d’Abdel-Kader

Un phénomène italien

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alfredo-trombettiJe ne sais rien de plus extraordinaire que le don des langues, chez M. Alfredo Trombetti, à qui l’on vient de décerner les dix mille francs du prix Victor-Emmanuel et à qui l’Université de Bologne a confié la chaire de philologie sémitique. 

M. Alfredo Trombetti avait quatorze ans  lorsque la mort de ses parents l’obligea à gagner sa vie. Il commença par être garçon barbier, puis garçon orfèvre et passa par cinq ou six métiers, où vous supposez bien qu’il n’avait pas grand temps pour travailler à son instruction.  

Mais, un jour, une grammaire française lui tombe entre les mains. Il la feuillette, puis la dévore, comme un autre gamin eût lu un roman d’aventures, et, au bout de très peu de temps, il traduisait couramment le français. Il ne savait naturellement pas le prononcer,mais un maître d’école du voisinage s’étant intéressé à lui et lui ayant donné quelques règles de prononciation, il était bientôt en pleine  possession de la langue française. 

Il trouve la chose amusante, achète une grammaire allemande pour cinq sous et, en quelques semaines, à la stupéfaction du bon instituteur, il savait l’allemand. 

Mais voilà que l’envie le prend de connaître l’hébreu parce que le hasard fait tomber sous ses yeux, une grammaire hébraïque écrite en latin. Terrible obstacle : il ne savait pas le latin. On le mène chez un brave curé, qui lui donne des notions de latin. En quelques mois, Alfredo savait le latin et l’hébreu. 

Continuant de fureter chez le bric-à-brac, il déniche une vie d’Abdel-Kader écrite en français, et contenant un fac-similé en langue arabe traduit en italien. Le bric-à-brac en voulait trente sous, Trombetti n’en avait que six. Il les offre, pour acheter seulement le fac-similé, et le libraire charmé par cette ardeur au travail lui fait cadeau du livre. 

Il fait plus : il le signale à des savants qui fréquentent son magasin, lesquels en parlent eux-mêmes à des littérateurs. Ceux-ci, après avoir minutieusement examiné Trombetti, rédigent le procès-verbal suivant : 

« Le jeune Alfredo Trombetti, Bolonais, âgé de dix-huit ans non encore révolus, orphelin de père, extrêmement pauvre et ayant deux jeunes frères recueillis à l’Asile de mendicité, s’est voué par naturelle inclination à l’étude des langues avec un succès qui fait prévoir que, grâce à des études bien suivies, il pourrait certainement devenir un distingué polyglotte. En effet, après qu’il eut donné des preuves de ce qu’il avait su acquérir dans la naissance des langues dites savantes, les soussignés désirèrent l’entendre dans une réunion amicale, le soir du 18 avril courant. Trombetti s’y étant prêté volontiers, a lu, interprété et raisonné tout ce qu’on lui a mis sous les yeux,  de grec, de latin (et même d’anglais et d’allemand), non sans exposer, à chaque question à lui posée, la raison philosophique et étymologique des paroles exigeant de particuliers éclaircissements. 

Les soussignés jugèrent superflu de poursuivre l’examen sur d’autres langues plus faciles qu’il possède, telles que le français, l’espagnol, le portugais, d’autant plus qu’il est prêt jaà faire preuve des mêmes aptitudes dans l’hébreu et l’arabe.

Bologne, 21 avril 1883.
Signé : Giosué Carducci, Giambattista Gandino, Teodorico Landoni, Gino Rocchi. »

A la suite de ce rapport, la municipalité de Bologne s’empressa d’accorder alors à Alfredo une pension annuelle de six cents francs pour qu’il pût continuer ses études. Mais les professeurs qui l’avaient pris-sous leur protection eurent beaucoup de mal à le plier à des cours réguliers. Il apprenait lui-même et par lui-même, en dehors de toutes les règles. 

Trombetti est aujourd’hui, marié, heureux, presque riche ‘pour sa modeste ambition).  Sa réputation s’étend dans de monde entier. Et je ne crois pas qu’il y ait d’exemple de précocité plus étonnante, sauf celui de Mozart, qui composait une sonate à l’âge de quatre ans.

« Revue hebdomadaire. » Paris, 1904. 

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