Corneille

Le vieux savetier

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savetierLe vieux savetier s’est levé pour recevoir une pratique. Il a mis ses lunettes de fer, et il examine avec conscience le soulier qu’on lui apporte. Il le tourne et le retourne en connaisseur. D’une main exercée il fait plier le cuir usé de la semelle. 

Le cas est grave, très grave. Il va falloir une grosse réparation. Une pièce ne suffirait pas pour fermer convenablement cette ouverture béante, cette énorme voie d’eau. Il n’a pas encore prononcé une parole, mais le client, pauvre diable, qui attend une réponse avec  anxiété, sait déjà à quoi s’en tenir. En voyant le bonhomme fermer à demi les yeux et avancer la lèvre inférieure, il a compris qu’il fallait faire le sacrifice d’une semelle neuve. 

C’est pénible, mais il faut bien en passer par là. D’ailleurs, cela ne coûtera pas trop cher et l’ouvrage sera bien fait. Ce vieux savetier est un artiste dans son genre. Il est connu. Voilà quarante ans qu’il fait le vieux, comme dit l’affiche collée sur la vitre de son  échoppe. Sa clientèle se compose de gens qui marchent beaucoup. 

C’est le commis sans place qui court pour obtenir un emploi; c’est le petit clerc qui passe sa vie à sauter les ruisseaux. C’est l’inventeur malheureux qui n’a besoin que de quelques millions pour faire le bonheur de l’humanité; c’est l’auteur de vingt ans, fraîchement arrivé de province, qui promène son drame en cinq actes chez tous les directeurs de théâtre. Enfin, c’est le poète qui ne trouve pas d’éditeur pour ses poèmes d’avril ou de mai. 

Le savetier est la providence de tous ces malheureux acharnés à la poursuite d’un idéal différent. Comme il est volontiers bavard, il raconte à qui veut l’entendre que telle de ses anciennes pratiques roule aujourd’hui voiture. Il rend l’espérance à ceux qui se fatiguent des luttes de la vie. Le poète surtout trouve en le voyant un souvenir qui lui donne du courage. Il se rappelle que le grand Corneille, surpris par une averse dans le Paris boueux de Louis XIV, fut forcé d’entrer dans la modeste échoppe d’un savetier. 

Le grand homme n’avait alors qu’une seule paire de souliers. Et elle prenait l’eau ! 

« Musée universel. » Paris, 1873.

Papy Rodrigue

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le-cid

Une foule d’anecdotes se rapportent à la tragédie du Cid, de Corneille. En voici deux entre mille.

Baron, père du fameux Baron et assez bon acteur, mais bien loin de valoir son fils, mourut assez jeune pour avoir, dans le rôle de Don Diègue, poussé du pied l’épée que le comte de Gomas lui fait tomber des mains. Il se blessa légèrement, négligea cette blessure, et la gangrène s’y mit. Comme il refusa de se faire couper la jambe, disant qu’un roi de théâtre se ferait huer avec une jambe de bois, il succomba.

Son fils reprit le rôle, mais étant remonté à presque quatre-vingts ans sur les planches qu’il avait abandonnées durant trente années, lorsque, dans le rôle de Rodrigue, il prononça d’un ton nasillard ces deux célèbres vers :

Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées
La valeur n’attend pas le nombre des années…

La salle entière retentit d’un immense éclat de rire. Un Rodrigue de quatre-vingts ans était chose si amusante !

Baron recommença sa déclamation, et les rires éclatèrent de plus belle. L’acteur s’avança et dit alors aux spectateurs :

« Messieurs, je m’en vais recommencer pour la troisième fois, mais je vous avertis que si l’on rit encore, je quitte le théâtre. »

Baron était tellement aimé qu’on se tut. Malheureusement, quand vint la scène où Rodrigue se jette aux genoux de ChimèneRodrigue-Baron tomba bien aux pieds de sa belle maîtresse… Mais en vain le pressa-t-elle de se relever. Il ne le put sans le secours de deux valets appelés de la coulisse.

