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Duel sous la pluie

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sainte-beuve-duboisLa pluie ne favorise pas précisément les rencontres en champ clos. Un temps clair, et d’une température égale, c’est le rêve pour aller sur le pré. Aussi bien quand il pleut, on attend pour se battre que la pluie cesse, ou bien on se bat dans un manège couvert. 

Sainte-Beuve, pourtant, ne s’inquiétait pas pour si peu. 

Ce critique qui ne manqua pas de lâcheté dans ses insinuations et ses confidences d’amour avait cependant assez de courage pour défendre ses idées jusque sur le terrain.  Il se battit plusieurs fois, bien qu’il n’eût rien des qualités d’un escrimeur. 

Un jour, peu après la révolution de 1830, il eut une violente discussion avec un certain Dubois, rédacteur au Globe, qui avait même été son professeur. Une rencontre fut jugée inévitable. Au jour dit, les adversaires furent mis en présence dans un parc éloigné de toute maison, mais voici que tomba une pluie diluvienne au moment où ils s’apprêtaient à croiser le fer. 

Les témoins voulaient retarder le combat : Sainte-Beuve s’y refusa avec opiniâtreté.  D’autre part, comme il était douillet et qu’il n’aimait pas à être mouillé, il exigea de se battre sous un parapluie. Ce qui fut fait. 

Après la rencontre qui se termina pour Sainte-Beuve par une piqûre insignifiante au bras, un de ses témoins lui dit : 

 Mon cher, connaissant vos habitudes, je ne sais si je dois vous féliciter d’avoir affronté les rigueurs du ciel ou celles de votre adversaire.
— Moi, répondit Sainte-Beuve, je me demande ce que je suis venu faire ici par un temps pareil. 

« La Semaine politique et littéraire de Paris. » Paris, 1912.

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Un duel du comédien  Dugazon 

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dugazonLe célèbre acteur Dugazon, qui vécut de 1746 à 1809, en laissant un nom célèbre dans les annales du théâtre moderne, était un redoutable mystificateur, si l’on en croit l’anecdote  suivante.

Dugazon prit un jour pour tête de Turc son camarade Desessarts, qui était d’une corpulence extraordinaire. Lorsque la ménagerie du roi perdit l’unique éléphant qu’elle possédait, il alla prier Desessarts de venir avec lui chez un personnage considérable de la cour, pour y jouer un petit proverbe dans lequel il avait besoin d’un compère intelligent. Desessarts, naturellement, y consentit et s’informa du costume qu’il devait prendre pour la circonstance.

Mets-toi en grand deuil, lui répondit Dugazon, car tu es censé représenter un héritier…

Voilà donc Desessarts en habit noir, avec, au bras, un crêpe de dimensions respectables, qui arrive chez le haut personnage. Dugazon, qui est arrivé avant lui, présente son camarade en ces termes :

Monseigneur, dit-il, la Comédie-Française a été on ne peut plus sensible à la mort du bel éléphant qui faisait l’ornement de la ménagerie du roi; et si quelque chose pouvait la consoler, c’est de fournir à Sa Majesté l’occasion de reconnaître les longs et éminents services de notre bon camarade Desessarts. En un mot, je viens, Monseigneur, vous demander pour lui, au nom de la Comédie-Française, la survivance de l’éléphant.

On se figure aisément les éclats de rire des auditeurs et rembarras du pauvre Desessarts.
Furieux, il sort en claquant les portes, et le lendemain, envoie ses témoins à Dugazon. Un duel est aussitôt décidé.

Arrivés au Bois de Boulogne, les deux adversaires mettent l’épée à la main.

Mon ami, dit alors Dugazon à Desessarts, j’éprouve vraiment un insurmontable scrupule à me mesurer avec toi. Tu me présentes une surface énorme. J’ai, tu en conviendras, trop d’avantage. Laisse-moi donc égaliser la partie.

Sur ces mots, il tire de sa poche un morceau de blanc d’Espagne et trace un rond sur le ventre de Desessarts.

— Ecoute, ajoute-t-il, tout ce qui sera hors du rond ne comptera pas !…

Le moyen, après une telle saillie, de se battre ? Ce duel, vraiment bouffon, se termina par un plantureux déjeuner.

