croyance

Les ombres tristes

Publié le Mis à jour le

grotte-miraculeuseLes journaux belges racontent que, depuis quelques semaines, une dame blanche se promène chaque soir sur la lisière des bois du pays de Thuin et, particulièrement, aux environs de l’abbaye d’Aulne. 

C’est peut-être le cas de rappeler que la dame blanche n’a rien de spécial au pays de Thuin. Elle occupe une place prépondérante dans la poésie germanique, mais on la trouve également en Ecosse, en Belgique, en France, jusqu’en Italie. Tout le monde connaît la dame blanche d’Avenel, cette si douce « Meg Merillis » du « Guy Mannering » de Walter Scott, dont Boïeldieu, aidé d’un médiocre livret de Scribe, fit un agréable opéra comique. La Dame blanche de l’hôtel de Cluny, à Paris, est célèbre : la Renaissance y voulut découvrir l’ombre plaintive de Marie Stuart, qui, veuve de François II, avait passé à Cluny le temps de son deuil, un deuil blanc, tel que les reines d’alors le portaient.

De même, l’ancien palais du comte d’Egmont, à Bruxelles, devenu l’hôtel d’Arenberg, possède la dame blanche, visible quand est prochain le trépas de quelqu’un de la  maison. Cardan rapporte, d’une famille noble de Parme, que lorsqu’un de ses membres devait mourir, on voyait toujours une vieille femme aux voiles blancs assise sous la cheminée de la demeure patrimoniale. C’est une Dame blanche encore qui, depuis des siècles, se montre dans les résidences impériales au moment du trépas des membres de la maison d’Autriche : c’est elle qu’on vit à Miramar la veille du jour où l’on allait exécuter l’archiduc Maximilien à Queretaro, et elle fut à la Hofburg lors du drame de Meyerling et de l’assassinat de l’impératrice Elisabeth. 

On pourrait prolonger à l’infini la nomenclature de ces ombres tristes, mais il suffira de rappeler la plus jolie, la plus touchante des histoires de Dames blanches. Elle vient de Flandre et n’est pas très répandue en dehors de son cercle d’origine :

Une pauvre campagnarde était morte en couche. Dès la première nuit après ses funérailles, comme le nouveau-né pleurait, on vit soudain entrer dans la maison en deuil, un fantôme blanc, ayant les traits et la stature, de la morte, qui prit l’enfant dans son berceau, s’assit  avec lui sur une escabelle, le caressa, le baisa au front, lui donna le sein, puis, après l’avoir replacé endormi sur sa couchette, disparut sans qu’on l’eût entendu marcher. Et la même ombre revint chaque nuit, durant des mois, pour faire exactement la même chose, jusqu’au moment où le petit fut assez fort pour être sevré. Alors, elle cessa ses visites. 

Mais la foi en cette légende devait rester tellement solide au cœur des paysans de certaines régions flamandes, que l’on y affirme encore couramment et énergiquement l’inutilité de s’occuper de la nourriture nocturne des poupons dont la mère mourut en les mettant au monde, car celle-ci sortira du tombeau et viendra chaque nuit allaiter son enfant aussi longtemps que ce sera nécessaire. 

Beaucoup de bébés ont souffert et furent victimes de cette croyance naïve, et, certes, jamais personne n’a vu une mère défunte allaiter son enfant. 

« L’Écho du merveilleux. » Paris, 1902.

Publicités

Les hommes-loups

Publié le Mis à jour le

hurlements-joe-danteOn va nommer incessamment quelques lieutenants de louveterie. Il ne faudrait pas en conclure que le nombre des loups a grandi dans ces dernières années. Bien au contraire, ces animaux sont devenus très rares en France, alors qu’autrefois ils y étaient un objet de terreur pour les campagnards, en raison de leur audace et de leur férocité. L’Orléanais, le Poitou, le Berry, la Normandie avec ses vastes forêts, l’Artois, l’Anjou, presque toutes nos vieilles provinces avaient à compter avec les loups, terribles pour les bêtes domestiques, et ne craignant pas de s’attaquer aux enfants, aux femmes, et même aux hommes, lorsqu’ils étaient trop pressés par la faim.

