Dame Blanche

Les ombres tristes

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grotte-miraculeuseLes journaux belges racontent que, depuis quelques semaines, une dame blanche se promène chaque soir sur la lisière des bois du pays de Thuin et, particulièrement, aux environs de l’abbaye d’Aulne. 

C’est peut-être le cas de rappeler que la dame blanche n’a rien de spécial au pays de Thuin. Elle occupe une place prépondérante dans la poésie germanique, mais on la trouve également en Ecosse, en Belgique, en France, jusqu’en Italie. Tout le monde connaît la dame blanche d’Avenel, cette si douce « Meg Merillis » du « Guy Mannering » de Walter Scott, dont Boïeldieu, aidé d’un médiocre livret de Scribe, fit un agréable opéra comique. La Dame blanche de l’hôtel de Cluny, à Paris, est célèbre : la Renaissance y voulut découvrir l’ombre plaintive de Marie Stuart, qui, veuve de François II, avait passé à Cluny le temps de son deuil, un deuil blanc, tel que les reines d’alors le portaient.

De même, l’ancien palais du comte d’Egmont, à Bruxelles, devenu l’hôtel d’Arenberg, possède la dame blanche, visible quand est prochain le trépas de quelqu’un de la  maison. Cardan rapporte, d’une famille noble de Parme, que lorsqu’un de ses membres devait mourir, on voyait toujours une vieille femme aux voiles blancs assise sous la cheminée de la demeure patrimoniale. C’est une Dame blanche encore qui, depuis des siècles, se montre dans les résidences impériales au moment du trépas des membres de la maison d’Autriche : c’est elle qu’on vit à Miramar la veille du jour où l’on allait exécuter l’archiduc Maximilien à Queretaro, et elle fut à la Hofburg lors du drame de Meyerling et de l’assassinat de l’impératrice Elisabeth. 

On pourrait prolonger à l’infini la nomenclature de ces ombres tristes, mais il suffira de rappeler la plus jolie, la plus touchante des histoires de Dames blanches. Elle vient de Flandre et n’est pas très répandue en dehors de son cercle d’origine :

Une pauvre campagnarde était morte en couche. Dès la première nuit après ses funérailles, comme le nouveau-né pleurait, on vit soudain entrer dans la maison en deuil, un fantôme blanc, ayant les traits et la stature, de la morte, qui prit l’enfant dans son berceau, s’assit  avec lui sur une escabelle, le caressa, le baisa au front, lui donna le sein, puis, après l’avoir replacé endormi sur sa couchette, disparut sans qu’on l’eût entendu marcher. Et la même ombre revint chaque nuit, durant des mois, pour faire exactement la même chose, jusqu’au moment où le petit fut assez fort pour être sevré. Alors, elle cessa ses visites. 

Mais la foi en cette légende devait rester tellement solide au cœur des paysans de certaines régions flamandes, que l’on y affirme encore couramment et énergiquement l’inutilité de s’occuper de la nourriture nocturne des poupons dont la mère mourut en les mettant au monde, car celle-ci sortira du tombeau et viendra chaque nuit allaiter son enfant aussi longtemps que ce sera nécessaire. 

Beaucoup de bébés ont souffert et furent victimes de cette croyance naïve, et, certes, jamais personne n’a vu une mère défunte allaiter son enfant. 

« L’Écho du merveilleux. » Paris, 1902.

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Les puissances mystérieuses autour de Victoria

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Toutes les maisons royales ont leur Dame blanche, la terrible inconnue qui vient, au jour fixé par la Providence, faire aux grands de ce monde le signe impérieux. Celle des Hohenzollern a grande réputation et les légendes sur elle sont nombreuses. La cour d’Angleterre, moins sensible à ces terreurs, n’en est cependant pas  tout à fait exempté; à cette différence près que la Dame blanche en Angleterre est noire.

Elle est apparue à Windsor, il y a quatre ans, à un officier de service. On prétend que c’est l’ombre de la fille d’Henri VIII, la reine Elisabeth elle-même. La sinistre apparition est un signe de mort et de calamités. Quand la princesse Béatrice apprit sa visite, elle changea son appartement pour un autre où elle s’imaginait être mieux en sûreté. Peu de temps après cette apparition éclatait la guerre du Transvaal. On a revu la Dame noire en 1899 : et la reine vient de mourir.

