Dame Blanche

La Dame blanche (9)

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dame-blancheGaëtan s’endormit, ce soir-là, doucement bercé par l’espoir que la nuit ne se passerait pas sans qu’il reçût une nouvelle visite de sa nocturne et mystérieuse hôtesse. Mais cet espoir devait être déçu, et le soleil parut le lendemain sans que la douce voix dont il s’était vivement épris lui eût fait entendre le moindre murmure. Le chevalier se leva d’assez mauvaise humeur, fit demander des nouvelles du blessé, qui se trouvait dans un état aussi satisfaisant que possible; puis il sortit afin d’élucider au grand air ses pensées rembrunies, et, presque sans s’en apercevoir, il prit le chemin de l’abbaye.

Puisque m’y voici, se dit-il lorsqu’il fut près des murailles de Quillian, c’est le cas de ne pas reculer. Jeanne, malgré son austère raison, est bonne et indulgente; elle m’a pardonné des folies bien plus coupables que celles dont j’ai à me confesser. Elle m’a consolé et rendu l’espérance alors qu’aux yeux de tous ma ruine semblait consommée. Ne dirait-on pas qu’elle était inspirée quand elle me conseillait de ne pas me presser de vendre Kerkoët, cette antique demeure de nos pères ? En vérité, je suis parfois tenté de croire qu’elle est pour quelque chose dans le prodige qui s’est opéré… mais non, c’est impossible: comment se serait-elle procuré une si grosse somme ? L’abbaye n’est pas riche, et le fût-elle qu’il ne serait jamais entré dans la pensée de cette sainte de faire usage personnellement des biens de la communauté. Elle ignore certainement ce qui m’est arrivé, et c’est une raison de plus pour lui tout dire, afin de recevoir et de suivre ses conseils.

Ce fut animé de cette louable résolution que le jeune mousquetaire pénétra dans l’abbaye et arriva près de sa sœur.

Je ne suis pas contente de vous, chevalier, lui dit Jeanne en souriant et en lui tendant affectueusement la main; vous êtes à Kerkoët depuis quatre jours, et je vous vois aujourd’hui seulement pour la seconde fois.

En vérité, chère sœur, répondit-il, ce n’est pas le désir de me rendre près de vous qui m’a manqué; mais il m’est arrivé pendant ces quatre jours tant de choses inattendues et dont quelques-unes sont si extraordinaires.

Extraordinaires ? fit l’abbesse un peu émue.

Oui, ma bonne Jeanne; des choses tellement merveilleuses, que vous aurez certainement quelque peine à y croire lorsque je vous en aurai fait le récit. Et puis des choses fâcheuses. très fâcheuses.

Vous m’effrayez ! mon cher Gaëtan.

Ce n’est pas mon dessein; mais la vérité est que je n’ai jamais eu un plus grand besoin de votre indulgence et de vos bons conseils; aussi vais-je tout vous dire sans la moindre réticence.

Il raconta en effet l’arrivée inattendue à Kerkoët de Henri de Coislan, les deux espèces de visions que lui, Gaëtan, avait eues pendant un sommeil incomplet, la poursuite dont la Dame blanche avait-été l’objet de la part de Henri, et le duel qui en avait été la conséquence.

Jeanne changea plusieurs fois de couleur en écoutant attentivement ce récit; mais la seconde apparition de la Dame blanche sembla lui paraître beaucoup moins extraordinaire que la première, et après s’être récriée contre le barbare usage du duel, elle revint à cette première apparition.

— Êtes-vous bien sûr que ce ne soit pas un rêve, chevalier ? demanda-t-elle en souriant.

J’ai d’abord cru que c’en était un, chère sœur; mais la seconde visite était la confirmation trop positive de la première pour qu’il me soit possible de conserver le moindre doute: il y avait bien sur ma table quarante-huit mille livres en or. J’ai payé de Coislan; voici son reçu, et le reste de la somme est chez moi. Et maintenant, ma bonne Jeanne, que pensez-vous de tout cela ?

Je ne sais trop, mon ami, répondit l’abbesse un peu embarrassée: les choses qui paraissent le plus extraordinaires sont souvent si simples quand on en a découvert les causes !

Et croyez-vous que j’aie bien fait d’accepter cet argent à titre de prêt ?

Oui, puisque votre intention est de le rendre, et de vous conduire de manière à le pouvoir faire.

Tenez, Jeanne, vous en parlez si froidement, que je suis tenté de croire…

De croire quoi ? demanda sévèrement l’abbesse; pensez-vous que j’aie fait un pacte avec le démon pour qu’il vous fasse trouver cette somme ? Croyez-vous capable d’une telle indignité celle à qui Dieu a confié la garde du pieux troupeau au milieu duquel vous êtes en ce moment ?…

Mais ni moi non plus, je n’ai rien demandé au diable ! s’exclama le mousquetaire.

C’est pour cela que vous devez être en paix, mon frère, et ne pas chercher à découvrir ce que Dieu veut tenir caché.

Pourtant n’avez-vous pas témoigné l’espoir tout d’abord qu’il pourrait se faire que je ne fusse pas obligé de vendre Kerkoët ?

C’est que j’ai foi en la puissance et en la miséricorde de Dieu, dont je ne désespère jamais. Croyez-moi, Gaëtan, remerciez la Providence; faites un bon usage de la somme qui vous reste; réparez par une belle conduite vos désordres des deux dernières années qui m’ont tant affligée, et ne désespérez pas de l’avenir.

Et pas un mot de Gabrielle, ma bonne Jeanne ?

Ne vous ai-je pas dit que vous la reverriez lorsque vous seriez devenu sage ? Qu’il vous suffise de savoir qu’elle vous aime toujours; peut-être, hélas ! beaucoup plus que vous ne le méritez. Subissez vaillamment l’épreuve qui vous est im- posée; faites oublier votre passé, afin qu’elle n’ait pas à redouter l’avenir lorsque vous lui donnerez votre nom, et rien ne manquera au bonheur de tous deux.

Gaëtan voulut essayer d’obtenir davantage sur ce point, mais la sage abbesse se montra inflexible, et le pauvre garçon se retira la tristesse dans le cœur. Son amour pour mademoiselle de Kervan, un instant attiédi au milieu du tourbillon où il s’était jeté en arrivant à Versailles, s’était rallumé avec une nouvelle violence depuis son retour à Kerkoët. Gabrielle était mère ; la rigide Jeanne n’avait pas eu le courage de le lui cacher, et il fallait qu’il s’éloignât sans donner le baiser d’adieu à cette femme qu’il adorait, à cet enfant qu’il eût été si heureux de presser contre son cœur. Ainsi le voulait la prudence; il n’eût peut-être fallu qu’une entrevue pour rendre la séparation impossible, et l’avenir de Gaëtan eût été perdu sans retour. Il n’eût plus été désormais qu’un gentillâtre campagnard tristement confiné au fond de sa province. Voilà ce que ne voulait pas l’abbesse Jeanne, qui, obligée de renoncer au monde par des arrangements de famille, n’en était pas moins fière de son nom et désireuse de le voir briller d’un nouvel éclat.

En rentrant chez lui, de Kerkoët y trouva une lettre de son ami Hubert de Bernolle.

