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Le calvaire des  sorcières et diseuses de bonne aventure

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Henry-Ossawa-TannerLa croyance à la sorcellerie a ravagé L’Europe, comme une terrible maladie, pendant trois siècles. De la moitié du XVe siècle à la moitié du XVIIIe siècle, environ cent mille hommes et femmes sont morts, victimes de cette superstition. En une seule ville de Limbourgeoise, 138 personnes. Dans la région de Trêves, il ne resta que deux habitants en vie, dans deux villages. Le juge Balthasard Voss avait à lui seul condamné à mort 700 accusés. A Neisse, il y avait un four, dans lequel en 1651, quarante femmes ont été brûlées pour sorcellerie.

Le peuple redoutait les sorcières et la sorcellerie. On s’imaginait que le diable pouvait prendre des formes humaines et se promener de par le monde. On croyait l’avoir aperçu,habillé de velours noir, une plume rouge au chapeau. Il ne manquait même pas à cette description, le pied fourchu. Selon la croyance, le diable cherchait des femmes pour en faire ses maîtresses. Il les «baptisait» avec du sang, du soufre et du sel, et marquait leur prunelle gauche d’un crapaud. Les sorcières allaient au Sabbat, déguisées en chats et en lièvres, ou montaient des balais, des fourches, des boucs pour voler dans les airs. Après un festin, elles dansaient. Si une sorcière tombait en dansant, son cavalier lui disait : « Tu auras une robe rouge« , ce qui voulait dire qu’elle serait brûlée.

On croyait que les sorcières portaient la responsabilité de tous les malheurs.

Une poudre rose provoquait la tempête, un rouet trayait les vaches des autres. Elles suscitaient des orages et de la grêle, des maladies et des épidémies. Elles pouvaient tuer un homme, en bouillant et en piquant son gant, puis en l’enterrant.

La lutte contre les sorciers et les sorcières

C’était donc un devoir sacré pour chaque homme d’aider à la destruction de la sorcellerie, en dénonçant les suspects. Chaque dénonciation, même anonyme, entraînait une procédure. Toute femme ayant un défaut physique, toute personne trop savante ou soudainement enrichie, pouvait être considérée comme coupable de sorcellerie ou de diablerie.

La moindre dénonciation suffisait pour exposer un homme à la torture. Un témoin prétendait que sa vache était soudain morte, et que l’on avait vue une femme suspecte près de l’étable. Cela suffisait pour la considérer comme coupable. La grêle était tombée sur un champ, où l’on avait remarqué la fille d’une sorcière brûlée: aussitôt elle était poursuivie.

Les sorciers et les sorcières étaient jugés selon des régies fixées dans un livre spécial. Ce livre contenait trois parties : la première parlait de sorcellerie et des relations avec le diable. La deuxième, des effets de la sorcellerie et des moyens de lutter contre elle. Enfin la troisième réglait les procès contre sorcières, magiciens et monstres.

Les accusés restaient confinés dans des « tours des sorciers », les bras et les jambes enchaînés, ne pouvant faire un mouvement.

La procédure judiciaire

On commençait par un questionnaire. Si les inculpés n’avouaient pas, on procédait à l’instruction. On les déshabillait pour chercher des poudres magiques sur leur corps. Trouvait-on un grain de beauté, on le perçait d’une aiguille. Si le sang n’en coulait pas, c’était un  » stigma diabolicum « , le diable ayant rendu le corps insensible.

Puis, il y avait les diverses épreuves. D’abord, l’épreuve de l’eau. L’eau était considérée comme sanctifiée par le baptême du Jourdain, et les sorciers et sorcières devaient donc remonter à la surface, ne pouvant supporter l’eau. On ligotait en croix les bras et les jambes des accusés et on les jetait attachés par une corde, trois fois à l’eau. S’il coulaient, ils étaient innocents. S’ils flottaient, leur crime était prouvé. Ils dépendaient donc de la bonne volonté des bourreaux qui connaissaient les moyens de faire couler ou remonter.

Puis, c’était l’épreuve des balances, et celle des larmes. Les accusées devaient verser des larmes à lavue des instruments de torture. S’ils le pouvaient, ils étaient innocents, car on croyait que les sorciers et les sorcières ne pouvaient pas pleurer.

