je vous jure que ce n’est pas avec la mauvaise intention de faire de vous un élément d’excellent pot-au-feu, ou un trophée cloué sur la porte de ma demeure, que je vous regarde et que je cherche à renouveler connaissance avec vous de plus près. Non ! Vous réveillez en moi des souvenirs poétiques; vous me rappelez toute une littérature disparue, la littérature Scandinave, et c’est plein d’émotion que je vous contemple, ô noirs descendants de Hagen et de Munen, ô fils de ces corbeaux illustres qui, posés sur l’épaule du grand Odin, lui racontaient, tout bas, à l’oreille, ce qui se passait clans le monde boréal, tandis que lui, le Dieu suprême, sa coupe de corne cerclée d’argent à la main, il buvait de l’hydromel sous le toit resplendissant de pierreries du Walhalla !

Hélas ! j’avais beau m’évertuer, les corbeaux restaient insensibles, même en entendant parler élogieusement de leurs ancêtres, et, d’un air posé et grave, ils sautillaient toujours devant moi, en reculant de plus en plus.

Ah ! c’est que le corbeau est, de tous les oiseaux, l’oiseau sur la queue duquel il est le plus impossible de mettre le fameux grain de sel dont on raconte les vertus captivantes aux petits enfants. Bien habile celui qui le prendra sans vert, comme on disait jadis. Quelque respect, quelque affection que m’inspire le talent fin et délicat du spirituel Jean de La Fontaine, j’ai l’honneur de vous déclarer que je ne crois pas un mot de ce qu’il a dit dans ses fables au sujet du corbeau. Le corbeau est un animal beaucoup trop malin, et qui se soucie surtout trop peu de l’opinion qu’on peut avoir sur sa voix, pour s’être jamais laissé enjôler par un simple renard. Mais, si La Fontaine m’avait conté que maître corbeau, voyant le renard en possession d’un fromage, feint d’écouter les louanges qu’on lui prodigue, afin de détourner l’attention du renard, et puis, au beau milieu du discours, chippe le fromage, oh ! cela, par exemple, je le croirais aveuglément.

Pauvre corbeau ! quand on songe que La Fontaine lui fait essayer de voler … un mouton ! Peut-on voir un oiseau plus mal compris ! C’est comme si l’on disait maintenant que Voltaire était capable de dire une bêtise. Or, le corbeau a toujours été incapable de commettre une stupidité, même sous Louis XIV.

C’est un rêveur, mais c’est aussi un railleur perspicace. Du reste, je n’ai point à faire l’éloge du corbeau. Sa vieille profession de nécrophage aurait dû, depuis les temps les plus reculés, le faire vénérer par les hommes. Dans ces époques affreuses où la terre était sans cesse ensanglantée par des guerres qui duraient des éternités, alors que les cadavres couvraient par monceaux le sol, les corbeaux, assistés de tous les oiseaux de proie, s’efforçaient, à coups de bec, de diminuer les effets de la décomposition humaine. Le nombre des pestes qu’ils ont atténuées, enrayées dans cet abominable moyen âge, est incalculable.

Et maintenant que l’on fait aussi cruellement, mais plus proprement la guerre, et que les morts sont enterrés, maintenant ce sont encore les corbeaux qui dévorent les innombrables charognes laissées par les animaux dans les bois et sur les plaines. Respect à ces employés de la salubrité céleste ! On leur reproche aigrement, sous le chaume, d’avoir un goût prononcé pour les grains, et principalement pour l’orge germée. On dit encore qu’ils découvrent les semailles faites, en grattant du pied et du bec la terre qui les recouvre. Mais on oublie que ces travailleurs de la glèbe ont d’abord mangé les limaces, les insectes et la plupart des autres ennemis de ces mêmes grains. On leur doit bien le salaire qu’ils prennent, que diable !

Soyons donc indulgents. Payons la dîme en souriant. Elle n’est point considérable d’ailleurs. Car pour-un grain qu’ils gobent, les corbeaux avalent au moins dix vers de terre. C’est l’esprit du corbeau qui lui a fait des envieux et des calomniateurs. La foule des imbéciles ne voulant pas admettre sa supériorité intellectuelle, lui a cherché et trouvé des défauts. Et de même qu’on a tenté d’éloigner les honnêtes gens du renard, cet animal sagace, subtil, et si excellent père de famille, en disant de lui qu’il est chauve et qu’il a des puces, de même on a essayé, — mais en vain ! — de faire du corbeau, un oiseau cruel, effrayant, inutile, bon à tuer enfin.

Mais les honnêtes gens de tous les pays et de toutes les époques ne s’y sont pas laissé prendre. Rien n’a jamais pu détruire le sentiment cordial qui leur lait chérir la compagnie des corbeaux inoffensifs, utiles, amusants.

Seulement, ce sont les corbeaux, en personnes prudentes, qui continuent de trouver l’homme, non sans raison, souvent trop ignare et toujours dévastateur,  et qui le fuient.

Ernest d’Hervilly, 1872.