« Hâte-toi de revenir, cher ami, lui mandait le comte; l’entrée en campagne est avancée de quinze jours: tu n’as pas un instant à perdre pour faire tes préparatifs. Si tu n’as pu encore réaliser la somme que tu as perdue contre moi, de Coislan, devenu ton créancier, ne refusera certainement pas de te faire terme, comme je l’aurais fait moi-même, vu la gravité des circonstances. Revenez bien vite tous deux; nous allons enfin respirer l’odeur de la poudre. Il en est bien temps: on étouffe à Versailles, et l’on s’y ruine, ce qui est infiniment plus déplaisant. »

Ce pauvre Henri ! se dit Gaëtan après avoir lu cette lettre, il est capable d’en mourir de chagrin; car, bien qu’il ne soit pas en danger de mort, il se passera, au dire du chirurgien, plus d’un mois encore sans qu’il puisse sortir de sa chambre; et qui sait où nous serons et ce que nous aurons fait avant qu’il lui soit possible de monter à cheval !. Ah ! je sens qu’à sa place je serais au désespoir. Et pourtant je ne puis lui cacher ce qui arrive; car il faut au moins que l’on sache à Versailles dans quel état il se trouve, afin que nul n’ait la pensée de l’accuser de lâcheté.

Et le loyal chevalier courut sans hésiter à la chambre du blessé.

*

A suivre …

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La Dame blanche (8)

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dame-blanche

Jean ne comprenait absolument rien à cet air de solennité avec lequel son maître lui parlait; car il était bien loin de soupçonner de quoi il s’agissait. Il ne s’en hâta pas moins de suivre ses instructions. Prestot n’en savait pas beaucoup plus
que le nouvel intendant; cependant il avait endossé son ancien uniforme, parce que Gaëtan lui avait fait dire que c’était en sa qualité d’ancien militaire qu’il le priait de le venir joindre, ce qui avait suffi pour lui faire entrevoir quelque peu la vérité.

Tu n’as pas de sabre ? fit-il en voyant Jean dans sa plus belle toilette.

Est-ce qu’il est d’usage que les intendants portent un sabre ? demanda Clost en se redressant.

Tu es intendant ?

Tout ce qu’il y a de plus intendant, à preuve que dès aujourd’hui j’ai cinq pour cent à percevoir sur le prix de ton fermage.

Eh bien, j’en suis content, parce que tu es un brave garçon, et j’en suis fâché, parce que…

Parce que quoi ?

Parce que je serai peut-être obligé tout à l’heure de te passer mon sabre au travers du corps, ce qui doit être fort désagréable à un homme qu’on vient de faire intendant.

Hein ! fit Clost en reculant tout effarouché; tu voudrais me tuer, moi, ton ami ?

Ça n’est pas moi qui le veux, à preuve que si quelqu’un s’avisait de te dire plus haut que ton nom en ce moment, il aurait affaire à moi…

Mais tout cela s’expliquera là-bas. Doublons le pas; il ne faut jamais se faire attendre en pareil cas. Cela n’était pas de nature à rassurer beaucoup l’intendant de fraîche date; mais il reprit un peu de sang-froid lorsque, en approchant de la Roche-Noire, il vit le chevalier et Henri de Coislan arrivant chacun d’un côté opposé et se saluant cérémonieusement.

Il était inutile d’apporter votre sabre, dit Gaëtan à Prestot; vous n’êtes ici, comme mon intendant Clost, que pour pouvoir, au besoin, rendre compte de ce qui va se passer.

Ces paroles soulagèrent maître Jean d’un poids terrible; mais la frayeur le saisit de nouveau lorsqu’il vit les deux mousquetaires mettre l’épée à la main, tandis que Prestot essayait de lui expliquer que, dans un duel bien réglé, les seconds devaient se battre, quel que fut d’ailleurs le motif de la querelle de ceux qu’ils assistaient.

Je vois, continua-t-il, que ceci n’est qu’une rencontre, une partie imprévue où nous n’avons qu’à nous tenir les bras croisés; mais la chose peut avoir des suites, et alors, mon garçon, nous nous verrons le blanc des yeux.

Jean ne l’entendait pas; il se sentait défaillir au cliquetis des épées qui étincelaient, et il eût certainement crié au secours, si la frayeur ne l’eût rendu muet.

D’honneur, chevalier, disait de Coislan toujours narquois, la Dame blanche peut se flatter d’avoir à son service une bonne lame et un poignet solide.

Parlez moins et défendez-vous mieux, Henri, ou je vous ferai tout à l’heure rentrer les paroles dans la gorge !…

Ah ! chevalier, quel style !… tout ce qu’il y a de plus vieilli… Tenez, voici qui est plus neuf.

Et, parant sur une feinte de son adversaire, il se fendit à fond; mais Gaëtan était rapidement revenu la pointe au corps, et son épée rencontrant Henri au défaut de l’épaule, y pénétra profondément.

Eh bien, vrai, chevalier, dit-il en tombant, ce n’est pas ta faute. j’ai fait à moi seul cette belle besogne, et tu n’as pas le droit de t’en vanter.

Et il essaya aussitôt de se relever; mais il pâlit subitement, ses yeux se fermèrent, et il s’évanouit.

Gaëtan et Prestot s’empressèrent de le secourir.

L’ancien soldat suça la plaie pour éviter une hémorragie intérieure; mais le blessé ne reprit pas connaissance. Évidemment son état était trop grave pour que l’on pût songer à le transporter au château de Coislan, situé à plus d’une lieue de là.

Heureusement, dit Gaëtan, j’ai pris la clef de la petite porte du parc, et nous allons pouvoir rentrer sans craindre les regards indiscrets.

Jean s’était de nouveau rassuré en voyant son maître sur pied et Henri de Coislan étendu sur l’herbe; il vint se joindre à son maître et à Prestot. On en entra dans le parc pour y casser quelques branches, à l’aide desquelles on improvisa un brancard, et Henri fut reporté dans la chambre qu’il avait quittée moins d’une heure auparavant. Le chirurgien du village fut appelé en attendant qu’on pût en faire venir de la ville un plus capable. Le frater sonda la plaie, posa un premier appareil et fit avaler au blessé un cordial qui lui rendit l’usage de ses sens.

Vrai Dieu ! dit-il en regardant autour de lui, il paraît que je me suis donné un furieux coup. car, en vérité, ce n’est pas ta faute, Gaëtan; mais la fortune et le hasard sont deux aveugles qui aiment à prendre les faibles sous leur protection.

A ce nouveau sarcasme, Gaëtan ne répondit qu’en levant les épaules en signe de pitié; mais le chirurgien intervint.

Monsieur, dit-il nettement au blessé, si vous continuez à parler ainsi, vous ne serez pas en vie ce soir.

Vraiment ! En suis-je déjà là ?… Ainsi, je ne puis être transporté chez moi ?

Vous ne le pourrez pas sans danger avant quinze grands jours au moins.

Ainsi, chevalier, reprit l’intrépide persifleur, te voilà condamné à me garder ici tout ce temps. Comme cela va l’amuser, toi qui es rageur en diable !

Vous êtes chez vous, ici, Henri, répondit Gaëtan en se dirigeant vers la porte; je n’y paraîtrai que lorsque vous me ferez appeler, et j’espère que ce sera le moins souvent possible.