On n’est pas forcé de croire que les esprits inquiets n’ont pas été abusés, La Dame blanche est peut-être faite de la fièvre nationale. Elle se montre moins souvent quand les souverains sont à l’agonie, que lorsque les peuples supposent qu’ils y sont.

« L’Écho du merveilleux. » Paris, 1901.

La Dame blanche (fin)

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Tandis que tout cela se passait, Gaétan se couvrait de gloire; chargé deux fois de missions périlleuses par le maréchal de Saxe, dont les Kerkoët étaient quelque peu parents par alliance, il en était revenu noir de poudre, ses habits criblés de balles, et son épée ensanglantée jusqu’à la garde, sans avoir omis de suivre la moindre des instructions qui lui avaient été données. Déjà le maréchal avait demandé au roi, pour son jeune parent, une compagnie qu’il avait si bien méritée par son intrépidité, lorsque vint la fameuse bataille de Fontenoy.

On sait que tout d’abord le succès de cette journée fut gravement compromis : deux fois nos meilleures troupes avaient fléchi devant les Anglais s’avançant en colonne serrée. En quelques minutes, les deux tiers des soldats du régiment de la reine, et presque tous les officiers avaient été mis hors de combat, et c’était là un terrible échec, à cause de la valeur proverbiale de ce régiment. Nos bataillons hésitaient, et les Anglais avançaient toujours. Le maréchal de Saxe courut au roi :

Sire, lui dit-il, il n’y a qu’un effort suprême, un élan irrésistible qui puisse maintenant nous donner la victoire. Permettez que je charge à la tête de la maison du roi tout entière, et avant un quart d’heure le combat sera rétabli dans les meilleures conditions.

Allez donc, mes braves enfants ! s’écria Louis XV en s’adressant à l’élite de la jeune noblesse dont il était entouré.

Aussitôt toute cette brillante cavalerie s’ébranle; puis, au commandement du maréchal, elle part comme la foudre, renversant, broyant tout ce qui se rencontre sur son passage. On ne voit qu’une forêt de lames d’acier étincelant dans l’air, et ne s’abaissant que pour se relever aussitôt ruisselantes de sang. Tout à coup, le cheval du marquis de Saxe tombe comme foudroyé; Gaëtan, que quelques pas seulement séparent du maréchal, s’élance vers lui, met pied à terre, le dégage et lui donne son cheval, puis, se tournant vers l’officier anglais le moins éloigné, il court à lui, l’abat d’un coup de sabre, saute en selle à sa place et va reprendre son rang sans cesser de combattre, malgré les blessures dont il est couvert.

Cette charge décida du succès de la journée; mais que fût-il arrivé si le maréchal n’eût été si promptement relevé du champ de bataille où il était tombé ? Aussi disait-il noblement au roi, le soir même, en lui présentant Gaëtan, qui pouvait à peine se soutenir :

Sire, sans l’admirable dévouement de M. de Kerkoët je serais mort, et si j’étais mort au commencement de cette admirable charge, la fin en eût été désastreuse.

Le roi adressa au jeune mousquetaire quelques paroles flatteuses, et le lendemain Gaëtan recevait en même temps le brevet de capitaine et celui de chevalier de Saint-Louis, auxquels le maréchal avait ajouté un congé de trois mois, que les blessures du chevalier rendaient indispensable.

Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis les rudes leçons que Henri de Coislan avaient reçues à Kerkoët et à Quillian. Mécontent des autres et de lui-même, il vivait tristement dans sa gentilhommière, lorsqu’il reçut une lettre ainsi conçue :

« Monsieur de Coislan est relevé des promesses et serments qu’il a faits il y a six mois, à condition qu’il se rendra aujourd’hui, à minuit, dans la cour du château de Kerkoët, et de là à la chapelle dudit château. »

J’irai, se dit-il, car je ne veux plus avoir maille à partir de ce côté, et les dames blanches pourront désormais se promener sans avoir à craindre de me rencontrer sur leur passage.

Il obéit en effet à l’espèce d’injonction qui lui était faite; mais quelle fut sa surprise de voir, en arrivant à Kerkoët, le château brillamment illuminé, et de trouver la vaste cour d’honneur encombrée de paysans endimanchés et joyeux. Il se demandait encore ce que cela signifiait, lorsqu’au sommet de la tour où il avait pénétré, à son grand regret, il vit apparaître une jeune et belle femme vêtue de blanc, qui, à travers les crénaux illuminés, fit pleuvoir sur les paysans une grêle de bonbons et de menue monnaie.