« Le Pêle-mêle. » Paris, 1908. 
Illustration : portrait présumé de Dugazon.

Tout duelliste sera décapité !

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don-pedro

Tout le monde, en Espagne, révère la mémoire du fameux don Pedro qui gouverna la Castille, de 1350 à 1369, et mourut dans une terrible rixe avec son frère, Henri de Transtamare, lequel, avec l’aide de Du Guesclin, venait de le battre à la journée de Montiel.

Ce roi, généralement connu dans l’histoire sous les noms de Pierre le Cruel et de Pierre le Justicier, aimait à se promener seul, le soir, dans les rues de Séville, cherchant les aventures, comme le calife Haroun-al-Raschid. Prosper Mérimée raconte, à ce propos, dans sa célèbre Carmen, la piquante anecdote que voici : 

Certaine nuit, le monarque se prit de querelle, dans une rue écartée, avec un homme qui donnait une sérénade. On se battit, et le roi tua le cavalier. Au bruit des épées, une vieille femme mit la tête à la fenêtre et éclaira la scène avec la petite lampe (candilejo) qu’elle tenait à la main. Or, le roi don Pedro, d’ailleurs leste et vigoureux, avait un défaut de conformation singulier. Quand il marchait, ses rotules craquaient fortement. La vieille, à ce craquement, n’eut pas de peine à le reconnaître. 

Le lendemain, le « Vingt-quatre »  (on appelait ainsi le magistrat chargé de la police et de l’administration municipales) vint faire son rapport au roi. 

 Sire, lui dit-il, on s’est battu en duel cette nuit dans telle rue. Un des combattants est  mort.
— Avez-vous découvert le meurtrier ? demanda le monarque.
— Oui, Sire.
— Pourquoi n’est-il pas déjà puni ?
— Sire, j’attends vos ordres.
— Exécutez la loi, répondit sèchement don Pedro. 

Or, le roi venait de publier un décret portant que tout duelliste serait décapité et que sa tête demeurerait exposée sur le lieu du combat. Le «Vingt-quatre» fut donc des plus embarrassés en entendant l’ordre du maître. Néanmoins, il se tira d’affaire en homme d’esprit : il fit scier la tête… d’une statue du roi, et l’exposa dans une niche au milieu de la rue, théâtre du meurtre. Le monarque et tous les Sévillans trouvèrent le trait fort bon et la rue prit son nom de la lampe de la vieille, seul témoin de l’aventure. 

Voilà la tradition populaire…dit en terminant Prosper Mérimée

Quoi qu’il en soit, il existe encore à Séville une rue du Candilejo, et, dans cette rue, un buste en pierre qu’on dit être le portrait de don Pedro. Malheureusement, ce buste est moderne. L’ancien était fort usé au dix-septième siècle, et la municipalité d’alors le fit remplacer par celui qu’on voit aujourd’hui… 

« Le Pêle-mêle. » Paris, 1908.

La mode du duel

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N’êtes-vous pas frappé de voir dans les journaux un échange presque quotidien d’explications, d’envois de témoins, de propositions et de récits de duels ? Ne remarquez-vous pas la futilité des raisons pour lesquelles on prend l’habitude de se battre ou de faire croire qu’on se bat ? C’est un signe des temps, et un signe de décadence dans les moeurs publiques. 

La presse n’existait pas au seizième siècle, et on se battait régulièrement trois contre trois, six contre six, avec la dague et le poignard, et à tout propos. Anciennement les protestants et les catholiques défendaient leur foi, mais au fond, ils servaient leurs passions, les armes à la main. Les moeurs étaient soldatesques et dissolues, et la corruption italienne avait gagné toutes les classes de la société française. On était devenu cruel, parce que la vie était une partie qu’on jouait tous les jours. Au fond le duel n’était pas la sauvegarde des querelles d’honneur, mais une manie de verser du sang, et une mode que le retour de la paix et le rétablissement de l’autorité royale devaient faire cesser. 