Et il se retira beaucoup moins satisfait de lui-même qu’il ne l’était le malin à son réveil: il était difficile que cette affaire ne s’ébruitât pas. Elle ne pouvait manquer d’arriver promptement jusqu’à Jeanne, qui, malgré sa vie de recluse dans son abbaye de Quillian, n’ignorait rien de ce qui se passait à plusieurs lieues à la ronde.

Elle sera furieuse contre moi, se disait-il; mais, en conscience, pouvais-je laisser insulter impunément cette amie si dévouée, fée, péri, sylphide ou dame blanche, qui m’a pris sous sa protection ?… car, quelque incrédule que l’on soit, il faut bien se rendre à l’évidence; on ne saurait raisonnablement nier des faits aussi patents que ceux qui se sont accomplis ce matin. Ce qui m’a été annoncé par cette douce voix pendant mon sommeil, ce prodige incroyable ne s’est-il pas trouvé accompli à mon réveil ?… La bonne fée a trop fait jusqu’à présent pour me priver de ses conseils, alors que j’en ai tant besoin encore; il faut attendre et espérer.

A suivre …

fantôme

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La Dame blanche (7)

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dame-blanche

Enfin l’aube s’étend, les étoiles pâlissent et disparaissent. Gaëtan se lève; il s’approche de la table, et il demeure immobile de surprise et presque d’effroi à l’aspect des piles d’or symétriquement rangées, dont sa main, dans les demi-ténèbres, n’a renversé que la superficie.

D’où viennent toutes ces richesses ?… Cet or est-il de bon aloi ?

Telles sont d’abord les questions qu’il se fait. A la première de ces questions, sa conscience répond qu’il n’a rien demandé à personne; donc, il n’a pas contracté d’obligation. Pour résoudre la seconde, il tire de ses poches quelques-uns des louis qui lui restent, et il les compare à ceux qui, il ne sait comment, lui sont venus en si grande quantité pendant son sommeil, et il ne peut trouver entre eux la moindre différence: même aspect, même son, même poids. Enfin il les compte; il y en a deux mille, soit quarante-huit mille livres !

N’était-il pas évident, dès lors, que la Dame blanche était pour quelque chose dans ce mystère ? pour tout même ? De Kerkoët n’en douta pas un seul instant; car il se rappelait parfaitement les paroles si doucement murmurées à son oreille pendant son demi-sommeil.

Oh ! c’est un ange envoyé du ciel ! se dit-il; et c’est cette créature divine, cette sainte protectrice de mon nom que cet athée de Coislan a insultée, à laquelle il a osé faire violence !… Tant pis pour toi, Henri; les difficultés sont levées maintenant, je te tiens au bout de mon épée, et, sur mon âme ! tu en sentiras la pointe. Mais il importe de bien faire les choses et d’agir avec dignité. Cet argent est un prêt; je l’accepte, de quelque part qu’il vienne; mais je n’en userai que pour des choses indispensables, ce qui doit être le désir du prêteur. Soyons calme, et ne brusquons rien.

Il compta de nouveau l’or qui couvrait la table: il y avait bien deux mille louis, et comme le jour lui permettait maintenant de bien voir, il put s’assurer que cette monnaie était de bon aloi.

Voici donc, reprit-il, trente-deux mille quatre cents livres pour de Coislan; restent quinze mille six cents livres pour m’équiper et entrer convenablement en campagne… Le prêteur connaît parfaitement ma situation financière, et il n’a rien oublié; merci à lui… ou à elle. Oh ! je m’acquitterai. Quand, comment, envers qui ? je n’en sais rien; mais je sens qu’il en sera ainsi, et les pressentiments de cette nature ne m’ont jamais trompé.

Cela dit, Gaëtan serra soigneusement les quinze mille six cents livres qui devaient lui rester, puis il mit le reste dans un sac, et il attendit courtoisement que de Coislan se fût suffisamment reposé de sa veille pour se présenter chez lui.

Ce fut très-discrètement que Gaëtan frappa à la porte de son hôte; mais ce dernier était déjà réveillé: il sauta hors du lit et alla ouvrir.

Je vous demande pardon de vous déranger de si bonne heure, monsieur de Coislan, dit gravement de Kerkoët; mais j’use de ce privilège qu’ont les débiteurs d’être reçus à toute heure par leurs créanciers, quand ils ne se présentent pas les mains vides.

Ah çà ! fit Henri en se frottant les yeux, ce n’est donc pas une plaisanterie ?

Ce qu’il doit y avoir de plaisant pour vous, monsieur, c’est que je viens vous compter les trente mille livres que m’a gagnées le comte de Bernolle; plus, les deux mille quatre cents livres qu’il m’a si courtoisement prêtées, le noble cœur !… Veuillez donc, s’il vous plaît, acquitter la délégation dont vous êtes porteur, et compter le contenu de ce sac.

Et ce disant, il jeta le sac sur un meuble, au grand ébahissement de Henri.

Pardieu ! Gaëtan, fit ce dernier, tu es un précieux original !…

Comptez, monsieur, s’il vous plaît, interrompit Gaëtan.

Je compterai puisque vous le voulez, messire, répliqua de Coislan en contrefaisant burlesquement la gravité affectée de son interlocuteur.

Il compta en effet avec beaucoup plus de soin que les circonstances me semblaient le comporter; puis il examina les louis et en fit résonner un entre ses dents.

Maintenant, reprit Gaëtan en conservant toute sa gravité première, je ne suis plus votre débiteur ?

Certainement non, et voici la délégation acquittée; mais, le diable m’emporte ! Gaëtan, si tu n’étais de si bonne race, je serais tenté de croire que tu as quelque fabrique de monnaie dans tes caves.

C’est une nouvelle insulte que vous payerez avec les autres.

Mais où diable en veux-tu donc venir ?

Puisque vous feignez de ne pas me comprendre, je vais vous le dire nettement: Vous êtes ici mon hôte, Henri, et tant que vous y serez à ce titre, pas un cheveu ne tombera de votre tête sans que je sois prêt à vous défendre; mais je ne doute pas que vous soyez disposé à quitter Kerkoët ce matin même pour vous rendre à Coislan, et comme j’ai moi-même quelques affaires à régler de ce côté, j’espère que nous nous rencontrerons, et que vous me ferez enfin raison de votre insolent persiflage, de la méchanceté avec laquelle vous vous êtes empressé d’annoncer ma ruine dans le pays, et enfin de la grossière insulte que vous avez osé faire, chez moi, à une femme sur laquelle vous n’avez aucun droit.

Le voilà donc connu, ce secret plein d’horreur ! Tu es amoureux de la Dame blanche. C’est drôle ! mais on ne discute pas des fantaisies de cette nature, et je n’ai d’ailleurs aucune envie de discuter. Seulement il me semble que nous pourrions remettre la partie au lendemain de notre retour à Versailles; nous aurions au moins des seconds.

Nous en trouverons ici: Jean Clost, que j’ai élevé à la dignité d’intendant, sera le mien; et le métayer Prestot, que j’ai fait prévenir tout à l’heure, est tout à fait à votre service. C’est un brave soldat qui a servi sous M. de Villars, et qui était aux batailles de Parme et de Guastalla. D’ailleurs il est bien. entendu qu’ils ne seront là que comme témoins, c’est plus qu’il n’en faut pour une simple rencontre.