La Dame blanche ! la Dame blanche ! Vive la Dame blanche ! criait-on de toutes parts.

En effet, se disait Henri, c’est bien la belle demoiselle Gabrielle de Kervan, une délicieuse dame blanche, aussi riche que le Grand Mogol.

Pendant qu’il faisait ces réflexions, Gabrielle était descendue de la tour, au sortir de laquelle elle trouvait un jeune officier, chevalier de Saint-Louis, qui, tout rayonnant de joie, vint tendre la main à la belle fée. Henri fit quelques pas en avant.

Quoi ! c’est toi ! Gaëtan, s’écria-t-il tout à coup.

Moi-même, mon ami.

Chevalier de Saint-Louis !

Et capitaine, si tu veux bien le permettre. Je reviens de Fontenoy avec tout cela, plus trois blessures, tout exprès pour épouser la Dame blanche, une charmante fée que j’ai l’honneur de te présenter, et qui, comme moi, sera heureuse de te compter au nombre des témoins de notre bonheur.

Quelques instants après, le curé du village, le vénérable abbé Odon, unissait solennellement les deux amants. Depuis ce jour les habitants du pays cessèrent de redouter la Dame blanche, que les immenses bienfaits qu’elle répandait autour d’elle faisaient aimer et honorer comme une sainte.

Ce diable de Gaëtan est bien heureux, se disait, non sans envie, Henri de Coislan en retournant chez lui; mais que serait-il arrivé, si j’avais pu saisir au vol ce charmant oiseau !

Et maudissant le sort, qui n’avait d’autre tort que de ne pas avoir favorisé ses mauvais desseins, il s’enferma dans son manoir, d’où il ne sortit plus.

Fin

« Choix de légendes populaires. » Éditeur : Martinon, Paris, 1860. 

La Dame blanche (14)

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Plusieurs heures s’écoulèrent ainsi; puis, la bougie arriva à sa fin, et le prisonnier se trouva environné de profondes ténèbres. Une autre torture plus affreuse encore fit bientôt sentir ses approches : la faim, l’inexorable faim, arriva avec tout son cortège de pensées et de tableaux lugubres.

Allons ! se dit de Coislan, un dernier effort avant que mes forces soient épuisées.

Il se leva et il recommença à frapper avec violence du pommeau de son épée, non sur la porte par laquelle il était entré, mais sur celle qui lui faisait face, et qui, d’après toutes les probabilités, devait être la plus voisine d’une issue quelconque.

Trente heures s’étaient écoulées, trente heures qui n’avaient été pour le malheureux mousquetaire qu’une longue et douloureuse nuit. Gabrielle, selon sa coutume, venait, à son lever, d’entrer chez la bonne abbesse; on lui avait apporté son fils, et toutes deux le couvraient de caresses.

Qu’entends-je donc ? dit tout à coup la jeune mère; ces cris étouffés viennent-ils du dehors ?

J’ai cru entendre un bruit semblable avant qu’il fit jour, dit Jeanne; mais je l’ai attribué aux cris des oiseaux de nuit.

— Non, non, ce n’est pas cela, chère sœur; écoutez !… Aux cris se mêlent des coups sourds et redoublés.

Toutes deux prêtèrent attentivement l’oreille. 

Mon Dieu ! s’écria Jeanne en se levant éperdue, on dirait que cela vient de la chambre voûtée qui précède le couloir souterrain; des malfaiteurs auraient-ils, ma chère sœur, découvert la piste de vos richesses ?… Venez, venez, Gabrielle; la porte est munie d’un étroit guichet que nous pourrons ouvrir sans danger.

Et, sans attendre de réponse, elle courut vers l’ouverture du passage secret qui aboutissait dans la pièce voûtée où se trouvait enfermé le mousquetaire, et qui communiquait avec la chambre même de l’abbesse par une ouverture parfaitement dissimulée, après laquelle se rencontrait la porte sur laquelle Henri de Coislan frappait en ce moment avec toute la force que donne le désespoir.

Jeanne ouvrit le guichet.

Qui est là ? demanda-t-elle à haute voix.

Un homme qui s’est égaré dans ce labyrinthe, répondit Henri d’une voix faible, et qui sera mort dans quelques instants, si vous n’avez pitié de lui.

