Dr Hufeland

Quand est-ce qu’on mange ?

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Jan Steen, 1674.
Jan Steen, 1674.

La Revue internationale, de Florence, vient de consacrer un article curieux à la gourmandise. Après avoir rappelé quelques exemples classiques de gloutonnerie et analysé la part qu’il faut faire aux fonctions digestives dans la criminalité générale, l’auteur de cet article note l’influence de l’alimentation sur la santé physique et intellectuelle des individus.

Pour se convaincre de la puissance de celte action, nous dit-il, il suffit de comparer les pays où l’on tient compte des principes physiologiques et ceux qui sont restés fidèles à l’hygiène du Moyen Age. Mais, quoique la durée moyenne de la vie ait augmenté notablement depuis la Réforme, et surtout depuis la Révolution française, elle n’est encore, selon M. Berthelot, que de vingt-neuf ans pour les femmes, et de vingt-quatre ans pour les hommes. Or, si l’on en croit Flourens, la durée normale de la vie humaine est d’un siècle.

« Peu d’hommes, il est vrai, dit Flourens, arrivent à ce terme… Mais aussi combien d’hommes font-ils ce qu’il faudrait faire pour y arriver ?… L’homme ne meurt pas, il se tue. »

Le manque de sobriété est, si l’on en croit l’éminent physiologiste, une des principales causes qui nous font descendre au tombeau ayant le terme fixé par la nature, qui, dit Buffon, mesure « la durée totale de la vie par celle du temps de l’accroissement ». Flourens justifie par de nombreux exemples un principe qui ne parait pas contestable.

Ces considérations ont donné naissance à la Macrobiotique, ou art de, prolonger la vie par l’observation des lois de l’hygiène : on a sous ce titre un ouvrage du docteur Hufeland, justement célèbre en Allemagne et assez estimé à l’étranger pour que la France seule en ait publié deux traductions.

Hufeland insiste particulièrement, dans sa Macrobiotique, sur les dangers de l’ivrognerie et de la gourmandise. Pour lui, la seconde, quoique moins odieuse, n’est guère moins redoutable que la première. On ne saurait croire, dit-il, jusqu’à quel point est nécessaire, pour la durée de la vie, la santé parfaite de l’estomac, ce roi des organes du corps animal; santé compromise avec légèreté par les excès de table. Le mot « excès » n’a pas ici le sens qu’on lui donne ordinairement. La plupart des hommes mangent beaucoup plus que ne le commande la nature, une éducation contraire à fous les principes hygiéniques leur ayant  donné de déplorables habitudes de gloutonnerie.

La même insouciance se montre dans le choix des boissons et des aliments. Au lieu de songer à ce qu’exigent la constitution, le climat, le genre d’occupations; on se préoccupe uniquement de ce qui plaît au goût. Hufeland est bien loin d’accepter la spirituelle apologie que fait Brillat-Savarin de l’art des cuisiniers. « Nous n’avons pas, dit-il, d’ennemi plus redoutable. » Sans se contenter de cette assertion, il la justifie par des preuves.

Hufeland cite l’exemple du Vénitien Cornaro, qui réalisa des merveilles à l’aide de la sobriété. Cornaro a écrit, à quatre-vingt-trois ans, la relation de son genre de vie. Il atteignit l’âge de cent ans sans connaître « ni les incommodités, ni la maussaderie qui sont le partage ordinaire de la vieillesse ». A l’en croire, son caractère se serait trouvé, comme sa santé, prodigieusement amélioré quand il se décida à prendre uniquement douze onces d’aliments solides et quatorze onces de vin par jour. Naturellement morose, haineux, irascible, ii devint un modèle de patience et de douceur.

Même dans les contrées plus froides que l’Italie du Nord, on a vu des centenaires.se trouver fort bien d’une sobriété presque brahmanique.

En 1792, mourut dans le Holstein un paysan, nommé Stender, dont la principale nourriture était le gruau; il mangeait, mais très rarement, un peu de viande salée; son humeur était aussi pacifique que celle de Cornaro; il atteignit; l’âge de cent trois ans sans avoir jamais été malade.

Dans le même siècle, en 1770, un Tyrolien, le baron Baravicino de Capellis, mourut à l’âge de cent quatre-ans, laissant enceinte sa quatrième femme : ce vieillard se contentait d’oeufs, auxquels il ajoutait de temps en temps un peu de viande rôtie.

Quelques années auparavant, en 1759, s’éteignait en Cornouailles un Anglais qui avait atteint l’âge patriarcal de cent quarante-quatre ans, John Essingham; il n’avait jamais bu de liqueurs fortes dans sa jeunesse, s’était toujours montré fort sobre et ne mangeait de viandes qu’à de rares occasions; jusqu’à l’âge de cent ans, il n’avait jamais été indisposé.

Sans qu’il soit permis de tirer des conclusions de ces faits isolés, on peut affirmer, sans crainte d’être contredit, que ce n’est pas ce qu’on mange, mais ce qu’on digère, qui nourrit.

«  La Revue. » Paris, 1885.