L’illusion n’était plus possible. Baron abandonna le rôle à plus jeune que lui.

Albert Du Casse. »Histoire de l’ancien théâtre en France. »Paris, 1864.

Artifice

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andromede

Les directeurs de théâtre, qui de nos jours recourent à toutes sortes de moyens scéniques pour surexciter la curiosité, ou plutôt la badauderie du public, même en faveur de pièces ayant une valeur littéraire, peuvent arguer de précédents assez respectables.

Lorsque la tragédie d’Andromède de P. Corneille, fut jouée en 1650, le rôle du cheval Pégase fut tenu par un cheval vivant, ce qui n’avait jamais été vu en France. Ce cheval, bien dressé, jouait admirablement son personnage et faisait en l’air tous les mouvements qu’il aurait faits sur la terre. Un jeûne rigoureux auquel on le réduisait lui donnait un grand appétit, et lorsqu’il paraissait sur la scène, dans la coulisse on agitait un van plein d’avoine. L’animal, pressé par la faim, hennissait, trépignait des pieds et répondait parfaitement aux indications de jeu qu’avait désirées le poète.

On fit grand bruit de cet artifice théâtral, et le cheval fut pour beaucoup dans le succès de la pièce.

Eugène Muller. « Curiosités historiques et littéraires. » Paris, 1897.
Peinture :  Pierre Mignard.

Les morts qui vont trop vite

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liseurs-journaux

Les nécrologies prématurées ne sont pas rares. Par ce temps de reportage à outrance, il est probable qu’elles se multiplieront. Il suffit de s’entendre et de considérer les nouvelles de la dernière heure comme étant simplement des nouvelles de l’avant-dernière…

Mark Twain connut les honneurs de l’oraison funèbre « anthume », comme disait Allais. Il écrivit à son Bossuet que la nouvelle de sa mort était un peu exagérée. Lord Brougham, lui, avait fait annoncer son décès, pour connaître l’opinion de ses contemporains à son sujet. Il fut déçu. Monseigneur Strossmayer, le célèbre prélat, félicité lui-même le correspondant de notre confrère Le Temps pour la très aimable nécrologie qu’il avait publiée sur lui. L’amiral Rodjestvensky, M. de Nelidoff furent enterrés deux mois trop tôt par les journaux anglais, y compris le Times.

Pareille mésaventure arriva récemment à un de nos plus spirituels doyens, Emile Blavet, qui put dire, lui aussi, avec le personnage de Corneille :

Les gens que vous tuez se portent assez bien !

« Excelsior : journal quotidien : informations, littérature, sciences, arts, sports, théâtre, élégances. »  Paris, 1910.
Illustration : Jean Hélion.

Comédiana

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Polyeucte

Le Polyeucte de Corneille joué on 1640 fut, dit un annaliste du théâtre, la pièce qui commença d’accréditer le spectacle aux yeux mêmes des personnes scrupuleuses, et qui fit accorder aux comédiens une considération qu’on leur avait absolument refusée jusque-là.

On peut même présumer que ce motif, joint d’ailleurs à la conduite mieux réglée des acteurs, détermina Louis XIII, qui les protégeait, à leur accorder un arrêt très favorable en date du 16 avril 1641 où il est dit expressément :

En cas que les dits comédiens règlent tellement les actions du théâtre, qu’elles soient du tout exemptes d’impuretés, nous voulons que leur exercice qui peut innocemment divertir nos peuples de diverses occupations mauvaises, ne puisse leur être imputée à blâme, ni préjudiciable à leur réputation dans le commerce public.

« Musée des familles. »  Charles Delagrave. Paris, 1897.
Illustration : Opéra de Polyeucte, de Gounod : scène du Credo : dessin de Mergy, 1878.

Les sans-culottes au théâtre

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sans-culottes

Les sans-culottes se piquaient de républicanisme, mais non d’atticisme. Ils mettaient de la politique partout; et quand ils allaient au théâtre, c’était moins pour admirer de beaux vers que pour entendre des anathèmes contre les tyrans.