Il y a quelque analogie entre cette fureur des duels d’autrefois et la ridicule manie qu’ont les hommes aujourd’hui de recourir aux armes pour régler leurs différends. Il y a aussi quelque analogie entre ces temps troublés où la France était divisée en protestants et catholiques, et la France d’aujourd’hui, que l’on veut absolument diviser en républicains et en conservateurs. Ce ne sont plus les manieurs d’épée qui font les duels, ce sont les manieurs de plumes, ce sont les journalistes qui mettent cette coutume à l’ordre du jour. On s’adresse des témoins qui disent dans un journal que Monsieur un tel a cédé ou n’a pas cédé, et puis on se bat, ou on ne se bat pas. Quand on se bat, généralement le duel n’est pas sérieux, et les témoins rendent compte de ces combats parfaitement indifférents au public. Ils décernent même des procès-verbaux de courage et d’honneur. 

Il faut avouer que la liberté d’une certaine presse n’a plus de bornes. Sous prétexte de liberté, on voit les plus odieuses, les plus ridicules, les plus dégoûtantes productions de l’imprimerie livrées en pâture à la curiosité publique et tenter, par une réclame habile, de surprendre la bonne foi des passants. Bon nombre de gens, ne se privent pas de juger un homme, non pas sur ses actes publics, mais sur sa vie privée. Il en est même qui pensent que tous les moyens sont bons pour perdre un adversaire politique. Rien ne les arrête, et tous les jours ou toutes les semaines l’écluse s’ouvre pour verser la boue ou l’injure. Dans ces conditions spéciales, et qui ne sont que trop fréquentes, le duel est impossible. 

Reste le procès en diffamation. Mais un procès a toujours dans ses flancs un peu de politique, et la justice est quelquefois bien embarrassée. Il arrive nécessairement que bon nombre de gens qui auraient toute raison de jouer un rôle dans le jeu des affaires publiques ne se sentant pas protégés et se sachant absolument menacés, préfèrent rester cachés dans la vie privée pour se soustraire à des batailles, où il leur semble que le sang-froid leur ferait défaut. Leur dignité les tient à l’écart. c’est un grand malheur. 

Dans ces conditions, il nous semble qu’un honnête homme doit puiser en lui-même une force de résistance et de dédain qui le met à même d’avoir le courage de son opinion. Or il est courageux de refuser, dans certains cas, une provocation, lorsque le dédain ne porte pas sur des questions où est vraiment engagé l’honneur. Il n’est pas toujours vrai de dire qu’un homme soit courageux quand il provoque le péril d’un duel. Il peut être très habile à l’épée ou au pistolet et avoir trop la conscience de sa supériorité. D’ailleurs le duel ne prouve absolument rien, ni que l’un a tort ou l’autre raison, ni que l’un est courageux et l’autre lâche. Il n’a d’excuse qu’au cas où la haine des deux adversaires est partagée et où tous les deux sont d’accord pour reconnaître qu’ils doivent exposer leur vie, dans l’espérance que l’un disparaîtra. 

Ces réflexions nous amènent à penser que si les moeurs continuent à prendre l’habitude des vengeances particulières et des rencontres armées, il serait bon de chercher à introduire en France la législation anglaise. Elle proscrit le duel et condamne à d’énormes amendes quiconque a porté atteinte à l’honneur d’autrui. Elle regarde l’honneur comme une propriété à laquelle nul ne peut toucher. Toute atteinte qui lui est portée est passible de dommages-intérêts. 

Nous sommes assurés que l’application sérieuse de ces principes, rétablirait le bon ordre dans les esprits et dans les moeurs publiques. 

Reybaud. « La Revue-magasin. » p. 164. Paris, 1887.
Peinture de Bakalovycz (Бакалович В).

Duel

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duel.

Hier, deux gentilshommes, à l’heure où les ménagères descendent chercher leur lait, se sont rendus au bois de Vincennes. 

Non loin de ces fossés du donjon, où Napoléon fit fusiller le duc d’Enghien, ils mirent habits bas, devant un médecin et quatre de leurs amis. Ils étaient l’un et l’autre de fines lames. Après quatre ou cinq passes, ils se sont tendu la main, sans qu’ils se fussent blessés ou même eussent blessé leurs témoins. Mais leurs vêtements étaient transpercés en mille endroits. Cela a suffi, paraît-il, à ce que leur honneur et leur tailleur fussent déclarés satisfaits.