Et comme, en parlant ainsi, il s’était approché du guichet au point que son visage se trouvait encadré dans la pénombre de cette ouverture, Jeanne et Gabrielle poussèrent à la fois un cri de terreur et d’effroi en reconnaissant M. de Coislan.

Monsieur, lui dit l’abbesse, qui se remit promptement, votre conduite est inqualifiable.

De grâce, madame, interrompit le mousquetaire, donnez-moi à manger, si vous voulez qu’il me soit possible de vous entendre.

Jeanne lui fit passer par le guichet des gâteaux et des confitures dont il y avait toujours provision chez elle; puis elle voulut que le mousquetaire lui racontât comment il avait pénétré en ce lieu, ce qu’il fit d’assez bonne grâce.

Nous pourrions vous mettre dans l’impossibilité de divulguer le secret que vous avez surpris, dit ensuite l’abbesse : il nous suffirait de vous laisser dans cette prison; mais nous ne voulons pas la mort du pécheur. Vous allez jurer sur l’Évangile de ne jamais rien révéler de ce que vous avez vu et entendu ici.

Elle fit un signe à Gabrielle, qui alla lui chercher le livre saint, sur lequel Henri prêta aussitôt le serment. Jeanne exigea en outre que ce serment fût écrit tout entier et signé par le mousquetaire, ce que de Coislan n’eut garde de refuser, trop heureux de se tirer à si peu de frais du guêpier où il s’était fourré.

Maintenant, lui dit encore l’abbesse, il faut vous résigner à rester où vous êtes, jusqu’à ce que la nuit, étant venue, me permette de vous faire sortir par le jardin.

Ce fut le soir seulement, en effet, que de Coislan, à la faveur des ténèbres, put être conduit à une des portes du jardin par Jeanne et Gabrielle.

Songez, monsieur, lui dit cette dernière, que nous avons pour garantie de votre discrétion votre parole de gentilhomme, votre serment et votre engagement écrit.

Je serai fidèle à tout cela, répondit-il, et soyez sûre, en outre, que jamais dame blanche ne me reprendra au piège.

La leçon fut fructueuse, en effet, à ce point que M. de Coislan ne se sentit pas le courage de rentrer à Kerkoët, et que, malgré la nuit et son apparente faiblesse, il prit pédestrement le chemin de son château de Coislan.

A suivre…

La Dame blanche (13)

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Gaëtan, en partant de Kerkoët, avait donné à Jean Clost, son intendant, les instructions les plus précises pour que Henri de Coislan continuât à être traité chez lui avec tous les soins et les égards imaginables; puis il avait ajouté avec le plus grand sérieux :

Il y a une chose que je vous recommande par-dessus toutes, monsieur l’intendant, c’est de veiller avec le plus grand soin à ce que la Dame blanche ne soit l’objet d’aucune violence, s’il lui prend fantaisie de reparaître. Je défends expressément, dans ce cas, de la poursuivre et de pousser des cris comme on l’a fait ces jours derniers; et je vous autorise à employer la force et tous autres moyens pour que ma volonté, sur ce point, soit rigoureusement respectée.  Monsieur de Coislan restera ici tant qu’il lui plaira; je vous laisse une somme suffisante pour que rien de ce qu’il pourra désirer ne se fasse attendre; mais cela ne devra pas vous empêcher de le surveiller quand il sera convalescent; car je le soupçonne de n’avoir pas renoncé à la fantaisie de voir la Dame blanche de près, et je ne veux pas absolument que cela arrive.

Mais, monseigneur, il faudrait qu’il eût le diable au corps pour s’y frotter après la leçon qu’il a reçue.

Je le connais : il est vindicatif, rancunier, et toujours parfaitement disposé à tourmenter les gens. Basez-vous là-dessus, maître Clost, et faites bonne garde.

L’intendant de fraîche date ne comprenait guère que l’on s’exposât de gaieté de cœur à se faire tuer pour le seul plaisir de courir après un fantôme; mais il ne s’en disposa pas moins à suivre les instructions de son maître. Dès ce jour, un fusil chargé fut déposé près de son lit, les rideaux de ses fenêtres demeurèrent ouverts, et il se tint prêt à tout événement. Car si Clost n’était pas brave de près, il se sentait assez de résolution pour tirer un coup de fusil à une distance respectueuse, et il pensait que quelques grains de plomb dans le bas des reins étaient le spécifique le plus sûr pour refroidir la curiosité de quiconque oserait enfreindre la défense formelle faite par le chevalier.