Puisque la main vous démange si fort, chevalier, il faut bien vous satisfaire. Dans un quart d’heure, je serai à la Roche-Noire, derrière le mur de votre parc.

Gaétan salua sans répliquer, et il se retira. Rentré chez lui, il appela Jean Clost.

Tu sais lire, écrire, compter ? lui demanda-t-il.

Monseigneur a pu voir un échantillon de mon savoir-faire dans les notes que je lui ai remises. J’ai fait de mon mieux, et tout le monde reconnaît que, depuis deux ans, la valeur du domaine de Kerkoët a augmenté d’un quart au moins.

C’est bien; je te fais mon intendant. 

Jean ne put s’empêcher de sourire dans sa barbe. Il se demandait de quoi il allait être intendant, puisque la vente prochaine de Kerkoët, dont le bruit était maintenant répandu dans tout le pays, allait enlever à son jeune maître le reste de son patrimoine.

Il est tout naturel que cela vous étonne, reprit Gaétan qui devinait ce qui se passait dans l’esprit de Clost; mon père, qui était beaucoup plus riche que moi, n’avait point d’intendant; aussi n’est-ce que pour vous sortir de la domesticité, en vous allouant, au lieu de gages, cinq pour cent sur mes revenus, que je vous confère cette dignité.

Le pauvre garçon était enchanté; mais une pensée fâcheuse l’empêchait de goûter toute la joie que devait lui causer cette promotion inattendue. Poussé par cette anxiété, il osa faire une question.

Monseigneur ne vend donc pas son domaine de Kerkoët ? demanda-t-il timidement.

Je ne vends rien, mon ami. C’est un bruit répandu à dessein par la malveillance, et à l’auteur duquel j’espère donner tout à l’heure devant vous une verte leçon. Allez mettre votre plus bel habit, monsieur l’intendant, puis vous viendrez me rejoindre à la Roche-Noire, avec le métayer Prestot, que vous prendrez en passant.

A suivre …

homer

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La Dame blanche (6)

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dame-blanche

Henri de Coislan était, comme on vient de le voir, un franc égoïste, au cœur sec, et d’une ténacité extraordinaire; il se serait fait tuer plutôt que de renoncer à une fantaisie quelle qu’elle fût. Ainsi, il avait résolu d’acheter le domaine de Kerkoët et d’éclaircir le mystère des prétendues apparitions d’une Dame blanche, et dès lors il devait trouver tous les moyens bons pour arriver à ce double résultat. Aussi se proposait-il bien de ne point passer seulement un jour chez Gaétan, mais deux, trois, quatre et plus, s’il le fallait, pour demeurer maître du terrain, malgré tous les obstacles qui pourraient s’opposer à sa volonté.

La chasse avait été longue et bonne; les deux mousquetaires étaient rentrés harassés de fatigue et mourant de faim. Ils soupèrent gaiement et longuement, sans que M. de Coislan parlât une seule fois de l’affaire d’argent qui l’avait amené en Bretagne, ce dont Gaëtan lui sut gré. Mais si Henri ne disait plus rien de ses projets, il ne les roulait pas moins incessamment dans son cerveau. La tranquillité de Gaëtan, dans la position critique où il se trouvait, lui semblait d’ailleurs inexplicable; il soupçonnait de ce côté quelque autre mystère, et c’était pour lui un attrait de plus; car il aimait surtout à embrouiller les choses, et la chicane était son élément de prédilection.

A raison de tout cela, dès qu’il fut installé dans la chambre qui lui avait été préparée, au lieu de se mettre au lit pour y prendre le repos dont il avait tant besoin, il s’enveloppa de son manteau et s’accommoda le mieux possible dans un fauteuil placé devant une fenêtre, de laquelle se voyaient parfaitement les créneaux de la tour au sommet de laquelle, disait-on, la Dame blanche se montrait tout d’abord lors de ses apparitions. Au reste, de Coislan connaissait parfaitement les êtres du château de Kerkoët, où, dans son enfance, il avait fait de fréquents séjours, les Coislan et les Kerkoët étant alors dans les meilleurs termes de voisinage et d’amitié.

Au diable la chasse ! disait-il; je suis rompu, broyé, le sommeil m’accable. Mais je ne dormirai pas, cordieu !… Je ne dormirai pas, parce que je ne veux pas dormir; et cela suffit. Ma belle Dame blanche, j’ai le pressentiment que vous vous montrerez cette nuit, et alors je vous verrai. Peut-être même serai-je assez heureux pour vous parler, et vous déterminer à me faire entendre votre belle voix. car il est certain que la voix d’une Dame blanche doit être essentiellement douce et belle. D’ailleurs, s’il en était autrement, je prendrais conseil des circonstances. En attendant, veillons.

Mais presque en même temps qu’il se disait: Veillons, messire de Coislan bâillait à se décrocher la mâchoire. Il lutta pourtant vaillamment contre les étreintes du sommeil; mais enfin il succomba, tout en se disant, par forme de consolation, qu’il pourrait toujours être sur pied au moindre bruit.

De son côté, Gaëtan se mettait tranquillement au lit. Lui aussi cependant pensait à la Dame blanche; il se demandait si ce n’était pas à ce charmant lutin qu’il devait son agréable rêve de la nuit dernière, car, à tort ou à raison, Gaëtan croyait avoir rêvé, bien que cette croyance fût de temps en temps ébranlée par le souvenir de l’assurance avec laquelle Jean Clost affirmait avoir parfaitement vu une fée parcourir, un peu avant le point du jour, la galerie extérieure qui reliait entre elles les tours de la façade.

Il y a certainement là quelque chose d’extraordinaire, se disait-il: Jeanne, ma bonne et sainte sœur, me recommande, m’ordonne presque de ne pas me presser de vendre Kerkoët, et voilà que la nuit suivante j’entends une douce voix murmurer à mon oreille: « Dans trois jours, tu ne devras plus rien« . Si cela vient de la Dame blanche, il faut bien reconnaître que la protection de ce bienfaisant fantôme n’est pas à dédaigner, et quand ces paroles ne seraient qu’une promesse incertaine, qu’un essai de consolation, je ne l’en remercierai pas moins sincèrement. Aussi, ma protectrice inconnue, suis-je bien résolu à vous défendre envers et contre tous; et fasse le ciel que je sois assez heureux quelque jour pour vous réhabiliter complétement, même parmi les peureux et les sots qui vous calomnient !

Ce fut dans cette disposition d’esprit que Gaëtan s’endormit. Plusieurs heures s’étaient écoulées, et il dormait encore, mais moins profondément, lorsqu’un doux murmure, qui se fit à son oreille, tira ses sens de leur profond engourdissement, sans pourtant l’éveiller d’abord complètement; il crut alors entendre ces paroles, qui semblaient un souffle passant sur les lèvres d’une sylphide:

Paye ce méchant homme, Gaëtan; la somme est là, près de toi. C’est un prêt qui te vient d’une main amie.

Gaëtan se retourna sans ouvrir les yeux; mais, peu d’instants après, un grand cri se fit entendre et le réveilla tout à fait.

Décidément, se dit-il en sautant hors du lit, et en se couvrant à la hâte des vêtements les plus indispensables; décidément, il se passe ici des choses extraordinaires.

