Desessarts

Un duel du comédien  Dugazon 

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dugazonLe célèbre acteur Dugazon, qui vécut de 1746 à 1809, en laissant un nom célèbre dans les annales du théâtre moderne, était un redoutable mystificateur, si l’on en croit l’anecdote  suivante.

Dugazon prit un jour pour tête de Turc son camarade Desessarts, qui était d’une corpulence extraordinaire. Lorsque la ménagerie du roi perdit l’unique éléphant qu’elle possédait, il alla prier Desessarts de venir avec lui chez un personnage considérable de la cour, pour y jouer un petit proverbe dans lequel il avait besoin d’un compère intelligent. Desessarts, naturellement, y consentit et s’informa du costume qu’il devait prendre pour la circonstance.

Mets-toi en grand deuil, lui répondit Dugazon, car tu es censé représenter un héritier…

Voilà donc Desessarts en habit noir, avec, au bras, un crêpe de dimensions respectables, qui arrive chez le haut personnage. Dugazon, qui est arrivé avant lui, présente son camarade en ces termes :

Monseigneur, dit-il, la Comédie-Française a été on ne peut plus sensible à la mort du bel éléphant qui faisait l’ornement de la ménagerie du roi; et si quelque chose pouvait la consoler, c’est de fournir à Sa Majesté l’occasion de reconnaître les longs et éminents services de notre bon camarade Desessarts. En un mot, je viens, Monseigneur, vous demander pour lui, au nom de la Comédie-Française, la survivance de l’éléphant.

On se figure aisément les éclats de rire des auditeurs et rembarras du pauvre Desessarts.
Furieux, il sort en claquant les portes, et le lendemain, envoie ses témoins à Dugazon. Un duel est aussitôt décidé.

Arrivés au Bois de Boulogne, les deux adversaires mettent l’épée à la main.

Mon ami, dit alors Dugazon à Desessarts, j’éprouve vraiment un insurmontable scrupule à me mesurer avec toi. Tu me présentes une surface énorme. J’ai, tu en conviendras, trop d’avantage. Laisse-moi donc égaliser la partie.

Sur ces mots, il tire de sa poche un morceau de blanc d’Espagne et trace un rond sur le ventre de Desessarts.

— Ecoute, ajoute-t-il, tout ce qui sera hors du rond ne comptera pas !…

Le moyen, après une telle saillie, de se battre ? Ce duel, vraiment bouffon, se termina par un plantureux déjeuner.

« Le Pêle-mêle. » Paris, 1908. 
Illustration : portrait présumé de Dugazon.

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