Cependant, Henri de Coislan était hors de danger; mais sa convalescence semblait devoir être fort longue; car, bien que la fièvre eût cessé, que l’appétit fût revenu, il paraissait toujours très faible, et il ne se traînait qu’avec peine dans sa chambre. Le médecin disait n’y rien comprendre; Henri le laissait dire, et il restait au château de Kerkoët.

Il faut, pensait-il, que ces gens-là soient d’une simplicité peu commune, et mon ami Gaëtan le premier, pour croire que je renonce à découvrir un si attrayant mystère. Car, enfin, le chevalier était bel et bien ruiné; il n’était bien certainement venu à Kerkoët que pour vendre cette dernière partie de ses biens, et voilà qu’après la dernière apparition de cette prétendue Dame blanche, il me compte trente-deux mille quatre cents livres en beaux louis tout neufs, et qu’il part la ceinture richement garnie pour entrer en ‘campagne. Évidemment cet argent doit avoir une origine diabolique; la Dame blanche doit être quelque démon préposé à la garde des finances infernales. Eh bien ! démon, soit ! Je me sens beaucoup de penchant pour les démons de ce genre; et, sur mon âme ! je ferai connaissance avec celui-ci.

Et l’entêté Breton continuait à bien manger, à boire des meilleurs vins. Mais il avait toujours l’air de ne marcher que très péniblement, et il se prétendait incapable de monter à cheval et de supporter le mouvement d’une voilure. Le jour, il ne descendait au jardin qu’appuyé sur le bras de maître Clost; mais la nuit, lorsqu’aucune lumière ne se montrait plus, il prenait une autre allure, et il pénétrait dans les étages supérieurs du château pour en étudier les êtres.

Enfin, une nuit il parvint à ouvrir la porte que le fantôme avait si rapidement franchie le jour où il l’avait poursuivi de si près. Arrivé dans la tour, il battit le briquet, alluma une des bougies dont il s’était muni, et, à force de sonder les murs, il réussit à faire partir un ressort caché dans les interstices des pierres. Aussitôt une de ces pierres tourna sur elle-même, et lui laissa voir un petit escalier tournant pratiqué dans l’épaisseur du mur. Henri s’engagea résolument dans cet étroit passage. Après avoir descendu Kescalier, il parcourut, tenant son épée nue d’une main et sa bougie de l’autre, un long corridor souterrain.

Je dois évidemment trouver une issue, se disait-il.

Et, en effet, après avoir marché assez longtemps , il arriva devant une porte solidement ferrée qu’il tenta vainement d’ouvrir. Furieux d’être ainsi arrêté en chemin, il frappa à plusieurs reprises cette porte du pommeau de son épée. Il allait retourner sur ses pas, lorsqu’un dernier coup ayant porté sur un clou un peu plus saillant que les autres, fit subitement rouler cette porte sur ses gonds.

Pardieu ! mon gentil démon, dit-il en s’élançant en avant, je crois que j’approche de vos domaines, et il serait vraiment trop cruel à vous de m’en laisser sortir les mains vides.

Il n’avait pas achevé cette dernière phrase, que la porte dont il venait de franchir le seuil se referma avec violence, et cette fois il eut beau frapper, elle ne se rouvrit point.

Me voici parfaitement emprisonné, pensa de Coislan sans trop s’effrayer; mais on peut juger, au bon état des ressorts de ces portes, qu’ils jouent fréquemment… Je puis donc espérer d’avoir bientôt à qui parler. En attendant, voyons quelles sont ces provisions rangées avec tant de soin.

En parlant ainsi, il perça de son épée plusieurs sacs de cuir, et aussitôt l’or ruissela à ses pieds.

Vivat ! fit-il; voici une découverte qui me fera attendre patiemment qu’il plaise à quelque bon diable de me venir délivrer.

Et il éventra encore quelques sacs qui lui donnèrent le même résultat que les premiers. Après quoi il recommença à sonder le sol, les murs et les portes; car, en face de celle par laquelle il était entré, il en avait trouvé une autre non moins solidement fermée.

Toutes ses recherches étant vaines, Henri commença à sentir battre son cœur un peu plus rapidement que de coutume. Néanmoins, il continua à faire bonne contenance. Il éleva la voix, appela à plusieurs reprises; puis il s’assit sur un des sacs et attendit avec résignation.