Et bondissant hors de sa chambre, sans prendre le temps de regarder autour de lui, il courut vers les étages supérieurs d’où le cri lui sembait être parti. Il n’avait plus que quelques marches à franchir pour arriver à la grande galerie extérieure, lorsqu’il se trouva face à face avec Henri de Coislan, dont le visage se dessinait dans la pénombre de la porte extérieure, sur laquelle se reflétait un dernier rayon de lune.

Que fais-tu donc ici, Henri ? demanda Gaëtan d’un ton impératif.

Pardieu ! cher ami, tu dois le deviner; car c’est, selon les apparences, la même sirène qui nous y a attirés tous deux. Malheureusement, tu es en retard, et je ne suis pas moi-même arrivé assez tôt; car elle m’a échappé.

Qui, elle ? fit de Kerkoët d’une voix rendue stridente par la colère. 

La Dame blanche, parbleu !… Je l’ai vue, mon ami, parfaitement vue; et je puis assurer qu’elle est charmante, divine.

Il me semble, Henri, reprit Gaëtan dont le regard commençait à étinceler, que nous nous étions entendus sur ce point, et que je t’avais suffisamment fait connaître ma volonté touchant les hôtes de Kerkoët, quels qu’ils fussent ?

C’est vrai; mais j’avais un si grand désir de la voir !… Et puis, en vérité, ce n’était pas acte d’égoïsme de ma part, et, foi de gentilhomme ! je te l’aurais montrée, si j’avais pu la saisir.

Tu l’as donc poursuivie ?

— De si près, mon ami, qu’elle n’a pu m’échapper qu’en laissant entre mes mains un fragment de son voile. Tiens, le voici.

Eh bien ! monsieur de Coislan, s’écria de Kerkoët ne se contenant plus, vous avez commis une lâcheté !

Oh ! Gaëtan.

Je maintiens le mot. Cordieu ! vous n’êtes pas ici chez vous !

Bast ! fit Henri d’un air narquois; il s’en faut de si peu !

Il s’en faut de la longueur de mon épée, monsieur, et c’est, vous le savez, une distance que l’on ne franchit pas aisément. Mais je ne veux pas oublier que vous êtes mon hôte, et il est aisé de voir à votre tenue que vous êtes resté sur pied toute la nuit. Allez donc vous reposer, et soyez sûr que je ne vous ferai pas trop attendre ma visite.

A ces mots, il tourna les talons et s’éloigna rapidement.

En agissant ainsi, Gaëtan ne se rendait certainement pas bien compte des motifs qui le poussaient; mais Henri avait tant de fois froissé son amour-propre; l’égoïste dédain de ce persifleur pour les gens moins favorisés que lui par la fortune se montrait avec tant d’impudence, que de Kerkoët était heureux de pouvoir enfin lui demander raison de tant d’impertinences dont il avait gardé le souvenir. Une chose pourtant le tourmentait: de Coislan était non-seulement son hôte, mais encore son créancier; il lui avait exhibé une délégation en bonne forme des trente-deux mille quatre cents livres dues par lui, Gaëtan, au comte de Bernolle. Or il est de règle rigoureuse, en affaires d’honneur, de ne croiser le fer avec un adversaire dont on est le débiteur qu’après l’avoir pécuniairement satisfait.

En vain Kerkoët se disait-il que ce n’était pas envers de Coislan qu’il avait contracté cette dette; cela ne pouvait complètement vaincre ses scrupules, et il rentrait chez lui désespéré de ne pouvoir vaincre cette difficulté, lorsque aux premières lueurs de l’aube, il lui sembla voir étinceler la superficie d’une antique table massive placée près de son lit. Surpris, il étend la main sur cette table et un cliquetis métallique se fait aussitôt entendre; ce sont des piles de pièces d’or qui viennent de s’écrouler au contact de cette main lancée au hasard.

Gaëtan doute pourtant encore de la réalité de ce prodige; il palpe l’or, mais il ne le voit pas.

Brisé par ces émotions successives, ne voulant pas mettre ses gens dans la confidence d’un fait si extraordinaire, il se jette sur son lit en appelant le jour de tous ses vœux.

A suivre …

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La Dame blanche (5)

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Quelques instants après ils étaient à table, et maître Jean Clost leur servait un déjeuner aussi confortable que le permettaient les circonstances.

Maintenant, dit Gaëtan quand on en fut au dessert, tu as la parole. Tu disais donc que lorsque je vous eus quittés…

Après ton départ, nous bûmes encore quelques rasades à ta santé, puis on se mit à jouer. J’eus une veine merveilleuse: en deux heures, je mis de Bernolle complétement à sec. Alors je lui proposai de jouer la créance qu’il avait sur toi. Il fit quelque difficulté; il craignait que tu prisses mal la chose; que tu te crusses, à cause de cela, s’il perdait, obligé de te libérer plus promptement.

— Le brave cœur ! toujours le même. 

Enfin, il se décida; la veine ne m’abandonna pas, et c’est moi maintenant qui suis ton créancier de trente-deux mille quatre cents livres.

Et c’est pour venir m’apprendre cette bonne nouvelle que tu as crevé deux chevaux ?

Certainement. Je savais que tu allais vendre ton château de Kerkoët, qui n’est qu’à une lieue de celui de Coislan; nos terres se touchent, et il y avait déjà quelque temps que je songeais à m’arrondir…

Ah! je te reconnais bien là !

Que veux-tu ! moi, j’aime le positif, et je vais droit au but.

De sorte que tu n’accourais si vite que pour me mettre à la porte de chez moi ?

Je venais pour te tirer d’embarras. Ce pauvre Gaëtan, me suis-je dit, est dans une si mauvaise veine qu’il est bien possible qu’il ne trouve pas d’acquéreur… surtout à cause de la réputation qu’a depuis si longtemps Kerkoët d’être hanté par des esprits; alors il ne pourrait me payer, et il serait déshonoré…

C’est-à-dire que, de ton propre mouvement, tu n’aurais pas donné quelques jours de répit à ton ami d’enfance ?

Je voulais faire bien mieux que cela; je venais te dire: Tu ne vendras pas, ou tu vendras mal ton domaine; je connais les gens du pays: ils sont capables, en champ clos, de tenir un contre vingt; mais il n’en est pas un assez audacieux pour dormir tranquille sous le même toit que la Dame blanche, dont l’apparition suffirait pour le faire mourir de peur. Moi, au contraire, non-seulement la Dame blanche ne m’effraye pas, mais je suis désireux de la voir… Je crois, Dieu me pardonne ! que j’en suis amoureux. J’ai donc pensé que cette affaire pourrait s’arranger entre nous, et ce qui me confirme dans cette opinion, c’est que, à ce qu’il paraît, cette vagabonde Dame blanche continue à faire des siennes, et qu’elle s’est encore montrée la nuit dernière… Ah ! chère belle de nuit, tenez-vous bien, car nous aurons maille à partir quand je serai le maître de céans !

Peste ! cher ami, dit Gaëtan, tu vas vite en besogne ! trop vite même pour ne pas te fourvoyer… Fais-moi donc le plaisir de revenir quelque peu sur tes pas: tu es mon créancier, dis-tu ?