Les tortures

La torture était le moyen principal pour obtenir des aveux. Selon le droit général, un accusé était libre s’il avait supporté la torture pendant une heure. Mais les inculpés de sorcellerie pouvaient être torturés indéfiniment. On suspendait des poids aux pieds des inculpés, on leur enfonçait des pointes sous les ongles des mains et des pieds, on leur arrachait les ongles, on laissait couler sur leur corps nu des gouttes brûlantes de goudron, on les mettait sur des chaises avec 150 pointes acérées, on les empêchait de dormir pendant toute une semaine.

La fille d’un fonctionnaire d’Ulm a été torturée sept fois. Un « sorcier » de Westphalie, vingt fois.

Beaucoup mouraient sous la torture. D ‘après les procès-verbaux, le diable venait les chercher.

Dans la plupart des cas les torturés avouaient leurs relations avec le diable, mais cet aveu devait être répété librement. Si les inculpés le retiraient, on recommençait la torture, dix fois, s’il le fallait. Enfin, les malheureux avouaient les choses les plus insensées, et accusaient d’autres personnes de relations avec le diable, ce qui amenait la perte de celles-là.

Mais certains ont pu supporter toutes les tortures. Les femmes résistaient mieux que les hommes.

La cupidité des juges était une des raisons principales du grand nombre des procès de sorcellerie.

Les biens des condamnés étaient confisqués. Une grande partie allait aux juges, le reste aux bourreaux et aux dénonciateurs. On préférait par conséquent des sorcières riches. On menaçait de procès des femmes nobles, et on leur soutirait ainsi de fortes sommes. Tous les juges des procès de sorcellerie étaient riches.

Ainsi sévissait cette folie, cette guerre, dans toute l’Europe, malgré les avertissement de tant de prêtres et de laïcs. Mais quand enfin les pouvoirs, religieux et séculier, vainquirent les difficultés où les avait jetés le temps nouveau, ils arrêtèrent cette agitation insensée et « rétablirent la paix dans les âmes ».

« Les Echos de Damas. » 1931.
Illustration : Henry Ossawa Tanner.

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L’amour du merveilleux

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Les philosophes, les moralistes, les esprits sages (il y en a encore quelques-uns, paraît-il), reprochent à notre époque son amour excessif du merveilleux.

Ce n’est certes pas sans raison. Les répercussions lointaines de la guerre ont ébranlé les savants édifices géométriques que la science avait échafaudés sur les assises de la raison. La logique ne nous satisfait plus. Elle n’apaise pas nos inquiétudes. Notre imagination se sent captive dans les limites trop étroites du monde réel. Elle s’évade vers l’inconnu. Elle plonge dans le mystère, et la voilà, dès lors, esclave fervente du merveilleux.

Le merveilleux, qui de nous, en effet, ne le désire, ne le cherche et, au besoin, ne le suscite ? Nous le désirons par réaction contre la monotonie de la vie courante, de cette vie que Jules Laforgue accusait d’être vraiment trop quotidienne.Nous la cherchons par curiosité, poussés ainsi par le goût maladif de l’émotion rare, du frisson nouveau, et nous la suscitons avec le vague espoir de pénétrer les grands secrets qui nous angoissent au seuil de la vie, au seuil de la mort.

Il n’est badaud qui n’ait grimpé, le cœur battant, les escaliers obscurs de quelque voyante extra-lucide pour se faire dire la bonne aventure à l’aide de tarots, de marc de café, d’oeufs et de billets de vingt francs. Il n’est Grosjean qui ne soit resté une demi-heure, les yeux écarquillés, les doigts écartelés sur le rebord de quelque guéridon bancal, pour consulter l’âme de feu son grand-père, de son épouse regrettée ou de quelque facétieux esprit en maraude dans les ténèbres de l’au-delà et d’ailleurs. De graves savants à lunettes se sont penchés sur le petit bout de caoutchouc ectoplasmique péniblement expectoré par l’ancien médium de la villa Carmen, qui fut, comme chacun le sait, le théâtre de manifestations trop étranges pour ne pas être comiques. On essaye de photographier des fantômes, on les prie respectueusement de bien vouloir laisser l’empreinte de leurs mains et de leurs pieds dans des blocs de saindoux ou des baquets de plâtre, ce qu’ils font ou ne font pas, car les fantômes, comme les humains, ne sont pas toujours de bonne humeur. L’au-delà a ses petits défauts et ce seul indice donne même fort à craindre que nous ne retrouvions, après la mort, un monde identique à celui que nous quitterons…

Mais pourquoi crier haro sur notre époque ? Un tel égarement ne lui est pas particulier. L’humanité a toujours eu l’amour et le culte du merveilleux. Conscient de sa petitesse, l’homme a toujours placé, au-dessus de lui, de formidables puissances occultes exerçant leur pouvoir dans une sphère inaccessible. Cette disposition native a existé à toutes les périodes de l’histoire. Selon les temps, les lieux et les moeurs, elle a revêtu des aspects différents, elle a donné naissance à des manifestations variables dans leur forme, mais le fond est toujours resté le même.

