décadence

Récit d’un naufrage 

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bateauAux esprits chagrins qui se plaignent de la décadence de la langue française, nous recommandons la lecture attentive des lignes suivantes, extraites d’un roman récemment paru : 

« Une seconde détonation, plus sourde que la première, annonça qu’une deuxième machine venait d’explosionner. Aussitôt après la  stridulation de la sirène, les passagers à moitié endormis ou mal réveillés (sic), dans des accoutrements divers, bizarres, allant jusqu’à la nudité complète (resic), envahirent les couloirs. » 

(La Famille Guichemin, éditions Figuière.) Ce roman est dédié à M. Lucien Lamoureux, ancien ministre de l’Instruction publique. Nul doute qu’il songe à pourvoir l’auteur d’une chaire de littérature française, dans l’une de nos Facultés.

Quoi qu’il en soit, nous avons été extrêmement heureux d’apprendre que la nudité complète constituait un accoutrement. De la sorte, nous pourrons en boucher un coin aux nudistes. 

« La Revue limousine. » Limoges, 1930.

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La barbe

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bud-spencer

Reportons-nous de quelques milliers d’années en arrière. Au moment où l’homme sortait de l’animalité, moment bien solennel, il n’avait pas de barbe. Il n’avait pas de barbe pour cette simple raison que son corps était uniformément couvert de poils. Pour qu’une barbe soit une chose bien définie, il faut qu’elle ait des frontières. Si tout est barbe, rien n’est barbe.

Je ne suis pas très ferré sur la préhistoire : mais tout me porte à croire que, durant des millénaires, les poils humains tombèrent comme des mouches. Le fait est qu’il y a de vieilles statues grecques qui sont sans poils. Autrement, dit, ces statues représentent de jeunes hommes et de jeunes femmes imberbes. Mais, aujourd’hui, on rencontre encore beaucoup d hommes barbus. Et ce simple fait doit déjà nous rendre prudents : le problème de la barbe est sans doute plus complexe qu’on ne le suppose. La barbe a eu peut-être des périodes de décadence et des périodes de recrudescence.

Pour les journalistes, dignes de ce nom, les barbes, comme les bottes, sont avant tout des choses qui font penser. Le problème de la barbe se rattache à tous les autres problèmes. Contentons-nous de l’étudier oh ! très brièvement au triple point de vue de l’âge, du sexe et de la religion.

Le nouveau né n’est jamais barbu. Et pourtant, il est plus fragile que l’adulte. La barbe n’est donc ni un vêtement,ni une cuirasse. Peut-être la Nature a-telle compris que les nourrices seraient intimidées par les barbes précoces de leurs nourrissons.

Aujourd’hui, la barbe est l’attribut de l’homme. La femme à barbe se raréfie de plus en plus. Mais il fut un temps où, pareille à toutes ses compagnes, elle devait ne pas attirer l’attention des badauds. Pourquoi le menton féminin s’est-il peu à peu différencié du menton masculin ? Je n’en sais rien. Il est d’ailleurs bon que la mère de famille, toujours penchée sur ses casseroles, ait l’habitude de porter la barbe derrière la tête. 

Les lois de la nature sont partout les mêmes. Partout l’homme doit détendre son jardin contre l’envahissement des mauvaises herbe. Cela n’empêche pas qu’il y a des peuples à barbes et des peuples à mentons glabres. C’est que tous les peuples ne sont pas également religieux. L’homme respectueux qui s’interdit de rien changer à l’ordre universel, laisse pousser sa barbe. Se raser est le fait d’un individu que s’affranchit, qui se permet de corriger l’oeuvre du Créateur. Je me hâte de dire que, dans sa lutte contre la nature, cet audacieux finira par être vaincu. Pendant cinquante ans, il repoussera les attaques de l’adversaire. mais un jour le rasoir lui tombera des mains. Et il entrera dans l’Au-delà avec une barbe de quarante huit heures.

Aujourd’hui, le problème de la barbe se présente sous un aspect nouveau. Les hommes qui se rasent se comptent par centaines de millions. Que notre contemporain soit barbu, ou qu’il ne le soit pas, c’est qu’il l’a bien voulu. Qu’est-ce qui explique son choix ? Là est la question. 