Il faut voir dans cette frayeur générale que causaient les loups, la source de mille légendes singulières, de contes épouvantables, sombres histoires, qu’on racontait au coin du feu dans tous les villages, et particulièrement de cette croyance au loup-garou,  acceptée comme exacte depuis les temps les plus reculés, mentionnée par Virgile, Pline et Strabon, plus tard par saint Jérôme et saint Augustin, et confirmée d’une manière solennelle dans l’assemblée de théologiens consultée à cet effet par l’empereur Sigismond.

Inutile de dire que le moyen âge accepta le loup-garou avec empressement et lui donna une place fort honorable à côté du diable, des sorcières, des revenants, des fantômes et des vampires. Cette conviction était si forte qu’elle survécut à ces temps de naïve crédulité. Je ne voudrais pas assurer qu’elle existe encore aujourd’hui dans quelques hameaux isolés, mais il est certain qu’au moment de la Révolution elle possédait toute sa force. On assassina la châtelaine de la Lande-de-Lougé, dans l’Orne, en 1796, parce qu’on la croyait sorcière et meneuse de loups.

J’ai dit, tout à l’heure, que la croyance au loup-garou remontait à la plus haute antiquité. Hérodote nous en fournit la preuve « II parait, dit-il, que les Neures sont des enchanteurs s’il faut en croire les Scythes et les Grecs établis en Scythie, chaque Neure se change une fois par an en loup, pour quelques jours, et reprend ensuite sa première forme. » En effet, le loup-garou n’est point un loup, c’est un être humain qui, pour un temps plus ou moins long, a pris l’apparence d’un animal.

Les vieilles chroniques d’Auvergne rapportent qu’un chasseur de ce pays, s’en allant à la recherche du gibier, fut appelé par un gentilhomme, comme il passait devant la demeure de ce dernier, lequel lui demanda de lui montrer au retour ce qu’il aurait tué. Le chasseur promit. Un peu plus loin, il vit venir de son côté un loup de forte taille, le tira et le manqua. Attaqué par la bête féroce, il saisit son couteau de chasse et lui trancha la patte droite. Le loup, alors, prit la fuite en hurlant. Le soir, cet homme raconta son aventure au gentilhomme, et celui-ci voulut voir la patte coupée. Au grand effroi des deux amis, il se trouva que cette patte s’était changée en une main de femme, portant au doigt un anneau que le seigneur reconnut pour appartenir à son épouse. Il se rendit aussitôt auprès de cette dernière, l’obligea à dégager son bras droit, qu’elle tenait caché, et vit qu’elle avait, en effet, la main coupée. Livrée à la justice, cette femme loup-garou  fut brûlée vive.

Ici, nous sommes dans le fantastique, mais nous revenons à la réalité avec l’histoire du malheureux Jules Garnier, condamné à mort comme lycanthrope, en 1591, par un arrêt du Parlement de Dôle, arrêt qui figure dans les Archives curieuses de l’Histoire de France.

Ce Garnier se croyait changé en bête féroce. C’était un fou. Au vignoble de Chastenay, à un quart de lieue de Dôle, il étrangla une fillette de douze ans et la déchira avec ses dents. Un mois plus tard, il recommença, mais l’arrivée de trois cultivateurs l’empêcha de dévorer sa victime. Quinze jours après, au vignoble de Gredisans, il mit en lambeaux le corps d’un jeune garçon, et, proche le village de Porouse, il allait en faire autant du cadavre d’un petit berger, lorsque des gens survinrent, qui l’arrêtèrent.

En présence des déclarations formelles d’aliénés de cette espèce, comment être surpris de la croyance universelle au loup-garou? C’est pourquoi Claude Prieur, en 1596, Beauvoys de Chauvincourt, en 1599, et Nynaud, en 1615, écrivirent tour à tour sur la Lycanthropie ou transformations d’hommes en loups, vulgairement dits loups-garous. De son côté, l’Angevin Le Loyer et Bodin, hauteur de la Démonologie, firent une large place à ces êtres fantastiques dans leurs absurdes ouvrages, produits d’une imagination délirante. Les gens instruits reconnaissaient, d’ailleurs, que les lycanthropes étaient des malades, qu’il fallait traiter comme tels. Dans son Traité de la guérison des maladies, l’ancien auteur Donat de Hautemer l’explique avec la simplicité pleine de saveur de sa curieuse époque

« Il y a, dit-il, des lycanthropes en lesquels l’humeur melancholique domine tellement qu’ils pensent véritablement estre transmuez en loups; ceste maladie est une espece de melancholie, mais estrangement noire et vehemente, car ceux qui en sont atteints sortent de leurs maisons au mois de fevrier, contrefont les loups presques en toute chose, et toute nuict ne font que courir par les cœmetieres et autour des sepulchres tellement qu’on descouvre incontinent en eux une merveilleuse altération de cerveau.« 