La divination, la croyance au pouvoir des oracles, des devins, des sibylles ou des thaumaturges, telle est la forme que le merveilleux nous offre dans l’antiquité et qui s’est conservée jusqu’à nos jours, à quelque modification près, chez tous les peuples de l’Orient.

Le paganisme reposait sur le merveilleux et l’exécution de phénomènes surnaturels, de miracles, de prodiges, était si universellement considérée comme preuve indispensable de divinité, que le christianisme lui-même dut y recourir. On vit alors deux sortes de merveilleux lutter l’un contre l’autre auprès de la crédulité publique. Le premier, résidu de l’ancienne science sacrée, ravalé par les innombrables magiciens du Bas-Empire, fut taxé d’hérésie et de satanisme. Le second prétendit, au contraire, puiser son inspiration dans les principes divins. Au nom du Dieu nouveau, on extermina, sans merci, force magiciens et sorciers, en. réalité coupables seulement de connaître quelques tours de physique.

Mais telle fut au moyen-âge la fureur d’exorciser et de rôtir que les moines ne tardèrent pas à découvrir partout et en quoi que ce fût des manifestations sataniques. La moindre maladie nerveuse devint un danger. Ils y voyaient un signe évident de possession. L’Europe fut, dès lors, terrorisée par la démonophobie de l’Eglise.

Accorder foi à l’existence des sorciers, lutter contre eux, les traquer, les excommunier, les condamner, les brûler vifs, n’était-ce pas en somme reconnaître la puissance du merveilleux sur l’esprit des foules ?…

L’Eglise admettait donc le merveilleux qu’elle combattait. Elle ne niait pas Satan. Elle l’affirmait.

Pendant le seizième et le dix-septième siècles on considéra comme un principe au-dessus de toute dispute la possibilité de la présence du Diable dans le corps de l’homme. Une possession était-elle dénoncée, on la mettait immédiatement hors de doute. On ne discutait que pour savoir si elle avait été directement effectuée par le démon ou indirectement par l’intermédiaire d’un magicien. On la reconnaissait d’ailleurs à des signes extérieurs particuliers.

Le possédé, déclare le Rituel d’exorcisme, pouvait lire les pensées d’autrui, parler des langues étrangères sans qu’il les connût, prédire les événements futurs, savoir ce qui se passait en des lieux éloignés, hors de sa vue. Les facultés intellectuelles subissaient une mystérieuse exaltation. Ses forces physiques étaient accrues au delà de la moyenne ordinaire. Enfin, on lui attribuait le pouvoir de léviier, de rester suspendu dans les airs aussi longtemps qu’il le voulait. Bref, le possédé semblait appartenir à une espèce supérieure qui n’avait rien à envier à l’obscurantisme cruel des non-possédés.

Il va sans dire que les magistrats partageaient, sur ce point, les croyances des ecclésiastiques. Quant aux médecins de l’époque, plus ignorants encore que ceux de Molière, ils imputaient naturellement aux méfaits du Diable les troubles physiques que leur science était incapable de comprendre. On faisait flèche de tout bois contre les sorciers et il n’était de frère ignorantin qui ne pût envoyer son homme au bûcher, tant la démonomanie sévissait avec fureur. Alors que les lois, les coutumes, les moeurs étaient différentes d’une province à l’autre, il régnait au contraire, à l’endroit des apôtres du merveilleux, une unanimité touchante de jurisprudence Juges d’église, juges séculiers, juges royaux, juges civils, magistrats de Rouen, de Paris, de Bordeaux et d’ailleurs, tous étaient d’accord pour les condamner au supplice du feu. Une insupportable odeur de chair grillée empuantit toute l’Europe jusqu’à la fin du dix-septième siècle.

