cuisinier

Code cérémonial

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henry-monnier

La question de savoir à quelle heure on doit arriver pour un dîner est un sujet constant de controverse. Doit-on se présenter à la maison où l’on est convié, à l’heure précise marquée sur la carte d’invitation ou bien y arriver quelque temps avant ?

Nos pères n’auraient pas hésité sur la réponse. Pour eux, c’eût été une inconvenance de se présenter chez un amphitryon juste pour se mettre à table. Il était de rigueur d’arriver un quart-d’heure avant le moment fixe du dîner, afin de présenter ses hommages aux maîtres de céans, de lier connaissance avec les personnes conviées. Je crois que cette règle est toujours la bonne pour les dîners privés.

Pour les repas d’apparat ou les repas officiels, il est loisible de se présenter seulement à l’heure indiquée sur l’invitation, car cette heure est celle à laquelle les maîtresses de céans se tiennent dans le salon à la disposition de leurs hôtes, et le dîner n’est jamais servi qu’un quart-d’heure environ après.

En dehors des questions de politesse, il faut faire en tout cela la part des habitudes de la maison où l’on est invité. Celle-ci n’a pas les mêmes usages que celle-là, et ce qui serait un tort ici, devient une preuve de tact là. En tout cas, il faut toujours se rappeler ce mot très juste d’un grand seigneur anglais : « Ce n’est pas moi qui ai besoin d’exactitude, c’est mon cuisinier. »

Hôtes et amphitryon doivent tenir compte de cette remarque, et se souvenir également qu’un dîner réchauffé ne valut jamais rien

Illustration : Henry Monnier.

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La popotte de Beethoven

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beethovenVers la fin de sa vie, Beethoven avait l’ouïe fort dure. La perte de la finesse de ce sens l’avait rendu peu sociable et même un peu misanthrope. La trop grande solitude le rendait de plus en plus hypocondriaque, mélancolique, visionnaire, et un beau jour il congédia sa ménagère, et prit la résolution de vaquer lui-même aux soins de sa popotte.

Dès le lendemain, quel fut l’étonnement de ses voisins, lorsqu’ils virent passer, sur la place du marché, notre Beethoven, un panier au bras contenant les victuailles et provisions nécessaires à sa nourriture de la journée.

Beethoven, après avoir mis de côté partitions, sonates, etc., pour étudier le Parfait Cuisinier, se mit à l’oeuvre et prépara lui-même journellement ses repas. Lorsqu’il jugea qu’il cuisinait assez bien, il lança des invitations à ses amis pour leur faire goûter des plats de sa façon. Les invités trouvèrent Beethoven en costume de chef de cuisine, avec bonnet et tablier blanc, en pleine activité devant son pot-au-feu.

Après un long quart d’heure d’attente, on se mit à table. La soupe, assez semblable au brouet des Lacédémoniens, et sur laquelle surnageaient quelques substances végétales ou animales impossibles à définir, la viande de boeuf dure comme une semelle de soulier; des légumes à moitié cuits, un rôti brûlé, noir comme du charbon, un pudding ressemblant à une casquette qu’on aurait trempée dans de l’huile de poisson, tel était tout le menu de ce festin dont les hôtes ne purent avaler une bouchée; mais auquel Beethoven fit honneur en homme qui a robuste appétit.

Le repas terminé, les hôtes se retirèrent et ne furent pas plutôt dehors qu’ils donnèrent carrière à un fou rire qu’ils avaient eu bien de la peine à contenir jusqu’à ce moment. Au surplus, ce fut le dernier dîner apprêté par Beethoven. Il se convainquit qu’il est aussi difficile d’atteindre le faîte de l’art en cuisine qu’en toute autre science.

Il se dégoûta de faire la cuisine, rappela sa ménagère, retourna à ses partitions et composa ses fameuses symphonies qui font aujourd’hui les délices du monde musical.

« La Revue des journaux et des livres. » Paris, 1885.