Donc, pour les savants de jadis, le loup-garou n’existe pas. C’est un misérable insensé qu’il faudrait enfermer. Tel ce villageois qui, se croyant loup, en 1541, blessa ou tua plusieurs de ses voisins. A la fin, on le maîtrisa, et comme on lui disait qu’il n’avait point l’apparence d’un animal, il expliqua que les loups-garous étaient velus entre cuir et chair, au contraire des vrais loups.  Les autres, tranquillement, se mirent à l’écorcher pour s’en assurer, « puis, conoissant leur faute, et l’innocence de ce melancholique, le commirent aux chirurgiens pour le penser, entre les mains desquels il mourut quelques jours après« .

Le mois de février était celui des lycanthropes. A cette époque de l’année, toujours au moyen âge, la maladie devenait quelquefois épidémique. C’est, du moins, la conclusion qu’il faut tirer de certains récits, consignés de bonne foi par des écrivains sincères, et en particulier de l’étrange cas de folie collective qui se produisait en Livonie, où les gens des villages se rassemblaient, à un mystérieux appel, et, se croyant tous changés en loups,  parcouraient les campagnes en hurlant, jusqu’au moment où ils tombaient épuisés sur la terre.

Ailleurs, le loup-garou sautait sur les épaules de l’homme isolé, et le forçait à prendre sa course à travers les champs. Au Salon de 1857, Maurice Sand exposa une scène de ce genre, un paysan surpris dans un large chemin de pâture par l’animal fantastique, et, fou de terreur, s’élançant devant lui avec des gestes éperdus. Cette oeuvre, pleine de force, et où règne un sentiment de mystère, provoque chez les plus sceptiques une impression de malaise, et fait comprendre à quel point la croyance au loup-garou devait démoraliser les habitants des campagnes.

Nous n’en sommes plus là, heureusement. Avec les véritables loups, le loup-garou s’en est allé et ne reviendra pas. Cependant, les lycanthropes n’ont point cessé d’exister. De temps à autre, un de ces sinistres fous se montre parmi nous. C’est Jack l’Eventreur, à Londres, Joseph Vacher, en France, épouvantables bêtes féroces qui, dans les siècles de jadis, eussent été rangés parmi les démoniaques.

Jean Frollo. « Le Petit Parisien : journal quotidien du soir. » 1911.

Magie

Publié le

enfants-noelNoël !… Noël !… ces mots mystiques qui sont tout un cantique ! Noël ! Noël ! disent les fidèles pieux, qui s’inclinent en pensée, devant la crèche ! Noël, Noël, murmurent les bébés aux voix d’anges, et leurs regards cherchent déjà l’horizon enchanteur où il y aura, tout à l’heure, des rubans, des bonbons, des jouets, des fleurs embaumantes. 

Jour inoubliable, pour ces enfants aimés. Que de rires, que de cris d’allégresse qui ravissent les parents. Que de marques de joie, quand ils retirent de l’âtre, où ils l’ont placé la veille, le soulier auquel « Petit Noël » est venu attacher la chose préférée de l’enfant. 

« Merci, Noëlbon Noël, merci ! » 

Et les petites mains, potelées et roses, envoient de gros baisers au ciel où, sans doute, est déjà rentré Noël, ayant terminé son grand voyage pendant lequel il a répandu ses bienfaits sur la terre, ne craignant pas la suie des cheminées par où il pénètre et au bas desquelles il trouve vides, les souliers, les sabots, retrouvés pleins le lendemain par les enfants joyeux. 

Tradition enfantine, tradition pieuse, qui s’est perpétuée à travers des siècles. Ah ! qu’on n’enlève pas à l’enfance cette croyance, qu’un bon génie… un généreux génie veille sur elle. Oh ! vous qui, par le moyen des lois, avez arraché de l’arbre de foi ses feuilles une à une, laissez, de grâce, celles qui restent là-haut, dans les branches dernières, que vous n’avez pu atteindre ! 

Laissez cette feuille qui s’agite à la brise faisant entendre un claquement doux !  Laissez… c’est l’idéal de l’enfant que vous détruiriez ! C’est la tradition du Petit Noël qui cesserait d’être, et le coeur de cet enfant, plein, aujourd’hui, de croyances naïves qui le rendent heureux. Ce coeur ainsi vidé, où rentrerait aussitôt le scepticisme du jour, deviendrait sec et aride, désolé comme un coin du grand désert ! 