On les servait à souhait ; les pièces du temps n’ont, pour la plupart, ni intérêt, ni style, mais elles sont brûlantes de patriotisme. Les acteurs revenaient quelquefois à l’ancien répertoire, et le public daignait encore supporter Racine ou Corneille, pourvu qu’ils fussent, comme les spectateurs, déguisés en sans-culottes.

Les transformations étaient parfois fort extraordinaires. Par exemple, le mot de roi était proscrit et remplacé invariablement par le mot tyran. Dans le Père de Famille, de Diderot, le premier acte commence par une partie d’échecs: Molé ne disait plus : Échec au roi, mais : Échec au tyran. Dans le Déserteur, de Sedaine, au lieu de ces mots : Le roi passait, et le tambour, etc., l’acteur chantait : La loi passait ; et, comme de juste, le chœur reprenait ensuite, non pas: Vite le roi ! mais Vive la loi !

Il va sans dire qu’on ne pouvait plus jouer la dernière scène du Tartuffe telle que Molière l’a écrite. Dorat-Cubière la remplaça par cet excellent distique, qu’il plaçait dans la bouche de l’exempt:

« Traduisez sur-le-champ cet insigne faussaire

A notre tribunal révolutionnaire. »

« Du temps de la terreur. »  L. Hachette, Paris, 1863.

L’impôt sur les pseudonymes

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Il  paraît  qu’on propose d’établir un impôt sur les pseudonymes. Il pourrait très bien être voté. Que n’imposera- t-on point ? Où s’arrêtera l’audace des taxateurs ? La fureur du fisc est pire que celle des flots.

Cette taxe eût coûté cher à quelques illustres écrivains, car Villon s’appelait Montcorbier, Voltaire s’appelait Arouet, Stendhal s’appelait Beyle; George Sand était née Aurore Dupin et devenue la baronne Dudevant; Mme de Staël continua de porter ce nom, qui lui avait légalement appartenu, lorsqu’elle fut Mme Della Rocca par un second mariage; et à l’état civil Anatole France se nommait Thibaut.

Ajoutons que Molière, prétendu pseudonyme de Poquelin, l’était, en réalité, de Corneille, d’après Pierre Louys, et Shakespeare, de Bacon, ou de lord Rutland, ou du sixième comte de Derby, selon divers biographes. Le Trésor prélèvera-t-il un tant pour cent sur les représentations ou les réimpressions des œuvres de ces grands auteurs ?

Pourquoi prend-on un pseudonyme ? Par euphonie (Voltaire sonne plus clair qu’Arouet); ou par raison sentimentale (le chanoine Villon éleva le jeune Montcorbier); ou par tradition (le libraire Thibaut, père d’Anatole, répondait familièrement au nom de père France); ou pour ne pas déshonorer sa famille lorsque la profession de comédien était décriée et même excommuniée; ou par hommage à l’éternel masculin, tant que le public s’est méfié de la littérature féminine; mais, à présent, ces dames empruntent de moins en moins ces masques d’homme, et c’est l’indice de toute une évolution; ou par snobisme, parce que Dupont ou Durand attirerait moins le public, croit-on, que le marquis de Carabas ou la duchesse de Maufrigneuse; ou par poésie, parce que Mimosa ou Fleur-des-Prés fait mieux qu’Euphrasie Pitanchard; ou par polygraphie, pour ne pas encombrer plusieurs rubriques ou plusieurs journaux de la même signature: c’est pourquoi Henry Fouquier a signé Nestor ou Colombine, et j’avoue qu’il m’est arrivé de signer Mosca, etc.

Tout cela paraît défendable ou véniel, et ne mérite point l’amende. Si l’on tient à écorcher un peu plus les malheureux gens de lettres, je me permets de suggérer un autre impôt, qui serait infiniment plus productif. Qu’on en mette donc un sur les fautes de français !

Paul Souday.

« Les Annales politiques et littéraires. »  Paris,1928.