Dieu

Dieu lui-même

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lenine

On avait lu devant la tsarine le manifeste, publié par les journaux, par lequel la Russie proclamait sa résolution de se libérer du régime tsariste. Et la tsarine, irritée, les yeux gonflés de larmes, se refusait à croire.

Je ne me fie qu’à l’Armée et ne redoute que Dieu, répétait-elle. Je méprise les perturbateurs et leurs gazettes vulgaires.

Puis s’adressant au grand-duc :

 — Je vous en prie, rappelez du front nos meilleurs régiments. L’armée nous est fidèle; le peuple nous appartient. Et si même ceux-là nous trahissaient, Dieu est avec nous, et il sauvera le trône.

Madame, répondit le grand-duc, Dieu lui-même adhère à la révolution.

« Le Carnet de la semaine. »  Paris, 1917.
Illustration : d’Issaak Brodski.

L’Arche sainte du petit commerce

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jules-breton

Il a été relevé cette expression, d’un lyrisme si touchant, sur une affiche bleue, blanche et rouge, qui conviait, ces jours derniers, le petit commerce, précisément, à des élections consulaires.

Du reste, les signataires de l’affiche dénonçaient avec juste raison les agissements du haut négoce, qui paraît de plus en plus jaloux des trusts américains. L’affiche dont il s’agit rappelle  une circulaire, conçue dans un tout autre esprit et ayant trait à un tout autre objet, qu’on distribuait à Roubaix, il y a quelques années :

Nous venons aujourd’hui faire appel à vous tous, courageux catholiques de Roubaix, pour protester en faveur du rétablissement des processions.

C’est le plus bel acte de foi que vous puissiez faire en faveur de votre Dieu. Pourquoi notre Dieu n’aurait-il pas le droit de traverser librement nos rues, tout aussi bien que le dernier des mécréants ?

Ce sera en même temps un grand acte de charité que vous ferez en faveur du petit commerce, qui souffre tant dans notre ville.

Eloquence de la foi ! C’est textuel.

« Le Penseur. »  Paris, 1901.
Illustration : « Le Pardon de Kergoat. »  Jules Breton.

Voltaire en colère

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richelieu

Lorsqu’il fut question de réunir l’Académie Française à celle des Inscriptions et Belles-Lettres, Voltaire s’écria :

« Je ne pardonne point à ceux qui veulent du mal à notre Académie, parce qu’elle est libre. Le Cardinal de Richelieu l’a créée avec cette liberté comme Dieu créa l’homme. Il faut lui laisser le libre arbitre dont elle n’a jamais abusé. C’est un Corps plus utile qu’on ne pense , en ne faisant rien, parce qu’il sera toujours le dépôt du bon goût qui se perd totalement en France. Il faut laisser subsister l’Académie comme ces anciens Monuments qui ne servaient qu’à montrer le chemin ».

« Almanach littéraire ou Etrennes d’Apollon . »  Paris, 1792.

L’évangélisation des Groenlandais

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Groenlandais

Le Parlement danois s’occupe de réformer l’enseignement au Groenland, et le député-pasteur Bjerre a demandé que l’instruction ne soit plus confiée désormais à des missionnaires de la métropole, mais à des pasteurs indigènes qui puissent se mettre à la portée de l’intelligence des Groenlandais, et il en a cité deux exemples assez probants :

« Agneau de Dieu, chargé des péchés du monde », n’a aucune signification dans une région où l’on n’a jamais vu d’agneau, et il faudrait remplacer la citation divine par celle-ci :

« Phoque de Dieu, chargé des péchés du monde ! »

Quant à l’immortelle formule : « Seigneur donnez-nous notre pain quotidien », elle est presque incompréhensible au Groenland, où l’on ignore le pain et où l’élément essentiel de la nourriture est le lard, de telle sorte qu’il faut apprendre aux Groenlandais à dire :

« Seigneur, donnez-nous notre lard quotidien ! »

« Le Journal du dimanche : gazette hebdomadaire de la famille. »  Paris, 1905.
Illustration : Jens Erik Carl Rasmussen.

Le vrai visage d’Hollywood

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Mireille-Balin

Mireille Balin s’ennuie à Hollywood et elle menace de quitter la capitale américaine du cinéma :

« Ici, déclara-t-elle, tout gravite autour du cinéma. On perd petit à petit sa personnalité et le sens des valeurs réelles. Je frémis à l’idée de la réadaptation qu’ii me faudra faire lorsque je quitterai un jour Hollywood pour me retremper dans la vie normale de Paris. Hollywood, c’est une stupide potinière qui épie les gens et bâtit des romans impossibles. Voilà ce qu’est Hollywood et on y étouffe ! Dans cette atmosphère sans gaîté et ce climat sans saison, je perds ma joie et mon enthousiasme. Je lutte pour me sauver, parce que je ne veux pas devenir une « star » comme celles d’ici qui ne sont plus que de luxueux automates. Je veux vivre, aimer, respirer et rire, malgré Hollywood et ses dollars… Je me suis trompée sur Hollywood, Ce n’est pas seulement la ville des mirages, c’est, comme le disait Maurice Chevalier, « un ring de boxe… »

Peut-être y a-t-il dans ces déclarations désenchantées un peu de rancoeur provoquée par des espoirs déçus, mais cette description d’Hollywood semble véridique. Le cinéma est le dieu de cette cité sans âme et tout doit lui être subordonné.