A suivre …

La Dame blanche (12)

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L’abbesse Jeanne, quoique jeune et pure, était bonne et indulgente. Elle s’efforça de consoler son amie et de lui offrir un refuge dans son abbaye; mais elle eut un frémissement de terreur, lorsque la jeune fille lui dit la fortune immense que recélait le pavillon de Kervan, et qui était demeurée là, à la merci du hasard. Jeanne alors réfléchit pendant quelques instants, et son agitation fut grande, mais elle dura peu.

Écoutez, ma bonne Gabrielle, dit-elle à mademoiselle de Kervan, je vais vous confier un secret qui n’est connu que de moi seule; jurez-moi de ne jamais le révéler sans mon assentiment.

— Ma bonne mère Jeanne, je le jure à vos pieds.

Dans mes bras, ma chère Gabrielle, et tâchez d’être calme, afin de bien entendre : Vous savez que ma tante, la sœur de ma mère, était avant moi abbesse de Quillian. On obtint pour moi la survivance de ce titre, afin de laisser à mon frère une fortune digne de son nom. Vous comprenez alors que je ne suis ici que par résignation; eh bien ! il en était de même de ma bonne tante : elle ne put jamais accepter nettement cette position, tant la vie de famille avait de charme pour elle. Aussi jugez quelle fut son émotion lorsque, un jour, elle déterra dans sa bibliothèque un plan complet de l’abbaye, où se trouvait mentionné un conduit souterrain de Quillian à Kerkoët. Elle en chercha l’ouverture, et la trouva dans sa chambre même; puis elle instruisit de cette découverte sa sœur, ma bonne mère; elles s’entendirent dès lors. Madame de Kerkoët fit faire les clefs nécessaires, et, dès lors, les deux sœurs purent passer chaque jour quelques heures dans la plus douce intimité. A son lit de mort, ma bonne tante me révéla cet innocent secret, et à mon tour, Gabrielle, je n’hésite pas à vous le confier, à cause de l’importance des faits que vous venez de me faire connaître… Vous dites un million cinq cent mille livres en or monnayé…

Et plus de trois fois autant en autres valeurs; oui, ma bonne mère.

Écoutez-moi bien, Gabrielle il y a, je crois, une porte de communication entre le château de Kerkoët et votre pavillon de Kervan ?

Hélas ! oui; une porte dépourvue de toute espèce de fermeture. Gaëtan le sait bien.

Eh bien ! nous allons nous rendre cette nuit même, par le chemin mystérieux dont je viens de parler, au château, puis au pavillon de Kervan, et nous, rapporterons ici une partie de vos richesses. Nous ferons autant de voyages qu’il le faudra pour sauver cette immense fortune qui, peut-être, ne tient qu’à un fil… Que cela ne vous inquiète pas, mon enfant; j’inscrirai tout au long devant vous la relation de cet événement sur les registres de l’abbaye; je vous en donnerai, en outre, une relation écrite et signée de ma main. Et puis, en attendant le retour de Gaëtan, rien ne vous manquera ici, quoi qu’il arrive : j’ai des sœurs converses très instruites et qui me sont dévouées. Vous logerez en qualité de pensionnaire dans une chambre voisine de la mienne, et dont l’usage m’est réservé. Vous voici donc, jusqu’à nouvel ordre, complétement retranchée du monde, et enveloppée d’un mystère impénétrable. Que dites-vous de ce projet, ma bien-aimée sœur ?

Pour toute réponse, Gabrielle se jeta dans les bras de l’abbesse. Dès lors il n’y eut plus rien d’étranger entre elles. Dès la nuit suivante, elles firent une première excursion au château de Kerkoët, et, de là, au pavillon de Kervan, où elles se chargèrent d’autant d’or monnayé qu’elles en purent porter. Trois nuits de suite ces pérégrinations se renouvelèrent. L’abbesse était presque effrayée de devenir la gardienne de tant de richesses; et puis, en même temps, le bruit se répandait que la Dame blanche reparaissait à Kerkoët, bruit qui n’avait d’autre cause que la nécessité, pour les deux amies, de sortir d’une des tours du château pour parcourir toute la galerie extérieure, à l’autre extrémité de laquelle se trouvait l’escalier conduisant aux appartements inférieurs. 

