curiosités

Petites curiosités linguistiques

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bouchersIl est des mots d’argot que l’usage a presque généralisés, et dont on cherche la filiation sans y parvenir. Ainsi le mot loufoc ou loufoque : tous ceux qui ont passé par le régiment savent que cela veut dire fou, toqué, mais l’origine ? M. Louis Lucipia nous l’a fait connaître.

Loufoque appartient à l’argot des bouchers parisiens, celui qu’on appelle  l’« Argueluche des louchersbèmes. » C’est un argot très simple, procédant du même système que, par exemple, le «Javanais ».

Dans l’argot des bouchers, on remplace presque toujours la consonne initiale du mot par un l. La consonne initiale est reportée à la fin du mot, et on la fait suivre d’une ou deux syllabes variables et qui constituent précisément l’originalité de cette argot : ème, esse, mique, oque, mucha

Exemple : Boucher. Enlevant le b du commencement et le remplaçant par un l, nous avons  loucher. Puis le b placé à la fin, nous obtenons loucherb.  Si nous ajoutons les syllabes ème,  nous avons le mot complet loucherbème.  

Autres exemples : quarante : Larantequé. Vingt : Lingtvé.  Café : Lafécesse. Par là, on voit comment s’est formé le mot « Lou-phoque » ou mieux « Loufoque. » 

Fou — louf — loufoque.emo_190

« La Joie de la maison. » Paris, 1892.
Peinture : Annibale Carracci.

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Une femme forte

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foireParmi les saltimbanques et montreurs de curiosités qui ont établi leurs baraques à Ménilmontant, près Paris, on remarquait une voiture peinte en vert, au-dessus de laquelle était un tableau portant l’inscription suivante : « Ici, on voit la femme sans pareille, pesant 199 kilos ! » Puis, le nommé M…, propriétaire du « phénomène », s’exprimait ainsi :

— Mesdames et Messieurs, vous verrez dans l’intérieur ce que vous n’avez jamais vu, qui ne se verra jamais, une rareté des plus rares, dont je suis le seul et unique possesseur. C’est une femme monstrueuse, vivante comme vous et moi. Entrez. Vous paierez la faible bagatelle de 5 c. par personne.

Et le public, alléché par l’enseigne et l’annonce, entrait dans l’enceinte que formait autour de la voilure un rideau en toile bleue. C’était en regardant par un verre grossissant que les curieux pouvaient considérer une femme colossale que l’on apercevait couchée et recouverte de draperies écarlates. La tête seule était à découvert. Le « phénomène » ouvrait la bouche, montrait sa langue, ses dents, puis refermait le rideau rouge qui la dérobait aux regards.

— Voilà, Messieurs, disait alors M…, ce qu’on voit pour cinq centimes, mais pour un prix plus élevé, messieurs les amateurs pourront considérer le « phénomène » d’une manière plus complète. 

Il était rare que la majorité des spectateurs résistât à cette offre. Alors, sur un signal de M…, la femme montrait ses bras, sa poitrine, puis enfin, sur une nouvelle augmentation de prix, que généralement les curieux accordaient, le phénomène se montrait dans le simple appareil de la vérité sortant de son puits.

Le bruit de cette singulière exposition s’étant répandu, les spectateurs affluèrent dans la baraque, mais le commissaire de police, en ayant été informé, vit là le délit d’attentat à la morale publique. Il saisit la voiture et mit en état d’arrestation le directeur et son « phénomène », qui n’était autre chose que sa femme légitime. Elle était âgée de cinquante-neuf ans.

En réponse aux questions que lui adressa le magistrat. M… répondit :

— Je montrais des images, des points de-vue, et les enfants seuls, et encore étaient-ils rares, venaient à mon spectacle. Ça n’allait pas du tout. Un jour, l’idée me vint de montrer ma femme, et je commençais  seulement à gagner de l’argent lorsque vous êtes venu m’interrompre. 

Le commissaire, après avoir constaté, outre le délit que nous venons de rapporter, que les époux M… n’avaient d’autre domicile que la voiture qui leur servait de théâtre, les a envoyés au dépôt de la préfecture de police.

« Écho de Lille. » 1860.