« L’Impartial. » Djidjelli, 1902.
Illustration : http://www.freepngimg.com/

Le calvaire des  sorcières et diseuses de bonne aventure

Publié le

Henry-Ossawa-TannerLa croyance à la sorcellerie a ravagé L’Europe, comme une terrible maladie, pendant trois siècles. De la moitié du XVe siècle à la moitié du XVIIIe siècle, environ cent mille hommes et femmes sont morts, victimes de cette superstition. En une seule ville de Limbourgeoise, 138 personnes. Dans la région de Trêves, il ne resta que deux habitants en vie, dans deux villages. Le juge Balthasard Voss avait à lui seul condamné à mort 700 accusés. A Neisse, il y avait un four, dans lequel en 1651, quarante femmes ont été brûlées pour sorcellerie.

Le peuple redoutait les sorcières et la sorcellerie. On s’imaginait que le diable pouvait prendre des formes humaines et se promener de par le monde. On croyait l’avoir aperçu,habillé de velours noir, une plume rouge au chapeau. Il ne manquait même pas à cette description, le pied fourchu. Selon la croyance, le diable cherchait des femmes pour en faire ses maîtresses. Il les «baptisait» avec du sang, du soufre et du sel, et marquait leur prunelle gauche d’un crapaud. Les sorcières allaient au Sabbat, déguisées en chats et en lièvres, ou montaient des balais, des fourches, des boucs pour voler dans les airs. Après un festin, elles dansaient. Si une sorcière tombait en dansant, son cavalier lui disait : « Tu auras une robe rouge« , ce qui voulait dire qu’elle serait brûlée.

On croyait que les sorcières portaient la responsabilité de tous les malheurs.

Une poudre rose provoquait la tempête, un rouet trayait les vaches des autres. Elles suscitaient des orages et de la grêle, des maladies et des épidémies. Elles pouvaient tuer un homme, en bouillant et en piquant son gant, puis en l’enterrant.

La lutte contre les sorciers et les sorcières

C’était donc un devoir sacré pour chaque homme d’aider à la destruction de la sorcellerie, en dénonçant les suspects. Chaque dénonciation, même anonyme, entraînait une procédure. Toute femme ayant un défaut physique, toute personne trop savante ou soudainement enrichie, pouvait être considérée comme coupable de sorcellerie ou de diablerie.

La moindre dénonciation suffisait pour exposer un homme à la torture. Un témoin prétendait que sa vache était soudain morte, et que l’on avait vue une femme suspecte près de l’étable. Cela suffisait pour la considérer comme coupable. La grêle était tombée sur un champ, où l’on avait remarqué la fille d’une sorcière brûlée: aussitôt elle était poursuivie.

Les sorciers et les sorcières étaient jugés selon des régies fixées dans un livre spécial. Ce livre contenait trois parties : la première parlait de sorcellerie et des relations avec le diable. La deuxième, des effets de la sorcellerie et des moyens de lutter contre elle. Enfin la troisième réglait les procès contre sorcières, magiciens et monstres.

Les accusés restaient confinés dans des « tours des sorciers », les bras et les jambes enchaînés, ne pouvant faire un mouvement.

La procédure judiciaire

On commençait par un questionnaire. Si les inculpés n’avouaient pas, on procédait à l’instruction. On les déshabillait pour chercher des poudres magiques sur leur corps. Trouvait-on un grain de beauté, on le perçait d’une aiguille. Si le sang n’en coulait pas, c’était un  » stigma diabolicum « , le diable ayant rendu le corps insensible.

Puis, il y avait les diverses épreuves. D’abord, l’épreuve de l’eau. L’eau était considérée comme sanctifiée par le baptême du Jourdain, et les sorciers et sorcières devaient donc remonter à la surface, ne pouvant supporter l’eau. On ligotait en croix les bras et les jambes des accusés et on les jetait attachés par une corde, trois fois à l’eau. S’il coulaient, ils étaient innocents. S’ils flottaient, leur crime était prouvé. Ils dépendaient donc de la bonne volonté des bourreaux qui connaissaient les moyens de faire couler ou remonter.

