Dame Blanche

La Dame blanche (2)

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La nuit se passa sans autre incident. Gaëtan ne cessa de se montrer de belle humeur et de paraître complètement indifférent à l’énorme perte qu’il avait faite, et qui complétait sa ruine, ainsi que l’avait dit Henri de Coislan; car, depuis deux ans qu’il faisait partie de la maison du roi, il avait mené la vie à grandes guides, et son domaine de Kerkoët était tout ce qui lui restait du riche patrimoine dont il était devenu maître à vingt ans.

Toutefois cette indifférence n’était qu’apparente, et rentré chez lui l’intrépide joueur donna pleine carrière à son indignation contre la fortune qui venait de le traiter si mal.

Le pis de l’affaire, se dit-il lorsqu’il fut redevenu calme, c’est que ma chère sœur Jeanne, l’abbesse de Quillian, va jeter les hauts cris et me faire des sermons à perte de vue. Il est vrai que je le mérite bien un peu. Et cette belle et tendre Gabrielle, avec laquelle j’avais échangé de si doux serments ! C’est étonnant comme ces choses-là s’oublient à la cour ! Et pourtant je vois encore ses beaux yeux pleins de larmes; je sens battre son cœur sur le mien… mais qui sait si elle ne m’a pas oublié ?… Corbleu ! je prends bien mon temps pour m’attendrir !… Fortune, ma mie, tu aimes trop le changement pour ne pas me revenir !

Deux heures après, Gaëtan avait obtenu un congé de quinze jours, seule faveur qu’il eût demandée depuis qu’il était au service, et après le déjeuner offert par le comte de Bernolle, il se mit en route avec autant d’insouciance et de gaieté que s’il se fût agi d’une partie de plaisir.

C’était, à tout prendre, une heureuse nature que celle de ce jeune mousquetaire; il y avait en lui, il est vrai, les germes des plus grands défauts et ceux des plus belles qualités; mais ces derniers étaient favorisés par un cœur généreux et un esprit droit qui ne laissaient aux autres que bien peu de chances. De là cette mobilité qui le faisait rapidement passer du bien au mal sans qu’il se rendit compte de ces évolutions morales. Cette gaieté qui l’animait à son départ de Versailles ne pouvait donc être de longue durée; aussi s’affaiblit-elle bientôt: les pensées de Gaëtan s’assombrirent, et à mesure qu’il s’éloignait de la cour, l’examen qu’il faisait des deux dernières années qui venaient de s’écouler ouvrait plus largement en lui la voie du repentir.

Fils du baron de Kerkoët, Gaëtan était le dernier rejeton de cette famille illustre dont la noblesse remontait à la première croisade. Élevé dans le mépris du travail et l’amour des armes, ses forces physiques s’étaient d’abord développées aux dépens du moral; puis, un peu plus tard, l’amour avait redressé ce travers.

Tout près du château de Kerkoët s’élevait une habitation élégante et simple, dont l’aspect disait presque en toutes lettres le caractère et les goûts de ses maîtres: c’était un charmant pavillon, situé à mi-côte, n’ayant qu’un étage au-dessus du rez-de-chaussée, et auquel ses murs blancs et ses volets verts donnaient le plus riant aspect. Cette demeure était celle de M. de Kervan, capitaine de vaisseau en retraite, et de Gabrielle, sa fille unique et bien-aimée. A son retour de l’Inde, où il avait passé plusieurs années, le capitaine, ami d’enfance du baron de Kerkoët, s’était empressé de faire bâtir cette modeste villa tout près du château, et ce voisinage avait encore resserré les liens qui unissaient les deux amis.

Le reste se devine: Gaëtan, à dix-neuf ans, était beau, fort, vif, ardent; Gabrielle était charmante, douce, tendre, et, sans s’en douter, elle résumait en sa personne les plus irrésistibles séductions. Ces deux jeunes cœurs battirent d’abord à l’unisson sans se rendre compte de ce qu’ils éprouvaient. Puis la flamme jaillit; le feu se mit aux poudres, et l’explosion emporta les amants dans un monde nouveau. Inutile de dire que les serments les plus solennels et les plus doux avaient été échangés d’abord, puis renouvelés au moment où, après la mort du baron, le jeune de Kerkoët avait dû quitter la Bretagne pour entrer dans la maison militaire du roi, afin d’obéir aux dernières volontés de son père. Deux ans s’étaient écoulés depuis lors, ainsi que nous venons de le dire, non sans que Gaëtan eût songé souvent à Gabrielle. Mais il avait eu à la cour des distractions si nombreuses, des amours si faciles, qu’il ne s’était pas trouvé une seule fois assez de loisir pour donner de ses nouvelles à la malheureuse Gabrielle; et maintenant le sentiment de son ingratitude, de son infidélité lui revenait plus vif à mesure qu’il se rapprochait de l’objet de ses premières amours.

Toutefois, dans cette lutte, la joyeuse humeur du jeune mousquetaire ne pouvait manquer de l’emporter. 