Ces sorciers, ces démoniaques n’existaient peut-être que dans l’imagination forcenée des moines. On en voyait partout. On en découvrait chaque jour. Voici à ce propos ce que dit le fameux légiste Bognet, grand juge de la terre de Saint-Claude, dans un rapport adressé à Henri IV :

« Je tiens que les sorciers pourraient dresser une armée, égale à celle de Xerxès, qui était néanmoins de dix-huit cent mille hommes; car s’il en est ainsi que Trois-Echelles (prêtre atteint d’une telle démonophobie qu’il dénonça, sous Charles IX, tant de personnes que l’on n’osa exercer des poursuites) déclara, sous le roi Charles neuvième, qu’ils étaient en France seule trois cent mille, à combien estimerons-nous le nombre qui se pourrait rencontrer les autres pays et contrées du monde ? Et ne croirons-nous pas encore que, dès lors, ils se sont accrus de moitié ? Quant à moi, je n’en fais nul doute, d’autant que, si nous jetons seulement l’œil sur nos voisins, nous les verrons tous fourmiller de cette malheureuse et damnable vermine. L’Allemagne n’est quasi empêchée à autre chose qu’à leur dresser des feux; la Suisse à cette occasion en dépeuple beaucoup de ses villages; la Lorraine fait voir aux étrangers mille et mille poteaux auxquels on les attache; la Savoie nous envoie tous les jours une infinité de personnes qui sont possédées des démons… Mais quel jugement ferons-nous de la France ? Il est bien difficile à croire qu’elle en soit repurgée, attendu le grand nombre qu’elle en soutenait du temps de Trois-Echelles, je ne parle point des autres régions plus éloignées; non, non, les sorciers marchent partout par milliers, se multiplient en terre comme les chenilles en nos jardins… Je veux bien qu’ils sachent que, si les effets correspondaient à ma volonté, la terre serait tantôt repurgée, car je désirerais qu’ils fussent tous mis en un seul corps, pour les faire brûler tout à une fois en un seul feu (1)  »

Voilà ce que l’on pensait et croyait des sorciers au seizième siècle. On peut en conclure que le merveilleux, tout comme la religion qui lui avait voué une haine implacable, a eu ses martyrs. Quelques noms sont restés…

A défaut de l’esprit humain, les temps ont changé. La fureur des tables parlantes, des esprits frappeurs, des médiums, des formations ectoplasmiques fait revivre sous nos yeux, de nos jours, les pratiques réunies du merveilleux d’autrefois. Ces phénomènes surnaturels, nous nous efforçons aujourd’hui de les comprendre, de les expliquer scientifiquement ou d’en dénoncer ouvertement la supercherie.

Mais la crédulité humaine offre, à qui sait l’exploiter, des ressources infinies. La formule magique l’emportera toujours sur la formule scientifique. Une forme de merveilleux paraît-elle surannée, il en surgit une autre qui attire l’attention, frappe l’imagination. De génération en génération, l’humanité se repaît des mêmes chimères. Le merveilleux en est une.

Chimère et industrie.

Le juge Bognet évaluait, sous Henri IV, le nombre des sorciers en France, à six cent mille. Ce chiffre était peut-être exagéré pour les besoins de la cause. Mais combien de gens pratiquent aujourd’hui l’industrie du merveilleux ?

On en mourait autrefois.

Aujourd’hui, on en vit.

(1) Bognet, Discours des Sorciers. Dédicace.

« L’Afrique du Nord illustrée : journal hebdomadaire d’actualités nord-africaines. »Pierre Berch, Alger 1923.

La catastrophe de San Francisco et la légende du Monte del Diablo 

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« San Francisco, 1906. » Mian Situ.

Près de la « Capitale de l’Ouest » dévastée et dont les ruines fument encore, s’élève le Mont du Diable, qui doit son nom sinistre à une vieille légende.  Bret Harte et d’autres écrivains américains l’ont mentionnée. Le désastre de San Francisco vient de lui prêter une assez curieuse valeur prophétique. 