De trente-deux mille quatre cents livres; voici la délégation que m’a remise de Bernolle.

En te prévenant que je m’étais réservé quinze jours pour payer; et, en affaires d’argent, quinze jours francs font dix-sept jours, il m’en reste donc encore douze pour me libérer; d’ici là, je ne te dois rien.

C’est vrai; mais il est avec le ciel des accommodements; et, vu la difficulté de trouver un acquéreur, j’avais pensé…

Que je serais trop heureux de te donner Kerkoët pour la moitié de sa valeur, n’est-ce pas ?

Mais tu ne me laisses pas parler.

C’est que je suis habitué à te deviner. Eh bien ! j’en suis fâché à cause de tes bonnes intentions; mais Kerkoët me fait l’effet de n’être pour toi qu’un château en Espagne.

Alors tu sais donc où trouver les trente-deux mille… 

Je ne sais rien du tout; est-ce que je n’ai pas onze jours pour songer à cela ? Tiens, n’en parlons plus, et allons chasser; il y a si longtemps que nous n’avons goûté ce plaisir en toute liberté !

Alors tu m’accordes l’hospitalité au moins pour vingt-quatre heures ?

Pour tout le temps que tu voudras, tant que je serai le maître ici… à moins que des choses imprévues…

Tu as raison, Gaëtan; il faut toujours admettre le chapitre des choses imprévues, particulièrement dans les vieux manoirs où les fantômes ont fait élection de domicile.

Oh ! voilà encore qui est malsonnant. Écoute, Henri, je te l’ai déjà dit: je veux que l’on respecte les hôtes de Kerkoët, quels qu’ils soient, et je me ferais plutôt couper en quatre que de souffrir que quelqu’un osât te regarder de travers tant que tu seras sous mon toit.

Mais, cher ami, ce n’est pas de travers que je veux regarder la Dame blanche: c’est en face, et du plus près possible, je t’assure.

Et voilà justement ce que je ne puis te permettre. Pourquoi ?… A vrai dire, je n’en sais trop rien; mais il en est ainsi. Maintenant, arrière toute discussion déplaisante; en chasse ! 

Les deux mousquetaires partirent, suivis des chiens qui les avaient entendus, et ils passèrent joyeusement au milieu des bois le reste de la journée.

A suivre …

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La Dame blanche (4)

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Gaétan dormait de ce sommeil intense que peut provoquer chez un homme de vingt-deux ans une course de quatre-vingts lieues accomplie à cheval en quatre jours. Il ne s’était pas réveillé une seule fois, lorsque, quelques instants avant le point du jour, il commença à s’agiter sur son lit. Ce n’était pas encore le réveil, car ses yeux ne s’ouvrirent point; seulement, il avait une perception incomplète de ce qui se passait en ce moment autour de lui, et il lui sembla entendre murmurer ces mots à son oreille:

Dors, Gaétan; dors en paix, mon bien-aimé, et garde ton château de Kerkoët. Dans trois jours, tu ne devras plus rien à personne.

Le mousquetaire essaya de répondre et de demander par quel prodige sa dette, de plus de trente mille livres, serait acquittée, alors qu’il n’avait pas à sa disposition la quinzième partie de cette somme. Mais il était toujours dominé par le sommeil, et il ne s’échappait de ses lèvres que des syllabes incohérentes. Enfin, par un effort suprême, il parvint à ouvrir les yeux, et sa chambre étant à demi éclairée par les rayons de la lune, il vit ou crut voir une sorte de fantôme blanc, aux formes gracieuses et à la démarche si légère, que, sans produire aucun bruit, il traversa la chambre dans toute sa largeur, en ouvrit la porte et disparut. Gaétan s’élança aussitôt hors du lit et courut jusque dans l’escalier; mais le fantôme avait complètement disparu; il entendit seulement crier à plusieurs reprises: 

La Dame blanche ! Voici la Dame blanche !

Et il reconnut la voix de Jean Clost, un de ses domestiques, espèce de maître Jacques qui avait rempli, tant bien que mal, les fonctions de régisseur pendant l’absence de son jeune maître, et qui s’était levé avant le jour pour faire preuve de zèle et s’assurer que tout était en ordre.

La Dame blanche, soit ! se dit le jeune de Kerkoët en regagnant son lit; j’aime mieux avoir affaire à celle-là qu’à une autre, car elle ne m’a fait entendre que de bonnes paroles. Garder le domaine de Kerkoët, c’est facile à dire; aussi ma bonne sœur Jeanne n’a-t-elle pas manqué, elle aussi, de me donner cet excellent conseil. En vérité, je suis parfaitement disposé à le suivre; il ne me manque pour cela qu’une seule chose: trente-deux mille quatre cents livres, qu’il me faut payer dans dix jours à mon ami de Bernolle… Une dette de jeu ! la plus impérieuse des dettes d’honneur !

Et comme cette dernière pensée était de nature à lui ôter tout à fait l’envie de dormir, il appela Jean Clost pour lui demander la cause des cris qu’il venait d’entendre.

Ah ! monseigneur, répondit Jean, cette fois, il n’y a plus à dire non, je l’ai trop bien vue.

Qui as-tu vu ?

La Dame blanche, qui sortait de je ne sais où; je l’ai même poursuivie jusqu’à la grande galerie, et j’allais l’atteindre, quand j’ai failli me casser le nez sur la porte du grand donjon qu’elle venait de franchir, et qui s’est brusquement fermée derrière elle; ce qui est très heureux pour moi, car qui sait où ce malicieux revenant aurait pu m’entraîner !… Ça n’en est pas moins très fâcheux pour monseigneur… 

Pourquoi cela, Jean ?

Dam ! on dit depuis hier, dans le pays, que monseigneur veut vendre son domaine de Kerkoët; et un château hanté par les esprits, ça n’attire guère les acquéreurs.

Ces dernières paroles surprirent étrangement le jeune mousquetaire, qui, depuis son arrivée à Kerkoët, n’avait fait part qu’à Jeanne, sa sœur, de la nécessité où il se trouvait de vendre ce domaine; et il était bien certain que la bonne abbesse n’en avait rien dit à personne, elle qui avait manifesté l’espoir et presque la certitude que cette vente pourrait être évitée.

Et sais-tu, demanda-t-il à Jean Clost, qui a répandu ce bruit ?

Tout ce que je sais, c’est que la servante de M. le curé en parlait hier soir dans le fournil de maître Pierre, où elle apportait son pain à cuire.

Il faudra que j’éclaircisse cela, pensa Gaëtan, car il ne serait pas impossible qu’il se formât quelque ligue pour déprécier ce beau domaine et en écarter les acquéreurs par des contes ridicules. Mes torts sont grands, sans doute, et je ne reculerai pas devant la nécessité de les expier; mais je veux que cette expiation soit noble et digne, et je ne serai jamais d’humeur à me laisser imposer par une ignoble cabale. Malheur aux misérables qui spéculeraient sur ma ruine et la nécessité où je suis de trouver promptement de l’argent ! je suis sur mes gardes maintenant, et bien résolu à leur faire face et à les faire rentrer dans la fange d’où ils voudraient sortir à mes dépens.