On a défini Tristan Bernard :  » Une barbe derrière laquelle il se passe quelque chose ». Hélas ! nos concitoyens barbus ne ressemblent généralement pas à Tristan Bernard : ce sont des barbes derrière lesquelles il ne se passe rien du tout. Très longtemps, j’ai vu dans la belle barbe de certains quinquagénaires le signe de la sagesse, et il m arrive encore de prendre au sérieux, lorsqu’il a une barbe, le monsieur qui, dans un café, lit gravement son journal en face de moi.Mais, le plus souvent, s’il a le malheur d’ouvrir la bouche, je reconnais mon erreur. Les barbes sont des décorations qui ne prouvent rien.

Il y a des barbes majestueuses derrière lesquelles se cache une mâchoire trop forte, ou bien un menton tout-à-fait insuffisant. L’homme barbu ne se montre pas tel qu’il est…

Fred. « Le Madécasse. » Tananarive, 1932.

 

Bain et propreté

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Fyodor-Bronnikov

Le bain était, à Rome surtout, une nécessité de propreté, car, le linge de corps n’étant pas encore connu, l’amplitude de la toge donnait un accès facile à la poussière. Les diverses classes de la société se trouvaient réunies dans les mêmes bassins. Il y régnait une liberté parfaite, sans distinction de rangs, ainsi que le prouve l’anecdote suivante, rapportée par Spartien .

L’empereur Adrien, qui aimait à se baigner avec la foule du peuple, aperçut un jour à côté de lui un vieux soldat qui, n’ayant pas de strigile, y suppléait en se frottant le dos contre la muraille. Adrien, qui l’avait connu au milieu des camps, lui demanda pourquoi il en agissait ainsi.

C’est, répondit le vieillard, parce que je n’ai pas le moyen d’acheter une strigile. 

L’empereur aussitôt lui donna la sienne et, de plus, le gratifia d’une pension. Mais, le lendemain, quelle ne fut pas sa surprise de voir le bain envahi par bon nombre d’individus qui, dans l’espoir d’une même aubaine, usaient du procédé de frictions imagine par le vieux soldat ! Adrien, cette fois, se contenta de leur faire distribuer quelques stigiles sans valeur, en les engageant a se les prêter mutuellement. 

Dans les premiers temps, hommes et femmes prenaient leur bain dans des compartiments séparés, et on n’y était admis qu’en costume. Ce costume consistait en une espèce de tablier de peau, appelé subligar, qui s étendait de la ceinture aux genoux. Mais bientôt, par suite du mélange des sexes et de la nudité des baigneurs, les Thermes devinrent des lieux de débauche comparables aux plus infâmes lupanars. « C’est là, dit Ovide, que se cachaient en sûreté les maris de contrebande. »

Celant furtivos balnea tuta viros.

« C’est là également, dit Martial, qu’on allait dans les ténèbres se mêler à la tourbe honteuse des courtisanes. »

Cum te lucerna balneator extincta
Admittat inter bustuarias moechas.

Comprend-on que les choses en vinrent au point que « ce furent les femmes qui remplacèrent les masseurs, promenant sur le tronc et les membres leur main habile ! » 

Percurrit agili corpus arte tractatrix
Manumque doctam spargit omnibus membris.

De pareils excès portèrent une égale atteinte à la morale et à la santé publiques. « Ce sont les bains, dit Pline, qui amenèrent la décadence de l’empire (in his pertere imperu mores) ». C’est a eux, si l’on en croit Juvénal, qu’il faut rapporter « tant de morts subites frappant les vieillards intestats. »

Hinc subitae mortes atque intestata senectus

Ces bains disparurent par l’influence du christianisme, et ce fut même une de ses premières reformes. Cela se comprend. Si tel fut, en effet, le langage de certains écrivains profanes pour en signaler les abus, quel ne dut pas être celui des auteurs catholiques pour les flétrir ?

« Guide pratique aux eaux minérales, aux bains de mer et aux stations hivernales. » James Constantin (1813-1888).