C’était au temps heureux où le commerce n’avait pas troublé les baies superbes de la Californie, où la mine ni la pioche ne s’étaient pas encore attaquées au trésor que recelait la terre. L’avoine sauvage ondulait librement à la brise, les antilopes et les daims animaient de leurs bonds la plaine immense, et les cours d’eau coulaient paisiblement dans leurs lits naturels sans prévoir qu’on dût jamais les détourner ni les contraindre. (Ce qui les eût attristés!) Les bons Pères de la Mission avaient à peine besoin de cultiver le sol pour qu’il leur rendît une moisson merveilleuse. Animés du vaillant esprit de leur fondateur, le premier missionnaire Junigero Serro, ils ne se lassaient point de convertir les honnêtes sauvages dont les huttes d’adobe (1) se groupaient de plus en plus autour de leur chapelle. On dit qu’un seul Père administra le baptême, en une matinée, à plus de trois cents sauvages.

L’ennemi des âmes était, cela va sans dire, fort irrité de ces succès des Pères, et l’on eût dit que sa rancune se manifestait par l’intermédiaire des ours, qui semblaient animés d’une haine irréconciliable contre l’Eglise. Plusieurs missionnaires avaient déjà été blessés ou même tués par eux. 

Ce fut vers ces temps, c’est-à-dire au début du XVIIIe siècle, que le père José-Antonio de Haro fonda la mission de San Pablo, infime noyau d’où la ville de San Francisco devait sortir. De haute taille, le visage énergique, l’air militaire encore sous le froc, le Padre avait une histoire, et même une histoire romanesque et touchante. Jeune soldat, il s’était épris violemment d’une jolie fille, dont un rival plus fortuné obtint la main. José Antonio, désespéré, se jeta dans un cloître, et demanda aux missions lointaines une vie plus active, plus périlleuse et plus favorable à l’oubli. C’est ainsi qu’il était venu à la mission de Mexico; et c’est ainsi, en quête de conversions et de conquêtes d’âmes nouvelles, qu’il parut un jour sur les bords déserts de la baie, son bréviaire sous le bras, son serape (2) noir jeté sur l’épaule, suivi d’un muletier avec son chargement de provisions, parmi lesquelles maints crucifix et chapelets, et d’un Indien nouveau converti, qui manifestait son zèle en servant de guide à son père spirituel. 

La nuit tombait lorsque la petite caravane atteignit le pied de la montagne. Le père José descendit de sa mule, lut son bréviaire, et, agitant une cloche, adjura les Gentils du voisinage de venir entendre la parole divine. Mais aucun Gentil ne montra son visage tatoué et coiffé de plumes. L’écho seul recueillit et répéta la pieuse invitation. Le muletier, effrayé, prétendit qu’un éclat de rire ironique avait retenti du côté de la montagne. Le Père ne fit qu’en sourire. Pendant que le muletier et l’Indien, apercevant un coin très abrité et favorable au campement, déchargeaient la mule et procédaient aux préparatifs du soir, absorbé dans ses pieuses méditations, il avait continué de marcher. Arrivé à mi-hauteur du mont (qui a 1.220 mètres d’altitude), le Père s’arrêta et regarda au-dessous de lui. Une suite de riantes vallées s’étendaient à perte de vue du côté du Sud. A l’ouest, la chaîne lointaine s’estompait dans la brume. Plus loin, l’Océan Pacifique déroulait ses brouillards, qui remplissaient la baie d’un nuage épais et cachaient le paysage au nord-est. Lorsque ce voile se déchirait, on entrevoyait, de vastes cours d’eau, des défilés de montagnes, des plaines luxuriantes baignées par le soleil couchant. 

— Quel beau pays à conquérir au Seigneur ! dit tout haut le Père avec un pieux enthousiasme. 

Un éclat de rire strident se fit entendre, et Padre José, tournant la tête, s’aperçut qu’il n’était pas seul. Un grave et sombre personnage, vêtu à la mode espagnole, chapeau de feutre couronné d’une énorme plume, grosse fraise, culotte bouffante, se tenait près de lui. Le Padre comprit tout de suite que c’était le Diable en personne,et n’en fut pas effrayé ! Sa vie aventureuse, son esprit familiarisé avec le merveilleux lui donnaient, en pareille aventure, grand avantage sur les gens simplement pratiques. Il répondit même courtoisement au salut de l’étranger. 

— Pardonnez-moi, dit celui-ci, de m’être permis de sourire en entendant vos pieuses paroles, mais je connais l’avenir, que vous escomptez si témérairement. Je sais que vos efforts seront vains, et j’ai pitié qu’aussi chevaleresque adversaire perde sa peine ainsi. Croyez-moi, laissez ce pays sauvage, restez en Espagne. 