« La Lanterne. » Paris, 1877.

Duel groupé

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alexandre-dumas

On sait à la suite de quelles circonstances Alexandre Dumas père quitta Naples. L’illustre écrivain avait émis, dans le journal qu’il publiait en cette ville, une opinion passablement cavalière à l’endroit de la nationalité italienne… 

Le journal paraissait à huit heures du matin… A dix heures, Alexandre Dumas avait reçu trente provocations… A midi, trente autres… A une heure, il réunit les cent vingt témoins de ses soixante adversaires : 

— Messieurs, leur dit-il, je pars ce soir. Je n’ai donc pas le temps de me battre en particulier avec chacune des personnes que vous représentez. Cependant, comme je tiens essentiellement à leur donner satisfaction, voici ce que j’ai décidé : ayant le choix des armes, je prends le pistolet. Mes adversaires formeront un groupe, nous ferons feu à un signal, ils tireront tous ensemble sur moi, et je tirerai dans le tas. 

L’affaire n’eut pas de suites ! 

Duel dans les airs

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ballons

Il n’est pas une invention, une découverte dont l’homme n’ait fait un instrument de meurtre. Les ballons mêmes, que l’on n’a pas encore pu diriger, ont vu, le 25 septembre dernier, une lutte fratricide qui a épouvanté une petite ville des Etats-Unis.

Johnny Freeman, ardent abolitionniste, se faisait remarquer dans les meetings et les prêches de l’Union par ses opinions favorables à la liberté des esclaves. A la puissance de la parole, Johnny voulut joindre des actes plus significatifs. Il acheta à ses frais trente mille exemplaires de la Case de l’oncle Tom, et les fit distribuer dans les Etats-Unis du sud. Un possesseur d’esclaves de la Virginie, Henri Albright, essaya de s’opposer à cette propagande. De là une haine ter-rible entre Henry et Johnny, et il devint manifeste pour tous deux que l’un ou l’autre était de trop sur cette terre.

Il fut convenu que l’on se battrait à mort. Les deux adversaires seraient placés chacun dans un ballon, ils auraient le droit d’emporter avec eux les armes qu’ils voudraient, canons, mortiers, fusils ou carabines.

Henry et Johnny ne communiquèrent leur projet à qui que ce soit, de peur que l’autorité n’en eût connaissance et ne mît obstacle au combat. Ils prirent en secret des leçons d’un célèbre aéronaute français, et, le 25 septembre, ils convoquaient la population à assister à leur ascension. A trois heures, les deux ballons s’élevèrent majestueusement. Henry emportait dans sa nacelle un petit mortier, quant à Johnny, ils’était contenté de prendre une douzaine de ces longues carabines qui servent aux coureurs des bois.

Les spectateurs se demandaient dans quel but les deux voyageurs se chargeaient de ces armes. Leur curiosité ne tarda pas à être satisfaite. En effet, les ballons, qui d’abord avaient évolué presque côte à côte, venaient de se séparer brusquement. Johnny, par une manœuvre des plus savantes, s’élevant au-dessus de son ennemi, lui tira un coup de fusil. Henry Albright, jetant un peu de lest, put éviter la terrible décharge. Il nous faudrait la plume d’un habile stratégiste pour décrire les péripéties de cette lutte mémorable, les élévations, les descentes, les passages à gauche, les passages à droite, etc.

Bornons-nous à dire qu’à quatre heures les adversaires n’avaient pu encore s’endommager, lorsque Henry mit le feu à son mortier, la bombe vint frapper le ballon de Johnny. Celui-ci se sentit perdu, mais il ne voulut pas mourir seul : au moment où son ballon passe auprès de celui d’Albright, Freeman vise son ennemi et l’atteint à la tempe.

Quelques secondes après, on relevait deux cadavres sanglants !

Pillet ainé. « Almanach de la Champagne et de la Brie. » Troyes, 1856.