Puis, c’était l’épreuve des balances, et celle des larmes. Les accusées devaient verser des larmes à lavue des instruments de torture. S’ils le pouvaient, ils étaient innocents, car on croyait que les sorciers et les sorcières ne pouvaient pas pleurer.

Les tortures

La torture était le moyen principal pour obtenir des aveux. Selon le droit général, un accusé était libre s’il avait supporté la torture pendant une heure. Mais les inculpés de sorcellerie pouvaient être torturés indéfiniment. On suspendait des poids aux pieds des inculpés, on leur enfonçait des pointes sous les ongles des mains et des pieds, on leur arrachait les ongles, on laissait couler sur leur corps nu des gouttes brûlantes de goudron, on les mettait sur des chaises avec 150 pointes acérées, on les empêchait de dormir pendant toute une semaine.

La fille d’un fonctionnaire d’Ulm a été torturée sept fois. Un « sorcier » de Westphalie, vingt fois.

Beaucoup mouraient sous la torture. D ‘après les procès-verbaux, le diable venait les chercher.

Dans la plupart des cas les torturés avouaient leurs relations avec le diable, mais cet aveu devait être répété librement. Si les inculpés le retiraient, on recommençait la torture, dix fois, s’il le fallait. Enfin, les malheureux avouaient les choses les plus insensées, et accusaient d’autres personnes de relations avec le diable, ce qui amenait la perte de celles-là.

Mais certains ont pu supporter toutes les tortures. Les femmes résistaient mieux que les hommes.

La cupidité des juges était une des raisons principales du grand nombre des procès de sorcellerie.

Les biens des condamnés étaient confisqués. Une grande partie allait aux juges, le reste aux bourreaux et aux dénonciateurs. On préférait par conséquent des sorcières riches. On menaçait de procès des femmes nobles, et on leur soutirait ainsi de fortes sommes. Tous les juges des procès de sorcellerie étaient riches.

Ainsi sévissait cette folie, cette guerre, dans toute l’Europe, malgré les avertissement de tant de prêtres et de laïcs. Mais quand enfin les pouvoirs, religieux et séculier, vainquirent les difficultés où les avait jetés le temps nouveau, ils arrêtèrent cette agitation insensée et « rétablirent la paix dans les âmes ».

« Les Echos de Damas. » 1931.
Illustration : Henry Ossawa Tanner.

L’Eldorado

Publié le

eldorado

Vous avez souvent entendu dire d’un joli endroit : « C’est un Eldorado ». Peut- être, dans les environs du lieu où vous habitez, existe-t-il un théâtre, un concert, un restaurant portant cette enseigne. Vous êtes-vous jamais douté que ce nom avait une origine historique remontant à l’époque de la découverte de l’Amérique ? 

Lorsque les Espagnols, sous la conduite de Pizarro, eurent conquis le Pérou, les Incas, emportant de leurs richesses ce que les vainqueurs ne leur avaient pas ravi, s’enfuirent vers l’est et se réfugièrent dans les forêts situées sur le versant oriental des Andes. Les Espagnols, persuadés que les trésors qui les avaient éblouis à leur arrivée au Pérou provenaient de ces régions inconnues, résolurent de s’en emparer. 

Leur croyance fut corroborée par l’arrivée d’une ambassade indienne qui prétendit être envoyée par un souverain dont l’empire était placé dans les montagnes situées au nord-est, et dont les richesses étaient si grandes que chaque matin, à son lever, ses serviteurs lui enduisaient le corps d’une résine odorante, sur laquelle on lui insufflait, à l’aide de longs chalumeaux, de la poudre d’or. Celle-ci, retenue par la résine, adhérait à la peau et le dorait des pieds à la tête. Le soir, au coucher du soleil, afin de se débarrasser de ce revêtement qui ne devait pas être agréable à porter, le roi se baignait dans un lac où ses sujets offraient en sacrifice à leurs dieux des vases d’or et des objets précieux qu’ils jetaient dans l’eau. 

Cette fable, qui cachait sans doute un piège pour attirer les Espagnols dans des contrées difficiles, trouva créance auprès de ces conquérants crédules et avides de butin. Ce récit fut amplifié en passant de bouche en bouche et on appela ce roi El rey dorado, ce qui, en espagnol, signifie « le roi doré», d’où vint par corruption le mot Eldorado, qui fut attribué à ce pays merveilleux où l’or ruisselait de toutes parts et où les pierres précieuses couvraient le sol. 

