dommages-intérêts

Un magistrat qui s’amuse 

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jugeEt ne croyez pas que ce soit là un blâme que je lui jette ! J’aime tous ceux qui s’amusent, puisqu’ils nous amusent aussi.

Cet homme, juge de paix d’une petite commune du Centre, ayant des loisirs, ne pouvait les employer plus spirituellement qu’à trancher la grave question de savoir si les poules de M. S. avaient vraiment causé pour deux cents francs de dommages-intérêts à son voisin M. L., à raison du préjudice tant matériel que moral que provoquaient les déprédations des bipèdes dans ses plates-bandes.

Et, il a tranché ainsi la question :

« Attendu que le demandeur prétend avoir éprouvé un préjudice complexe : Les poules de son voisin font des incursions répétées dans son jardin, partant il ne goûte pas en repos les joies et agréments de la villégiature, d’où préjudice moral.
« Les poules dévastent ses semis et plantations, d’où « préjudice matériel ».
« En ce qui concerne le préjudice moral : Attendu que la première qualité qu’on acquiert dans le monde et qui se déclare du moment de la naissance de l’homme en société, pour le suivre jusqu’au tombeau, est celle de voisin.
« Attendu qu’on peut vivre longtemps sans avoir été homme de loi, ni financier, ni marchand, ni propriétaire foncier, mais on ne peut pas vivre quelques jours, sans être voisin ou sans en avoir.
« Que dans quelque situation que se trouve l’habitant de ville ou de campagne, il est en contact avec d’autres hommes, soit par sa personne, soit par son habitation, soit par ses propriétés.
« Que le voisinage embrassant tous les états de la société, toutes les situations et tous les âges, des lois spéciales à tous les peuples et à tous les temps furent édictées et en dernier-lieu codifiées en France.
« Attendu que ces lois environnent l’homme de toutes parts ; elles le prennent à sa première apparition et lui assignent un rang dans la société; elles défendent son industrie contre l’artifice d’un concurrent jaloux et ses propriétés foncières contre les entreprises d’un usurpateur ou contre le ravage des flammes et des eaux; pendant la nuit elles maintiennent la tranquillité de son sommeil, et pendant le jour l’exercice de ses occupations; elles protègent le pauvre contre l’égoïsme du riche et le riche contre l’avidité du pauvre.
« Mais ni dans les lois, ni dans les édits et ordonnances des rois de France, les coutumes et statuts locaux, décrets impériaux, avis du Conseil d’Etat, arrêts des cours souveraines, pas plus que dans le Code civil, il n’est question de réprimer les atteintes portées au sentiment que fait naître la contemplation d’une belle fleur ou d’une belle statue.
« Qu’en effet, pour apprécier les degrés de jouissance et de sensation que peut éprouver l’homme en face des beautés de la nature, il faut être doué de dons, que la psychologie ne nous a pas encore dévoilés.
« Que ces sensations et ces jouissances sont essentiellement relatives, presque nulles chez certains sujets et poussées à l’enthousiasme chez d’autres (
est deus in nobis; agitante calescimus illo).
« Qu’en l’espèce, nous ne pouvons que proclamer que le voisinage a des inconvénients auxquels on ne peut se soustraire : le moral sera toujours affecté à la vue d’un cul-de-jatte, d’un manchot ou d’un voisin au visage rongé par une tumeur cancéreuse.
« Mais attendu que, si, en l’espèce, nous ne pouvons pas déterminer le quantum du préjudice moral que prétend avoir éprouvé le demandeur, nous avons des éléments suffisants d’appréciation pour proclamer la valeur du préjudice matériel dont réparation est demandée.
« Qu’il résulte, en effet, du rapport verbal que nous a fait le jardinier expert T…, que le préjudice éprouvé est de 2 fr.
« Attendu, d’autre part, que le défendeur paraît disposé à exercer une surveillance toute spéciale sur sa volaille dont une partie a été victime du plomb meurtrier du demandeur. « Qu’il y a donc tout lieu de croire qu’à l’avenir de bons rapports de voisinage s’établiront entre les parties.
« Par ces motifs, statuant contradictoirement et en premier ressort, condamne S… à payer à L… une somme de 2 fr. en réparation du préjudice matériel que lui ont causé ses poules, et aux dépens, etc. »

Vous reconnaîtrez, je pense, que les plaideurs en ont eu pour leur argent.

« Touche-à-tout. » Paris, 1904.

Une nouvelle affaire Landru

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spiritisme

Landru, ses fiancées disparues, sa cuisinière-four-crématoire, Landru, don Juan populaire et ses exploits passionneront sans doute encore longtemps les foules. 