Du reste, le programme formulé par Jeanne fut loyalement suivi. Gabrielle fut pour l’abbesse une pensionnaire charmante; en revanche, la jeune mère trouva à l’abbaye un asile des plus confortables, où les soins les plus attentifs et les plus délicats lui furent prodigués. On trouva une nourrice dont quelques pièces d’or stimulèrent le dévouement, et toutes les précautions possibles furent si bien prises, que rien ne transpira au dehors de ces divers événements, et que la naissance de l’enfant auquel Gabrielle donna le jour ne fut connue à l’intérieur que des sœurs converses qui avaient assisté la jeune mère.

Tel était l’état des choses lorsque Gaëtan était revenu à Kerkoët dans l’intention de vendre ce domaine; et nous avons vu que tout en conseillant à son frère de ne pas se presser d’accomplir cette vente, la jeune abbesse de Quillian avait fait promettre à Gabrielle de ne pas profiter sans son aveu  du passage secret qu’elle lui avait fait connaître pour se rapprocher du mousquetaire, qu’elle jugeait n’être pas suffisamment préparé à une réparation complète des torts qu’il avait eus envers
mademoiselle de Kervan. Cette dernière avait promis de bonne foi de se conformer à la volonté de son amie; mais, une première fois, elle avait involontairement, dans un accès de somnambulisme, violé cette promesse; et le lendemain elle avait, accompagnée de Jeanne cette fois, pénétré dans la chambre de Gaëtan pour y déposer l’argent qui devait le dispenser de vendre son domaine. Jeanne, dans cette dernière circonstance, était demeurée sur la galerie extérieure qui reliait les deux tours de la façade du château, tandis que Gabrielle allait déposer l’or où de Kerkoët devait le trouver à son réveil.

La jeune et indulgente abbesse pensait qu’il n’en faudrait pas davantage pour faire croire, dans le pays, à de nouvelles apparitions de la Dame blanche, apparitions qui n’avaient jamais eu d’autres causes, même dans l’origine, que les excursions nocturnes de la précédente abbesse, et que Gaëtan lui-même croirait devoir le service d’argent qu’on lui rendait à cette fée protectrice de sa maison, et qu’il se conformerait d’autant mieux à la volonté de sa sœur en s’amendant sérieusement et en s’occupant de son avenir.

Tout cela était arrivé comme Jeanne l’avait prévu : les divers personnages de cette histoire étaient maintenant dispersés; mais d’autres événements se préparaient, qui ne devaient pas tarder à les réunir.

A suivre …

La Dame blanche (11)

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fille-père

Ainsi qu’on l’a vu au commencement de ce récit, Gaëtan aimait sincèrement Gabrielle; leur séparation avait été fort douloureuse, bien qu’ils ignoraient alors tous deux par quel lien nouveau et sacré ils étaient unis depuis quelques jours. Lorsque ce mystère se révéla à Gabrielle, elle fut d’abord frappée de terreur; les projets les plus extravagants se succédèrent dans son esprit. Puis, après cette tempête morale, le calme lui revint quelque peu : elle se dit que Gaëtan étant maintenant maître de ses actions, ne trahirait pas ses serments; qu’il trouverait certainement bientôt le moyen de lui donner de ses nouvelles; de lui indiquer comment elle devait s’y prendre pour lui répondre.

Elle s’efforçait d’adoucir par cet espoir l’inquiétude qui la dévorait, lorsqu’un chagrin nouveau et non moins violent vint l’assaillir : son père, affaibli par l’âge, le rude métier de marin qu’il avait exercé si longtemps, et les glorieuses blessures qu’il avait reçues, sentit, bientôt après la mort de son ami le baron de Kerkoët, que ses forces l’abandonnaient rapidement.

En homme de cœur, M. de Kervan comprit, sans s’en émouvoir, que sa fin était prochaine, et dès lors il ne s’occupa plus que de l’avenir de sa fille.

Mon enfant, lui dit-il, j’ai toujours eu horreur des affaires d’argent; c’est pourquoi je n’ai pas voulu, lors de mon retour des Indes en France, acheter de terres ni m’intéresser à aucune entreprise financière. Je suis riche cependant, car ta mère, que j’ai épousée à Chandernagor, m’a laissé une fortune considérable, que j’ai réalisée, et à laquelle je n’ai fait depuis qu’une brèche presque imperceptible, bien que ces richesses soient demeurées improductives. Or tu es mon unique héritière, et je me suis considérablement affaibli depuis quelque temps. Il faut donc, ma chère enfant, que tu saches où est déposée cette fortune dont tu seras bientôt l’unique propriétaire.