Là-dessus le jeune mousquetaire se fit apporter un fusil, et il sortit sous le prétexte d’aller abattre quelques pièces de gibier; mais il n’avait d’autre but, en réalité, que de se montrer aux paysans, et de démentir par une tenue calme et souriante les bruits fâcheux si mystérieusement répandus. Il traversa donc le village que dominait le château, situé à mi-côte, rendant d’un air souriant et satisfait les saluts qu’il recevait sur son passage. Arrivé devant le presbytère, il s’arrêta; c’était de là qu’était parti le bruit fâcheux qui le tourmentait en ce moment, et peut-être allait-il entrer dans cette paisible demeure, où il était sûr d’être bien accueilli, lorsque la porte près de laquelle il se trouvait s’ouvrit tout à coup, et livra passage au vénérable pasteur et à un autre individu qui s’élança aussitôt vers lui les bras ouverts.

Quoi ! c’est toi ! s’écria-t-il en reconnaissant Henri de Coislan.

Moi-même, cher ami; j’ai crevé deux chevaux pour te rejoindre en route; mais tu avais douze heures d’avance sur moi, et il paraît que tu ne prenais pas le temps de respirer. Je ne suis arrivé qu’hier soir tard, et ayant aperçu de la lumière au presbytère, tandis que ton château me paraissait de loin environné de ténèbres, j’ai demandé l’hospitalité à notre bon abbé Odon.

Tu avais donc un bien grand intérêt à me rejoindre promptement ?

Un intérêt énorme: tu sais qu’après le déjeuner, que nous avait offert de Bernolle, tu es monté à cheval pour aller vendre ton domaine de Kerkoët…

Vendre Kerkoët, interrompit Gaëtan en fronçant le sourcil; je n’ai dit à personne que cela fût pour moi d’une nécessité absolue.

Non, répliqua de Coislan d’un air narquois; mais comme il ne te reste absolument que cela. Au reste, nous verrons bien. En attendant, laisse-moi achever, car cela t’intéresse autant que moi.

Non, répondit Gaëtan en s’efforçant de contenir la colère qui commençait à lui faire monter le sang au visage: Tu dois être horriblement fatigué. Je t’emmène sur-le-champ au château, où nous aurons tout le temps de causer de ce qui t’amène. En attendant, je prie noire respectable curé de ne pas attacher la moindre importance à cette prétendue vente prochaine dont tu t’es un peu trop pressé de répandre la nouvelle.

Monsieur le chevalier, répondit le vénérable abbé, j’ai l’honneur d’être depuis trente ans l’ami de votre noble famille, et je serais au désespoir de vous causer le moindre déplaisir. Cette nouvelle m’a été trop douloureuse, pour que je ne sois pas heureux de vous l’entendre démentir.

Et laissant les deux jeunes gens ensemble, il rentra chez lui, tandis qu’ils se dirigeaient vers le château, où ils arrivèrent bientôt.

A suivre …

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La Dame blanche (3)

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Gaëtan chevauchait depuis près de cinq jours lorsqu’il vit poindre à l’horizon les tourelles du château de Kerkoët; le soleil était resplendissant, et le jeune mousquetaire sentait son cœur s’épanouir sous l’influence d’un air embaumé par les effluves du printemps. Tout à coup il se leva sur ses élriers et plongea avec anxiété ses regards vers l’habitation de M. de Kervan, près du mur d’enceinte de laquelle il se trouvait ; mais ce fut vainement qu’il y chercha signe de vie: portes et volets étaient fermés: le jardin était inculte, la cour déserte, et un silence lugubre régnait dans cette enceinte autrefois si riante.

Est-ce que M. de Kervan a quitté cette demeure ? demanda Gaëtan à une femme qui faisait paître des chèvres près de là.

Mon Dieu, oui, le cher monsieur; vienne la Saint-Jean, il y aura deux ans qu’il en est sorti, les pieds devant; ç’a été une fière perte pour les pauvres du pays, allez ! mais enfin, le cher monsieur avait fait son temps, et si le bon Dieu nous avait laissé la bonne demoiselle Gabrielle.

Que dites-vous ? s’écria Gaëtan pâle et la voix altérée, mademoiselle de Kervan.

A disparu trois mois après la mort de son père. Un jour elle a congédié ses domestiques, après leur avoir donné à chacun deux années de gages; puis elle a tout fermé et elle est partie. Des gens qui l’ont rencontrée près de l’abbaye de Quillian ce jour-là disent qu’elle pleurait en marchant à grands pas, et ça doit être vrai: on ne doit pas pouvoir quitter sans chagrin le pays où l’on est chéri de tout le monde. Mais on devait bien s’attendre à quelque chose comme ça; car après la mort du bon M. de Kervan, la Dame blanche s’était montrée trois nuits de suite sur les tours du château de Kerkoët, ce qui est toujours le signe de quelque grand événement.

La Dame blanche est apparue ? En êtes-vous bien sûre, ma bonne femme ?

Très sûre, monsieur le chevalier; car, sauf votre respect, je l’ai vue, de mes yeux vue, passer dans la galerie qui sépare les deux tours sur la façade du château, à preuve que, dès le lendemain, j’ai raconté la chose à M. le curé.

Et que vous a-t-il dit, l’excellent homme ?

Il m’a répondu que la peur avait pu me faire voir ce qui n’existait pas, et il m’a recommandé de ne rien dire de tout cela, le pays ayant été bien assez affligé dans ces derniers temps, pour qu’on ne répandît pas des bruits qui ne pourraient qu’augmenter le mal; mais la Dame blanche n’en a pas moins reparu, et la bonne demoiselle Gabrielle n’est pas revenue.

Oh ! c’est affreux! fit Gaëtan en laissant tristement tomber les rênes sur la crinière de son cheval; mais il faut que je la retrouve. oui, oui, je la retrouverai et elle me pardonnera; tout le reste n’est rien, moins que rien; au diable les affaires d’argent! ma Gabrielle, c’est toi, toi seule que je viens chercher ici, toi dont la douce parole, les tendres regards m’ont fait tant de fois oublier le monde entier.

Gaëtan tira de sa bourse un écu qu’il jeta à la gardeuse de chèvres, puis il piqua des deux, et peu d’instants après il entrait dans le manoir de ses pères. Trois domestiques, seuls gardiens du château depuis le départ de leur jeune maître, s’empressèrent autour de lui, le conduisirent à son appartement, et improvisèrent un dîner auquel, en toute autre circonstance, le mousquetaire eût fait grand honneur; mais le pauvre Gaëtan était en ce moment trop préoccupé pour pouvoir apprécier convenablement le zèle de ses braves ser- viteurs.

On l’a vue près de Quillian, se disait-il en disséquant d’un air distrait un râble de lièvre; peut-être alors se rendait-elle à l’abbaye ?. Ma sœur était son amie intime; n’est-il pas naturel qu’elle lui ait confié ses chagrins ? Je vais y aller moi-même tout à l’heure; que Jeanne me sermonne tant qu’elle voudra, il faudra bien qu’elle finisse par répondre à mes questions, et il me paraît impossible qu’elle n’en sache pas assez pour pouvoir me mettre sur la voie de la vérité.

Là-dessus le chevalier vida son verre, quitta la table, sortit du château et prit pédestrement le chemin de l’abbaye de Quillian, où il arriva bientôt.