Des expéditions nombreuses furent organisées successivement pour trouver cet Eldorado. On le chercha sur le haut Amazone, dans le sud du Venezuela et sur les territoires des Guyanes, mais toutes eurent naturellement pour résultat des désastres, et le plus grand nombre de ces aventuriers qui s’étaient lancés à la recherche de cette contrée fantastique, périrent de maladies, de misère ou de faim.

Gazette de France : 1894.

La lycanthropie moderne

Publié le

chats-vieille-femmeDans quelques campagnes reculées, au début du siècle dernier, on prêtait encore aux sorciers la faculté de se métamorphoser en divers animaux. Cette croyance, admise presque universellement au Moyen Age, trouverait encore de nos jours, au dire de Gaston Vuillier, de nombreux adeptes. Cet auteur en a rapporté quelques exemples typiques :

Une vieille femme qui faisait sa lessive entendit tout à coup un grand bruit dans la cheminée, d’où tombèrent presque aussitôt une demi-douzaine de chats de toutes les couleurs.

« Chauffez-vous, minets, dit-elle avec douceur. »

Les chats ne se firent pas prier : ils s’installèrent près du feu, au bord des cendres, et se mirent à ronronner de satisfaction. Une voisine, qui venait d’entrer, conçut certains doutes sur la qualité véritable des minets, et, pour éprouver si c’étaient de vrais chats ou des sorciers, elle leur jeta de l’eau bouillante sur le dos. Les minets se sauvèrent en hurlant. Mais ce n’est pas là le plus extraordinaire. On apprit le lendemain qu’il y avait cinq ou six méchants gars du village qui n’osaient se montrer en public parce qu’ils avaient des brûlures sur tout le corps. On connut ainsi que c’étaient eux qui, la veille, s’étaient changés en chats.

berger

Il n’y a guère longtemps, on attribuait encore au sorcier le pouvoir de se métamorphoser en loup. C’est ainsi qu’on expliquait dans les campagnes la singulière amitié qui le liait à ces animaux. entre eux et lui avait été conclu un pacte qui mettait à l’abri de tout attaque les troupeaux qu’il gardait. On appelait meneurs de loups les sorciers de cette sorte, bergers pour la plupart (mais dans tout berger il y a l’étoffe d’un sorcier). Pour éloigner les loups ou les rendre inoffensifs, ils n’avaient qu’à étendre et à prononcer certaines formules magiques : c’est ce qu’on nommait en Corrèze l’enclavélement.

« Le loup enclavelé, dit Gaston Vuillier, n’a pas plus tôt aperçu le meneur qu’il s’enfuit, la gueule béante, dans l’impossibilité de mordre. Sa cruauté reste ainsi paralysée jusqu’au moment où il traverse un cours d’eau. »

Source : Nass/Cabanès. « Poisons et sortilèges. » Paris, 1903.

Les meneurs de loups

Publié le Mis à jour le

meneur-de-loups

On croit en beaucoup de pays de France à la puissance des meneurs de loups. Cette croyance est surtout répandue dans l’Ouest et dans le centre de la France, mais il semble qu’elle soit inconnue dans l’Est et le Nord, pays pourtant très forestiers.

Il est très dangereux d’être mal avec les meneurs de loups. Ces meneurs de loups sont des magiciens, fort mal intentionnés. Ils ne se font pas scrupule de se faire suivre par des loups affidés, avec lesquels ils sont de complicité, et auxquels ils livrent à dévorer les bestiaux de leurs ennemis. Aussi quand un loup quelconque a fait pendant la nuit quelque ravage fort naturel, on l’attribue sans hésiter aux meneurs de loups 1.

Dans le Bas-Maine, les meneux d’loups vivaient au milieu d’une bande de loups qu’ils dressaient à piller les environs. Si un passant était suivi par un de ces animaux, il devait courir au plus vite à sa demeure, en prenant bien garde de tomber. Une fois arrivé, il fallait donner au loup un chanteau de pain pour lui et un pain de douze livres pour son maître. Quiconque aurait essayé de se soustraire à cette taxe eût été dévoré dans l’année par les loups 2.

En Haute-Bretagne, les meneurs de loups étaient obligés à les « mener » de père en fils. Ils allaient dans les forêts, où ils avaient de beaux fauteuils formés de branches de chêne entrelacées, et garnis d’herbe à l’intérieur. Auprès on voyait l’endroit où les bêtes avaient allumé du feu pour faire cuire leurs viandes. Les meneurs leur ordonnaient parfois de reconduire les voyageurs égarés, mais ils recommandaient à ceux-ci de bien prendre garde de choir en route, et d’avoir soin de leur donner du pain ou de la galette une fois rendus à la maison 3.