Au diable les pensée fâcheuses ! se dit-il bientôt; Gabrielle m’aime et je l’adore; qu’importe le reste !…

Et, en forme de péroraison, il enfonça ses éperons dans les flancs de son cheval, dont ce stimulant doubla la vitesse.

A suivre …

Episode 1: https://gavroche60.com/2015/02/08/la-dame-blanche/

La Dame blanche (1)

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C’était le jeudi gras de l’année 1745; on jouait un jeu d’enfer partout au château de Versailles, et particulièrement dans la salle des gardes, pour se dédommager des exigences du service. Les cartes tombaient là par nuées, et le bruit des dés roulant aux quatre points cardinaux se mêlait au concert d’éclats de rire, d’exclamations de joie, de plaintes et d’imprécations des joueurs heureux ou malheureux.

Deux mousquetaires attiraient particulièrement l’attention de ceux qui n’avaient plus rien à jouer : l’un était le chevalier Gaëtan de Kerkoët, gentilhomme breton de vingt-deux ans, qui comptait au nombre de ses qualités un entêtement tout national; l’autre se nommait le comte Hubert de Bernolle: c’était un joyeux compagnon, galant, beau joueur, brave, ami du plaisir, et ayant l’excellente habitude de ne rien prendre au sérieux, ce qui le mettait à l’abri de toute espèce de désappointement.

Par le diable ! s’écria tout à coup Gaëtan qui venait de perdre ses derniers louis, j’aurai raison de cette chance maudite !…Vous devez être largement en fonds, comte ?

A ce point, chevalier, que je commence à avoir quelque inquiétude sur la solidité de mes poches, chargées d’un peu plus de trente mille livres.

 Eh bien, êtes-vous homme à jouer cette somme d’un coup ?

Pourquoi non ? N’y a-t-il pas mille chances contre une pour qu’elle ne reste pas dans mes poches jusqu’au point du jour ? Qu’importent alors quelques heures de plus ou de moins ?

 Et vous acceptez ma parole pour enjeu ?

 Parole de gentilhomme vaut un royaume… Prenez les dés. Un instant, je dois vous prévenir que, si je perds, j’aurai besoin d’un délai de quinze jours afin d’aller chercher la somme en Bretagne.

 Tant mieux; j’aurai au moins le plaisir d’être riche pendant tout ce temps-là. Commencez, je vous prie.

Ce colloque ayant été entendu, la galerie devint plus nombreuse autour des deux adversaires: des mousquetaires qui jouaient trente mille livres en un seul coup de dés, cela sortait de l’ordinaire, et il y avait là assez d’émotion pour défrayer tous les curieux. Les cœurs battaient un peu plus vite que de coutume; tous les regards convergeaient vers la table sur laquelle les trois petits morceaux d’ivoire allaient prononcer un arrêt sans appel.

Gaëtan lance les dés:

Quatorze ! s’écrie-t-il rayonnant de joie; point de roi !

Tant pis pour vous, dit Hubert en prenant les dés; les rois sont toujours trop heureux en amour pour l’être au jeu: tenez !

 Dix-sept ! s’écria en chœur la galerie.

 J’ai perdu, dit tranquillement Gaëtan en se levant.

Et te voilà ruiné, lui dit le jeune Henri de Coislan, un de ses amis d’enfance.  Ruiné ! reprit le chevalier en levant fièrement la tête; est-ce que mon château de Kerkoët n’est pas debout au milieu de ses dépendances ?… Nous entrons en campagne dans un mois, et un gentilhomme breton, en temps de guerre, ne saurait être ruiné tant qu’il a son épée au côté.

Puis, se tournant vers son heureux adversaire:

Mon cher Hubert, continua-t-il, j’ai dit quinze jours, je ne demande pas une heure de plus.

— Très bien, chevalier, mais la route est longue et mes poches sont lourdes: ne pourriez-vous les soulager quelque peu pour amoindrir les ennuis du voyage? Je serais enchanté que vous me dussiez cent louis de plus.

— J’accepte, Hubert.

— Et tu pars demain ? demanda de Coislan.

— Oui. As-tu quelques commissions à me donner ?

— Ma foi, non. à moins que tu ne veuilles te charger de faire mes compliments à la Dame blanche de Kerkoët, dont tout le monde parle là-bas, et que nous avons tant de fois cherchée inutilement.

 Une dame blanche ! un fantôme! s’écria-t-on en chœur.

 Parbleu ! répondit avec un sourire sardonique Henri de Coislan, est-ce qu’on peut se passer de cela en Bretagne?

Tais-toi, Henri, fit Gaëtan: il peut y avoir quelque chose de vrai au fond des croyances les plus absurdes.

 Je le veux bien, mais si tu comptes sur la Dame blanche pour payer tes dettes. Je ne compte sur personne, pas plus sur elle que sur toi, mais j’entends qu’on respecte les hôtes de Kerkoët, quels qu’ils soient.