— Non ! s’écria le Père. Saint Ignace a dit que les païens seront donnés aux soldats du Christ comme des perles rares dont la découverte réjouit les navigateurs. 
— Eh bien ! dit le Diable, je vais montrer l’avenir de cette région, et nous verrons qui de nous deux se trompe. 

Il souleva son vaste feutre et l’agita trois fois. Le brouillard parut se dissiper, laissant apercevoir de nouveau le paysage crépusculaire encore chaud du soleil. Et voilà qu’une musique martiale s’éleva de la vallée. Le Père vit une troupe de brillants cavaliers, au-dessus desquels flottaient les bannières de Castille et d’Aragon, qui se dirigeaient vers la mer et s’embarquaient sur des caravelles pavoisées aux couleurs espagnoles. 

— C’est la fin de la domination castillane, dit près du moine la voix sépulcrale de l’étranger. 

Le père José, les yeux humides, suivait du regard les nobles bannières de sa patrie,et, se retournant, il vit que le Diable lui-même semblait un peu ému : 

— Excusez-moi-, dit celui-ci, j’avais aussi quelques amis parmi ces dignes cavaliers. 

De nouveau, le vaste feutre évolua au-dessus de la vallée, qui s’emplit d’une foule de matelots dont les cheveux blonds, les yeux bleus, le parler guttural révélaient la race saxonne. Cette foule parcourait la plaine qu’elle semblait saccager, abattant les arbres, creusant profondément le sol. 

— Que font-ils ?Quels sont ces barbares? demanda le Père. 
— Regarde plus attentivement, dit le Diable,dont le feutre s’agita de nouveau et dont le plumet parut entrouvrir la terre. 

Le Père vit une voûte immense étoilée de points lumineux, qui recouvrait un lac, autour duquel couraient de noires figures affairées. Elles puisaient dans toutes sortes de récipients une matière jaune qui remplissait aussi les ruisseaux voisins aboutissant au lac. Le Père José reconnut cette matière brillante : 

— Ah ! de l’or, fit-il avec mépris. Nous connaissions l’existence de ces mines d’or (3), mais nous avons eu garde d’en parler. L’or est toujours ton meilleur auxiliaire, à toi, Maudit. Nous avons apporté, dans ce pays, des dons mille fois plus précieux que l’or. 
— Mais ces dons s’oublieront vite, tandis que l’or y sera éternellement glorifié, railla le noir Seigneur. 

Cependant, une ville s’élevait et grandissait dans la vallée lointaine. A cinq reprises, une immense langue de feu passa sur elle et l’effaça du sol. Mais chaque fois la ville reparut agrandie (2). C’était, maintenant, une immense cité, aux gigantesques édifices,remplie d’une foule industrieuse, et le moine ne pouvait s’empêcher d’en admirer la grandeur et l’activité, lorsque tout à coup, le sol parut manquer sous la ville géante, dont les maisons s’abîmèrent les unes contre les autres, comme des châteaux de cartes. En même temps, un océan de flammes surgissait et roulait tumultueusement sur ces décombres. 

— Oh ! mon Dieu ! quel désastre ! que de victimes ! s’écria le bon père José. 

Et, sans réfléchir, il voulut s’élancer vers la cité en flammes. Le Diable le retint. Le moine, indigné de ce contact sacrilège, repoussa vigoureusement son adversaire. Il lui sembla que les griffes de l’étranger perçaient sa chair, un froid mortel le pénétra; un rugissement terrible emplit ses oreilles; il s’évanouit. Quand il revint a lui, la sensation d’un léger bercement fut la première qu’il perçut. Il vit qu’il faisait grand jour. On le portait en litière à travers la vallée. Tout son corps était douloureux et raidi, un de ses bras bandé. Il appela d’une voix faible, et aussitôt le muletier et l’Indien se précipitèrent vers lui. 

— Miracle ! Il vit ! criaient ces bonnes gens en lui baisant les mains. 
— Où m’avez-vous donc trouvé, mes enfants ? demanda le Père. 
— Mais sur la montagne, Révérend Père, à l’endroit même où vous fûtes attaqué.
— Attaqué ! Comment, vous avez vu ?… 
— Si nous avons vu ! Sainte Vierge !… Je crois bien que-nous l’avons vu!… Je lui ai même tiré deux coups d’arquebuse… 
— Tiré !… Sur qui ? 
— Mais sur l’ours qui s’est permis d’attaquer votre personne révérée pendant qu’elle était en méditation. Un ours énorme ! 
— Ah ! très bien, dit le Père en retombant sur sa litière. Bien, mon fils. Paix ! 