Le seigneur de Gambais a-t-il emporté un secret, après avoir passé, sur une place versaillaise entre les mains expertes de M. Anatole Deibler ? D’aucuns le prétendent et les spirites, qui depuis quelque temps se réunissent, chaque semaine, chez Mlle Jeanne D… espéraient enfin un soir dernier avoir le mot de l’énigme. 

Ces spirites avaient déjà évoqué l’esprit de Napoléon 1er qui, paraît-il, leur avait donné quelques détails inédits sur ses campagnes. Mme de Pompadour leur avait parlé de la guerre des sept ans et de Louis XV. La du Barry les avait entretenus de la Terreur… M. Félix Faure, lui-même, avait répondu à leur appel, de même que le maréchal Mac-Mahon, mais Landru… 

Les mains de douze personnes bien à plat comme il convient sur le guéridon, les doigts se touchant, les coeurs battant, une voix anxieuse (celle de la maîtresse de maison) avait balbutié :  

 Esprit de Landru… es-tu là ?  

Le guéridon, sous les douze paires de mains fébriles, avait fait un grand saut qui en langage de l’au-delà, signifie : oui. 

 Tu es bien l’esprit de Désiré Landru, qui mourut sur l’échafaud à Versailles ?  

Nouveau bond :

 Il n’y a pas de doute, déclara péremptoire Mlle Jeanne D…, c’est bien lui… nous allons lui demander s’il veut nous parler de ses femmes, de ses aventures, de ses amours…. 

Et sur ce dernier mot magique, la voix de la demoiselle spirite se pâma… 

Or, Landru, bon garçon (ou plutôt bonne âme) déclara, toujours par l’entremise du guéridon, qu’il était prêt à parler. Enfin, on allait savoir comment était morte Mme Cuchet, comment il avait envoyé dans un monde qu’on dit meilleur Mme Collomb, comment il avait occis Mme. Mercadier, comment… 

 Mais, dit alors un sceptique, qu’est-ce qui nous prouve que c’est bien l’esprit de Landru ?
— Il n’y a pas de doute.
— Mais si…
— Mais non…
— Imbécile… incroyant…, abruti…, etc., etc. 

Des mots plus aigres que doux étant échangés, on en vint aux mains qui, pour la circonstance, avaient abandonné le marbre froid du guéridon. Et ce fut une mêlée générale : coups de pied, coups de poing, vitres prisées, tableaux arrachés, chaises qui tournaient… sur la tête des combattants. 

Brusquement, la porte s’ouvrit figeant les belligérants sur place. Qu’allait-il se passer ? l’esprit vengeur de Landru réincarné apparaissait-il ? 

Non… le visage légendaire à la barbe noire qu’on vit pour la dernière fois dans le panier de M. de Paris, ne se fit pas voir… un agent, à la bonne figure épanouie, se montrait sur le seuil, suivi d’un collègue et de la concierge de l’immeuble que le bruit fait chez Mlle D… avait inquiétée. Tout le monde s’en fut au poste. Prochainement, cette seconde affaire Landru aura son épilogue devant le juge de paix du 9e arrondissement, spirites et sceptiques se réclamant mutuellement des dommages-intérêts pour coups et blessures.

« Cyrano. » Paris, 1931.

Le rebouteur

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Châteaugontier-mayenne.

Dernièrement, un jeune enfant de quinze mois, de la commune de Saint-Ouen-des-Vallons (Mayenne), confié par ses parents aux soins dune petite fille de huit ans, échappa aux bras de celle-ci et se blessa en tombant. Suivant une habitude à peu près universelle dans les campagnes, un rebouteur fut appelé : c’était le sieur L… , propriétaire et cultivateur à Humbert.

L… déclara que la cuisse droite était fracturée; il exerça sur le membre des frictions et des pressions énergiques, annonça que la fracture était réduite, et, après avoir entouré la cuisse d’un mouchoir imbibé d’eau de savon, il se retira en annonçant qu’il reviendrait dans quinze jours, non sans toutefois avoir réclamé et reçu 18 fr. à titre d’honoraires.

Les quinze jours écoulés, L… ne revint pas, et ce fut en vain qu’on alla le chercher. Cependant de graves complications s’étaient déclarés; un abcès considérable avait envahi la cuisse et laissait à nu l’extrémité des fragments osseux. Un médecin fut alors appelé ; mais si ses soins réussirent à arracher le petit blessé aux graves accidents qui le menaçaient, ils ne purent obtenir la consolidation, après cinq mois de traitement, qu’au prix d’un raccourcissement considérable du membre.

Le père de l’enfant a porté plainte devant le tribunal correctionnel de Laval, et, voulant donner un exemple, ce tribunal a condamné L… à quinze jours de prison, 200 fr. d’amende et 1,000 fr. de dommages-intérêts envers le petit blessé, et au remboursement des frais de la maladie envers le père.

« Le Siècle illustré. »  Paris, 1862.