Ce commencement de querelle avait d’autant plus de chances de s’envenimer que les deux amis avaient la bourse vide, ce qui est toujours un cas de mauvaise humeur transcendante, mais Hubert de Bernolle intervint en tendant sa bourse à Gaëtan, en même temps qu’il invitait tous ses camarades à déjeuner pour le lendemain, et cela suffit pour dissiper le nuage qui commençait à s’assombrir…

A suivre … à_suivre

La femme à la limousine

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Les habitants de la petite ville de Gisors (Eure) sont en ce moment en proie à une vive émotion. Toutes les légendes merveilleuses du pays, popularisées par la tradition, viennent d’être réveillées par une apparition fantastique…

Depuis huit jours, on aperçoit, dès dix heures du soir, un fantôme qu’on a surnommé la Dame blanche, et qui, s’élevant des souterrains du château-fort, glisse sur les créneaux et les barbacanes, en faisant entendre de plaintifs gémissements, et va disparaître, après avoir erré quelque temps dans les rues, au grand effroi des habitants, dans les excavations opérées derrière l’église, à l’endroit où était l’ancien cimetière.

Les réalistes du cru prétendent que le fantôme est une femme enveloppée et encapuchonnée dans des vêtements gris, et l’appellent la femme à la limousine. Enfin on a mis la main sur un vrai mystère, et, si nous en croyons le Vexin, qui nous raconte d’une manière saisissante les pérégrinations nocturnes du fantôme, il aurait le privilège assez rare, dans notre siècle d’esprits forts, d’émouvoir fortement les esprits, à tel point que les mères menacent de la femme à la limousine les enfants qui ne sont pas sages, comme on faisait autrefois du général Bodisco, à Evreux; et que les habitants n’osent plus se hasarder, passé dix heures du soir, dans les rues, qu’en caravanes.

« La Féérie illustrée: nouveau Cabinet des fées. » Edition Dutertre, Paris, 1859.

L’abbaye hantée de Mortemer

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Abbaye de Mortemer, Lisors, Normandie. photo: Pline

Pour rencontrer le fantôme de Mathilde, venez plutôt une nuit de pleine lune au mois d’août. Peut-être surprendrez-vous une ombre, un frôlement en flânant le long des ruines. Les portes du surnaturel sont ouvertes à l’abbaye de Mortemer.

Au cœur de la forêt de Lyons, à l’écart de tout, nichée dans la vallée du Fouillebroc, l’abbaye de Mortemer, en ruine, semble être le royaume et de Dieu et de Satan. Son nom, Mortum Mare, pèse déjà lourdement sur ses terres. Dès sa fondation, au XIIe siècle, l’abbaye fut placée sous le signe des quatre éléments : l’eau, car elle est construite sur un marécage; la terre, dont elle doit tirer sa subsistance; le feu, qui s’empare périodiquement de sa forêt; et l’air, puisqu’elle est dédiée au ciel. Affiliée à l’ordre cistercien, elle vivait en totale autarcie. Elle périclita au siècle des Lumières et, sous la Révolution, les quatre moines restants furent massacrés dans le cellier.

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photo: Jardino

C’est là que la légende rejoint l’Histoire et que l’abbaye a commencé à avoir la sulfureuse réputation d’abriter des fantômes. Tout commença à la fin du XIXe siècle, à l’époque ou l’abbaye était encore habitée, par le témoignage de Mme de H., la fille d’un bourgeois parisien, M. Delarue, qui entendit des bruits insolites dans sa chambre (la chambre rose) et qui éprouva la curieuse sensation d’être observée. Une autre nuit, la fiancée de Charles Delarue, le fils, déclara avoir passé la pire nuit de sa vie, avec les pincettes de la cheminée à la main, sans avoir fermé l’œil, tant elle s’était sentie angoissée dans cette chambre à entendre des coups sourds dans les murs et à sentir une présence invisible terrifiante rôder autour de son lit.

On peut en rire. Toujours est-il que la famille Delarue fit exorciser l’abbaye en 1921, mais les témoignages s’accumulèrent tout au long du XXe siècle, attestant que l’abbaye était le siège de phénomènes surnaturels.

Ruines de l’abbatiale. photo: Tango7174

Ainsi, pendant la Première Guerre mondiale, des officiers anglais qui logeaient dans le cellier de l’abbaye surprirent comme des moines vêtus de coules. Voleurs, silhouettes surgies du passé, jeux de brumes sur les étangs ? En 1965, un ouvrier agricole qui travaillait dans l’abbaye et qui couchait dans une chambre du sous-sol entendit toutes les nuits de son séjour, entre onze heures du soir et cinq heures du matin, marcher dans le couloir de l’étage du dessus.  

Abbaye-de-Mortemer
F. Benoist, 1852

Pour expliquer ces phénomènes étranges, la rumeur locale laisse entendre que le fantôme de l’abbaye est celui de Mathilde, « emmurée », isolée au XIIe siècle par son père qui lui reprochait d’avoir une vie dissolue. Aujourd’hui, Mathilde, la Dame blanche, rôde dans les ruines de l’abbaye et autour des étangs environnants, en compagnie de moines paillards, formant avec ces derniers une impressionnante compagnie de spectres …

« A la découverte de la France mystérieuse. »   Sélection du Reader’s Digest.