Rentré à la mission, le bon Padre José raconta aussitôt à son supérieur l’attentat surnaturel dont il avait été victime. L’histoire se répandit dans le pays, et l’on pensa généralement que le diable, qui s’était transformé en vieux caballero pour tenter le pieux missionnaire, s’était ensuite métamorphosé en ours pour le dévorer.

Telle est, en tout cas, la légende de Monte del Diablo.

(1) Mélange de lattes et de terre.
(2) Sorte de couverture mexicaine.
(3) Francis Drake les avait signalées dès 1536, et il est probable, en effet, que les premiers missionnaires espagnols les connaissaient.
(4) Sans doute les cinq incendies qui dévorèrent la ville, de 1848 à 1852.

Céli. «  L‘Écho du merveilleux. » Paris, 1906
Peinture « San Francisco, 1906. » de Mian Situ.

Encore un sorcier !

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Le grand sorcier du Palais-National possède à Saint-Gervais, dans les environs de Blois, un joli domaine où il a été passer l’été qui vient de finir. Là, Robert Houdin se livrait à des études, à des expériences de physique, et les effets qu’il produisait étonnaient fort les gens du pays. Bien qu’il se soit toujours montré à leur égard affable et bienfaisant, ces braves gens le considéraient comme ayant beaucoup plus de rapport avec le diable qu’avec le bon Dieu.

Malgré cela, ils ne refusaient pas les petites distinctions qu’il leur procurait. Ainsi, certain jour, Robert Houdin donna aux habitants de Saint-Gervais une fête à l’occasion du baptême d’un de ses enfants : son parc fut illuminé d’un bout à l’autre par des flots de lumière électrique. Il produisit ensuite des effets de magie si surprenants, que les paysans, tout en cédant à l’admiration, éprouvaient une certaine terreur. On avait beau leur expliquer que cela était naturel, ils n’y voyaient que du sortilège. Ils étaient dans ces dispositions lorsque M. Houdin résolut de faire briser à l’aide de la mine un rocher qui se trouvait dans son parc. Un des ouvriers fut blessé au moment où il mettait le feu à une mèche. M. Houdin annonça alors qu’il avait un moyen moins dangereux de déterminer l’explosion : il employa tout simplement un fil électrique, et les paysans, qui ne voyaient pas de feu entre ses mains, répétait partout qu’il avait employé le secours du diable.

Telle était la situation des esprits à St-Gervais quand plusieurs cas de choléra vint jeter l’inquiétude et la terreur dans les esprits : « C’est le sorcier qui nous attire ce malheur ! » s’écrièrent plusieurs habitants de l’endroit. Ce propos, colporté de bouche en bouche, fut partout accueilli, et de sourdes rumeurs, préludes de vengeance, s’élevèrent bientôt contre l’innocent physicien.

Le maire de Saint-Gervais, instruit de ce qui se passait, essaya de calmer les plus exaltés, mais il ne fut pas écouté. « Le sorcier répand dans I’air une poudre que nous respirons et qui nous rend malades. » disaient ces pauvres gens avec une conviction bien arrêtée Et quand le maire objectait qu’il pouvait subir comme les autres ces malignes influences, on lui répondait qu’il ne se levait pas d’assez bonne heure, et que toute la poudre était respirée quand il paraissait.

La fermentation s’accrut au point que le maire jugea à propos de faire veiller la nuit à la porte du physicien. Mais Robert Houdin, heureusement, devait revenir à Paris, et son départ coupa court à toute manifestation hostile. Il faut espérer que les habitants de Saint-Gervais, lorsqu’ils reverront M. Houdin, seront guéris de leurs terreurs.

« L’Argus. » Paris, 1851.
Illustration de Gustave Doré.

Le diable au corps

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dragon.

La moindre nouveauté, pour peu qu’elle soit extraordinaire, est presque toujours capable de déranger la cervelle de bien des gens. Ils regardent comme autant de prodiges tout ce qui frappe leur imagination. La contagion gagne avec une rapidité surprenante, même chez les peuples les plus éclairés. Cette  faiblesse, si humiliante pour l’humanité, paraîtrait sans doute exagérée, si nous en avions moins souvent sous les yeux plus d’un exemple.