— Oh ! père, père ! s’écria Gabrielle en jetant ses bras autour du cou du vieillard et l’embrassant avec effusion. je ne veux pas que nous nous quittions jamais… jamais !

Allons, ma gentille folle, reprit le capitaine en souriant, ne faut-il pas prendre son parti résolument sur les choses que nul ne saurait empêcher ? Sois forte comme doit l’être en pareil cas l’enfant d’un homme de bien, et songe que c’est un devoir sacré que je vais accomplir.

A ces mots, il se dirigea péniblement vers la porte de sa chambre, dont il poussa les verrous. Il alluma une bougie, et, revenu près de son lit, il frappa le parquet du pied à un certain endroit; aussitôt une feuille de ce parquet s’abaissa quelque peu, glissa sous les autres, et laissa voir un escalier de quelques marches conduisant à un petit caveau voûté, où étaient rangés symétriquement, dans divers compartiments, des sacs de cuir, des boîtes en plomb, et un certain nombre de grands vases de grès.

Viens, mon enfant, dit M. de Kervan en descendant lentement les quelques marches. Tu vois, ce lieu n’est pas bien ténébreux, car le jour venant par la trappe nous éclaire plus que la bougie. Maintenant, écoute-moi attentivement : ces sacs de cuir ne renferment que de l’or monnayé; monnaie française, anglaise et indienne, j’estime que le total s’élève à environ un million cinq cent mille livres.

Gabrielle fondait en larmes et ne voyait rien; mais M. de Kervan reprit avec un ton d’autorité qui commandait l’obéissance absolue :

Il faut, Gabrielle, que vous m’entendiez et que vous voyiez tout cela, afin que je meure tranquille. Ces boites de plomb renferment des perles recouvertes de poudre de palissandre; quant à ces vases, ils sont remplis de diamants bruts que je n’ai pu vendre, par la raison que les lapidaires de France et de Hollande réunis ne seraient pas assez riches pour les acheter. Il me reste maintenant à t’enseigner la manière d’ouvrir la trappe : rien n’est plus simple; il y a à bord des vaisseaux mille cachettes du même genre, et c’est ce qui m’a donné l’idée de créer celle-ci.

Et comme, en parlant ainsi il était, avec l’aide de Gabrielle, remonté dans sa chambre, il lui montra comment, en appuyant d’un pied sur une extrémité du panneau, et frappant de l’autre pied sur l’extrémité opposée, il s’ouvrait aussitôt sans difficulté.

Et maintenant, enfant, dit le capitaine du ton le plus gai qu’il put prendre, plus de plaintes, plus de larmes. Je suis bien affaibli; mais je ne souffre point, et qu’ai-je besoin de force pour me laisser aimer et dorloter ?

Oui, mon bon père; mais vous n’aurez plus de ces tristes pensées, n’est-ce pas ?

Jamais, enfant. J’avais cette tâche à remplir, et ce n’est pas sans peine que je me suis décidé à l’aborder. Maintenant que c’est chose faite, je me sens rajeuni de quinze ans. Qu’il n’en soit donc plus jamais question entre nous, et que, surtout, je te voie gaie et insouciante comme par le passé.

Gabrielle, en effet, s’efforça de paraître rassurée, et elle y parvint d’autant plus facilement que M. de Kervan faisait des efforts surhumains pour cacher sa faiblesse croissante. Mais rien ne pouvait reculer le moment fatal, et Gabrielle eut bientôt la douleur de voir expirer entre ses bras ce bon père.

La douleur de la jeune fille fut grande, immense; elle ne devait pas tarder à s’accroître encore : Gabrielle acquit bientôt la certitude qu’elle allait être mère. Elle attendit encore, ne pouvant croire que Gaëtan l’eût complétement abandonnée. Mais, enfin, il fallut qu’elle se rendit à l’évidence; et comme Jeanne, son amie d’enfance, était la seule à qui elle pût se confier, elle congédia ses domestiques, comme on l’a vu plus haut, pour se réfugier à l’abbaye de Quillian.

A suivre …

Montage-illustration : Gavroche.