Dans le Centre, les meneurs de loups étaient des sorciers qui avaient la puissance de fasciner les loups, de s’en faire suivre et de les convoquer à des cérémonies magiques dans les carrefours des forêts. Ils avaient le pouvoir de se transformer en loups-garous. On les appelait aussi serreux de loups, par ce que, disait-on, ils les serraient dans leurs greniers quand il y avait des battues 4.  

George Sand a raconté en détail les croyances berrichonnes sur ces sorciers. Voici deux de ses récits :

Une nuit dans la forêt de Châteauroux, deux hommes, qui me l’ont raconté, virent passer sous bois, une grande bande de loups. Ils en furent très effrayés et montèrent sur un arbre, d’où ils virent ces animaux s’arrêter à la porte de la hutte d’un bûcheron. Ils l’entourèrent en poussant des cris effroyables. Le bûcheron sortit, leur parla dans une langue inconnue, se promena au milieu d’eux, puis ils se dispersèrent sans lui faire aucun mal.

Ceci est une histoire de paysan. Mais deux personnes riches, ayant reçu de l’éducation, vivant dans le voisinage d’une forêt où elles chassaient souvent, m’ont juré sur l’honneur, avoir vu étant ensemble, un vieux garde-forestier de leur connaissance, s’arrêter à un carrefour écarté et faire des gestes bizarres. Les deux personnes se cachèrent pour l’observer et virent accourir treize loups, dont un, énorme, alla droit au chasseur et lui fit des caresses. Celui-ci siffla les autres comme on siffle des chiens, et s’enfonça avec eux dans l’épaisseur des bois. Les deux témoins de cette scène étrange n’osèrent l’y suivre et se retirèrent, aussi surpris qu’effrayés 5.

Dans le Bourbonnais, les loups-garous perdant la forme humaine à minuit, conduisent à travers la campagne des meutes hurlant de loups, ils les font danser autour d’un grand feu. Partout on trouve cette tradition d’un homme qui arrive au milieu de cette assemblée hurlante, et qui est reconnu par le conducteur de loups, qui le fait accompagner par deux de ses chiens et lui recommande de ne pas se laisser tomber et de les récompenser en arrivant. Le voyageur oublie la récompense, mais il revoit à la porte les deux loups, et leur tire en vain des coups de fusil, car les balles s’aplatissent sur leur peau. Leurs yeux brillent comme des éclairs, et leur gueule laisse échapper des flammes. Et dans sa frayeur, il leur donne un énorme pain qu’ils emportent dans les forêts voisines 6.

Dans les forêts morvandelles, tout flûteur est véhémentement soupçonné de mener les loups, d’employer sa virtuosité à les assouplir et à les dompter. Métamorphosé en loup lui-même, à l’aide de quelque secret diabolique qui le met en même temps à l’épreuve des balles, il convoque son troupeau dans quelque sombre carrefour. Les loups assis en rond autour de lui, écoutent attentivement ses instructions, car il leur parle leur langage. Il leur indique les troupeaux mal gardés, ceux de ses ennemis de préférence. Si une battue se prépare, il leur indique par quels défilés de la forêt ils pourront se sauver, et il pousse même la sollicitude jusqu’à effacer leurs traces sur la neige 7.

Suivant une tradition ardennaise, un homme avait jadis le pouvoir de « charmer les loups », en leur récitant une oraison, et il leur était interdit de toucher à rien de ce qui avait été mentionné dans cette incantation 8.

1. L. DU BOIS. Annuaire de l’Orne pour 1809, p. 109.
2. GEORGES DOTTIN. Les Parlers du Bas-Maine.
3. PAUL SÉDILLOT. Contes de la Haute-Bretagne, t. II, n. 51. Traditions, t. II, p. 110.
4. JAUBERT. Glossaire du Centre.
5. GEORGE SAND. Légendes rustiques, p. 97.
6. A. ALLIER. L’ancien Bourbonnais, t. II, 2e partie, p. 12.
7. Dr BOGROS. A travers le Morvan, p. 142.
8. A. MEYRAC. Trad. des Ardennes, p. 215.

« Revue des traditions populaires. » Paris, 1899.