« Ric et Rac : grand hebdomadaire pour tous. »  Paris/Clermont-Ferrand, 1938.
Illustration : Mireille Balin dans «Gueule d’amour» (1937)

Les omelettes

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lacordaire.

On lit dans la brochure intitulée le Prêtre, une anecdote très piquante sur le père Lacordaire. Lacordaire est non seulement un homme de génie dans ses conférences, mais encore un homme de beaucoup d’esprit hors de l’église.

Il se trouvait un jour, par hasard, à côté d’un monsieur se disant athée. Cet incrédule se mit à discuter longuement et tout seul contre l’existence de Dieu. Il s’adressa brusquement au célèbre dominicain :

Monsieur, lui dit-il, c’est à vous de nous éclairer sur cette grave question. Dites-nous, n’est-il pas absurde de croire ce que la raison ne saurait comprendre ?
— Nullement, répondit le père Lacordaire, je suis d’un avis tout contraire.

Et il ajouta :

Comprenez-vous comment il se fait que le feu fait fondre le beurre, tandis qu’il durcit les œufs : deux effets contraires produits par la même cause.
— Non… Mais que concluez-vous de là ?
— C’est que cela ne vous empêche pas de croire aux omelettes !

« La Chronique monstre du Journal monstre. » Léo Lespès, Paris, 1858.

La chemise de Noël

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Adrien-SchulzLa fête de Noël était autrefois célébrée en grande pompe à Rome. Sainte-Marie-Majeure passe pour posséder les reliques de la Sainte-Crèche. Pie IX avait institué des fêtes imposantes que l’on dut abandonner à cause des ivrognes qui transformaient en bacchanales et en orgies les prières et les cérémonies. Depuis 1853, on a fermé les portes de Sainte-Marie-Majeure, et l’office se fait à huis-clos dans la chapelle Sixtine.

Il est extrait d’une correspondance du Soleil ces bien curieux détails sur une croyance des paysans de la campagne romaine :

Que dans un village il y ait quelque paysan, dévoré par les fièvres, agonisant déjà, un miracle peut le sauver, la veille de Noël, et ce miracle a pour principe la charité. Dès le matin, tous les membres de sa famille se répandent dans la campagne, et, venant frapper à la porte des riches du voisinage, ils se font donner de ci de là, quelques poignées de chanvre, pour « l’amour de Dieu ». Si, quand l’ Angélus sonne, la récolte est assez abondante, on se réunit autour du foyer du mourant et les femmes se mettent à battre le chanvre, à le filer, à le tresser, et lorsque le fil est fait à tisser la toile.

Enfin la trame est faite, il reste à la tailler, à la coudre, et ce chanvre tout à l’heure à peine préparé se sera transformé, avant minuit, en une chemise que le malade devra mettre. Alors le salut est certain et les assistants heureux et confiants dans l’avenir unissent dans un alleluia leurs prières à la Divinité céleste.

Mais quelle fièvre, quelles angoisses avant d’atteindre le résultat désiré. Et du fond de son lit, le malade voit se dérouler devant ses yeux cette fantasmagorie de femmes qui vont, viennent et s’agitent, silencieuses, éclairées par les reflets rougeâtres de la flamme crépitant dans le foyer.

Malheur au pauvre moribond, si les embûches de l’esprit malin font avorter la tentative : car Satan, se mêlant à la tempête, qui gronde au dehors, entreprend parfois de lutter contre l’oeuvre bienfaisante ; il souffle à travers les fentes de la cabane disjointe, éteint le feu et la lumière, cache les ciseaux, brise les aiguilles, grossit le fil et mêle les écheveaux.

Alors minuit sonne et la chemise est inachevée ; et, dans le silence de la nuit noire, les assistants éplorés entonnent le De Profundis et les prières des agonisants. Car le mal a triomphé dans la lutte et tout à l’heure le moribond exhalera le dernier soupir.

Quelle poésie et quelle saveur particulière dans cette coutume qui sent bien son terroir. Mais le progrès est un grand démolisseur de légendes. Qui donc, dans cinquante ans, peut-être, se souviendra encore de la « Chemise de Noël » ?

« La Tradition : revue générale des contes, légendes, chants, usages, traditions et arts populaires. » Paris, 1887.
Illustration : Adrien Schulz.