Un abbé qui, dans une petite ville du Piémont, revenait un jour de la promenade, étant tout à coup tombé dans la rue. La populace l’environne, le porte dans une maison voisine, ou tous les secours ordinaires ne peuvent le rappeler à la vie. Arrive un distillateur qui lui remplit, sans succès, la bouche d’une liqueur très spiritueuse. Quelques-uns des assistants courent à la paroisse la plus voisine, et reviennent avec un vicaire Savoyard, qu’on prie, à tout hasard, de lui administrer les sacrements. Sur quoi le bonhomme, prétendant d’abord s’assurer de l’état du malade, demanda une lumière, et la lui portait à la bouche.

Lorsqu’un hoquet de la part du prétendu mort, ayant subitement enflammé la chandelle, le vicaire et les assistants, également épouvantés, fuient en criant, que l’abbé a le diable au corps ! et vont supplier le curé de le venir exorciser. Pendant cet intervalle, le hoquet, auteur de cet esclandre, ayant été suivi d’une explosion d’humeurs qui étouffaient le pauvre abbé, les exorcistes arrivent avec croix, bannières et bénitier. Fort surpris de le trouver debout, ils sont enfin éclaircis sur la cause de ce prodige par le distillateur.

Celui-ci leur apprend, qu’ayant été forcé de quitter pour quelques instants le malade, après lui avoir rempli la bouche de son élixir, le hoquet en le repoussant au dehors, avait naturellement produit la flamme dont l’assemblée avait été si vivement électrisée.

Le merveilleux séduit toujours le peuple.

Pierre-Antoine La Place. »Pièces intéressantes et peu connues, pour servir à l’histoire et à la littérature. » Bruxelles, 1781-1790.

Histoire du luxe

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saint-michel-magasin

Le chevalier de la Tour-Laudry qui, au XIVe siècle, écrivit un traité destiné à détourner ses filles des sottes vanités mondaines, raconte (sans doute sur la foi de son imagination) que, lorsque sa première femme fut morte, elle comparut devant l’archange saint Michel et devant le roi des enfers, qui se disputaient pour savoir si elle avait mérite ou démérité le salut.

Ils avaient une balance. Dans l’un des plateaux saint Michel mettait les bonnes actions qu’elle avait faites, tandis que le diable entassait sur l’autre ses mauvaises paroles, ses péchés de toutes sortes, ses anneaux et parures, et notamment les nombreuses robes que son mari avait dû lui acheter :

Ha, disait-il, vous savez bien, saint Michel, que cette coquette avait dix paires de robes, tant longues que courtes, et que la moitié lui eut amplement suffi. 

De telle sorte que le mal ayant dépassé le bien, saint Michel l’abandonna au diable, qui lui fit revêtir ses dix paires de robes les unes par-dessus les autres, et y mit le feu : de quoi la pauvre âme pleurait et se lamentait piteusement.

Voyez, mesdames, à quoi l’on s’expose quand on fait travailler trop les couturières.

« Musée des familles. »  Charles Delagrave, Paris, 1897.
Illustration : bidouillage-maison.

La légende du château de Vizille

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Lesdiguières.

Comme tout château qui se respecte, celui de Vizille a sa légende. On raconte, dans les veillées d’hiver du Dauphiné, que le mur d’enceinte du parc fut construit en une nuit par Satan et son armée de diables. Satan, dit-on,  aurait proposé à François de Bonne de Lesdiguières le pacte suivant :

Le maréchal partirait à cheval de son château à minuit sonnant, et s’en irait en droite ligne jusqu’au bout du parc. Si le mur était achevé avant son arrivée, le diable emporterait l’âme de Lesdiguières, et ce n’était pas grand bénéfice, car elle lui appartenait déjà pour les trois quarts et demi.

Le duc de Lesdiguières accepta, partit à minuit sonnant sur son fougueux cheval noir et piqua droit devant lui. 

Il arriva au bout du parc, comme les maçons de l’enfer allaient clore le mur, entassant rapidement moellon sur moellon.Le maréchal enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval, et le mur fut franchi d’un bond. Mais les maçons allaient si vite que la queue du cheval resta prise.

Pincé ! s’écria le diable.

Mais le maréchal, tirant son épée, coupa au ras la queue de son cheval et s’en alla librement.

« La Revue des journaux et des livres. »  Paris, 1887.
Illustration : montage perso.