Ah ! méchant frère ! s’écria la jeune abbesse, Jeanne de Kerkoët, en se jetant, en dépit de la règle, dans les bras du mousquetaire, vous vous décidez donc à donner signe de vie aux gens qui vous aiment ?

Pardonnez-moi, chère sœur; si vous saviez comme on est occupé là-bas !…

Tant occupé, qu’on y oublie tout, promesses, serments, parents, amis et le reste. Gaëtan, vous êtes bien coupable !

Plus coupable encore que vous ne pensez, Jeanne; car la prochaine entrée en campagne de la maison du roi m’oblige à vendre mon domaine de Kerkoët pour m’équiper d’une manière convenable.

Vous voulez vendre Kerkoët ?…

Il le faut, ma bonne sœur; mais la guerreest pour moi une porte ouverte à la fortune, et vous pouvez être sûre que je ne faillirai ni à ma race ni à mon devoir.

Je le crois, Gaëtan; mais est-il donc indispensable pour cela de vendre le dernier domaine qui vous reste, et n’avez-vous rien autre chose à faire avant d’aller affronter les dangers de la guerre ?

Rien que je sache, Jeanne; ne sommes-nous pas seuls au monde depuis la mort de notre père, celle de notre ami de Kervan, et la disparition de Gabrielle, notre amie d’enfance ?=

Vous vous souvenez d’elle ? fit l’abbesse en souriant et rougissant quelque peu.

Oh ! je vous en prie, Jeanne, faites-moi la grâce de croire que je ne l’ai jamais oubliée.

Vous le dites, je dois le croire. Cela pourtant n’empêche pas que vous soyez bien coupable; mais je me sens trop heureuse de vous revoir pour avoir le courage de vous quereller; je me contenterai pour aujourd’hui de vous donner un conseil: ne vous pressez pas de vendre Kerkoët.

Mais, chère sœur, puisqu’il faut vous le dire, je n’ai que dix jours pour payer une dette de jeu de trente mille livres, au comte de Bernolle, mon ami.

Ne vendez pas, vous dis-je, je prierai Dieu de nous être en aide, vous prierez, aussi, je l’espère, et peut-être…

Oh ! ma bonne sœur, achevez de me rendre la vie en me disant ce qu’est devenue Gabrielle ?

Qui peut vous faire croire que j’en sache quelque chose ? Ce qui me parait hors de doute, c’est que la pauvre enfant a bien souffert et qu’elle doit souffrir encore cruellement. Vous lui avez été bien fatal, Gaëtan, et par votre amour et par votre abandon; car, il faut bien que vous le sachiez, elle n’a quitté.la maison de son père que pour cacher les suites de sa faiblesse.

Il se pourrait !… Alors, vous le voyez, Jeanne, il faut à tout prix que je la retrouve afin de réparer mes torts en lui donnant mon nom.

Vous oubliez bien vite que vous n’avez rien autre chose à lui offrir, pas même une demeure, puisque la seule qui vous reste est grevée d’une dette qui peut vous obliger à la vendre. Ayez plus de résolution, chevalier, travaillez courageusement , réparer vos fautes, faites avec votre épée violence à la fortune, et, je vous le prédis, dès que vous aurez reconquis une position digne de votre nom, vous retrouverez Gabrielle. et quelqu’un encore qui doublera la joie que vous aurez à la revoir.

Oh ! Jeanne, vous êtes un ange ! Je m’en doutais bien, maintenant j’en suis sûr. Mais pourquoi ne pas me permettre de voir dès à présent?.

Pas un mot de plus à ce sujet, ou je renonce complètement à m’occuper de vos affaires, qui, je crois, tourneraient alors fort mal.

Ainsi il me faudra partir sans l’avoir vue ?

Cela est indispensable. Mais êtes-vous donc si pressé d’ajouter à vos torts en livrant la réputation de cette malheureuse enfant à tous les vents de la médisance et de la calomnie ? C’est Dieu qui vous envoie à moi, frère, et il ne pouvait vous choisir une amie plus dévouée; que cela vous suffise pour le moment; contentez-vous de vivre en paix jusqu’à nouvel ordre; ce n’est pas là, je pense, une exigence bien terrible.

Cela ne faisait pas tout à fait le compte de Gaëtan, qui avait espéré obtenir davantage de la jeune abbesse; mais il savait que Jeanne était rigide, résolue, et, convaincu qu’il ne gagnerait rien en insistant, il se résigna, et retourna au château de Kerkoët l’esprit beaucoup plus tranquille qu’il ne l’avait en le quittant; aussi fut-ce avec un vif sentiment de bien-être qu’il se mit au lit, où il ne tarda pas à s’endormir profondément.

Ah ! vous êtes cruelle, Jeanne, disait ce soir-là même Gabrielle à l’abbesse, car il est temps de le dire, bien qu’on l’ait probablement déjà deviné, c’était à l’abbesse de Quillian, son amie, que mademoiselle de Kervan avait demandé asile; c’était là qu’elle était secrètement devenue mère, et qu’elle continuait à vivre en qualité de pensionnaire.

Non, ma bonne Gabrielle, je ne suis pas cruelle, répondit Jeanne, mais seulement prudente. Voudriez-vous affaiblir ce pauvre Gaëtan, au moment où il a un si grand besoin de toutes ses forces ? Donnez-lui donc le temps de devenir ce qu’il doit être, pour son honneur et pour le vôtre, et qu’il vous suffise de savoir, en attendant, que son cœur et sa foi sont toujours à vous. Ma confiance en vous, Gabrielle, est illimitée, et je vous l’ai prouvé en vous faisant connaître le passage souterrain qui conduit de cette abbaye au château de Kerkoët, alors que nous avions besoin, vous et moi, de savoir ce qui se passait dans cette demeure en l’absence du maître; ai-je besoin de dire que je vous crois incapable d’abuser de cette confiance ?

Jeanne, vous êtes ma Providence; je dois et je veux vous obéir comme à Dieu.

Bien ! ma chère sœur aimée: que le Seigneur vous garde dans ces sentiments, et tout ira bien, je l’espère.

Gabrielle avait le cœur bien gros: savoir si près d’elle l’objet de son premier, de son unique amour, le père de son enfant adoré, et ne pouvoir le voir, lui tendre les bras, c’était une épreuve au-dessus de ses forces. Ce fut sous l’impression de cette
contrainte si pénible que la jeune mère rentra chez elle, où elle donna un libre cours à ses larmes. Bientôt cette douleur si vive fit place à un abattement profond, puis Gabrielle s’endormit. Mais son imagination demeura active et la transporta dans une sphère toute phénoménale, sans que sa volonté y fût pour rien, mystère psychologique qu’on a jusqu’ici vainement tenté d’expliquer, et qu’on ne dégagera probablement pas de sitôt des épaisses ténèbres qui l’environnent.

En cet état, le sujet ne s’appartient plus; il vit d’une autre vie que la sienne propre; l’exaltation de ses sens et de ses facultés intellectuelles est prodigieuse, et la puissance à laquelle il obéit est irrésistible. L’accès passé, il ne lui reste pas le plus léger souvenir de ce qu’il a dit et fait, quoiqu’il ait souvent accompli les choses les plus difficiles et les plus dangereuses. 

Ce phénomène est le somnambulisme qu’on appelle naturel.

A suivre …

devant-la-télé

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