échafaud

Une bonne occasion de se taire

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alexandre-Ier

Au début du règne de Nicolas Ier, plusieurs conspirateurs, parmi lesquels le poète Relieff, furent condamnés à être pendus. Le poète fut amené le premier au gibet.

Au moment où, après lui avoir passé le noeud coulant, le bourreau monta sur ses épaules pour le lancer dans l’espace, la corde, trop faible, cassa, et Relieff roula sur l’échafaud ensanglanté et meurtri.

On ne sait rien faire en Russie, dit-il en se relevant sans pâlir, pas même tisser une corde.  

Comme les accidents de ce genre avaient pour conséquence ordinaire la grâce du condamné, on envoya quelqu’un au Palais d’Hiver pour connaître la volonté du tsar.

 Qu’a-t-il dit ? demanda Nicolas.
— Sire, il a dit qu’on ne savait pas même tisser une corde en Russie.
— Eh bien, reprit Nicolas, qu’on lui prouve le contraire. 

Victor Fournel. « Dictionnaire encyclopédique. » Paris, 1872.

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Anne Boleyn et le bourreau des coeurs

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Anne-Boleyn

Henri VIII est un atroce Barbe-Bleue qui a fait tour à tour le malheur de six femmes. Deux d’entre elles sont mortes sur l’échafaud.

Une troisième ne l’a évité que par miracle : elle avait eu l’imprudence de contredire son terrible maître dans une discussion théologique; avertie que l’ordre est donné secrètement de lui instruire son procès, elle court le lendemain chez Henri et reprenant sans émotion apparente l’entretien de la veille au point où il avait été laissé, elle s’embrouille volontairement, balbutie, puis se confond en excuses devant « le plus grand docteur de la chrétienté ».

Sa victime la plus intéressante est Anne Boleyn. Ses derniers moments rachètent les fautes passées. Elle songe avec remords à l’épouse qu’elle a détrônée, et faisant appeler la femme du lieutenant de la Tour, elle s’agenouille et dit :

« Allez de ma part, et dans la même posture où vous me voyez, demander pardon à la princesse Marie pour tous les maux que j’ai attirés sur elle et sur sa mère. »

La légende lui prête une lettre curieuse adressée au roi :

« Vous êtes un prince doux et clément, vous m’avez traitée avec plus de bonté que je n’en méritais. Vos bienfaits ont toujours été en croissant pour moi. De simple particulière, vous m’avez faite dame. De dame, marquise. De marquise, reine… et ne pouvant plus m’élever ici-bas, de reine en ce monde, vous allez me faire sainte dans l’autre. »

 » Les grandes infortunes. »  Changeur, P.-A. & Spont, Alfred. Paris, 1890.

Inauguration de la guillotine

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guillotine

On a mis la dernière main à la guillotine; on ne saurait imaginer un instrument de mort qui concilie mieux ce qu’on doit à l’humanité et ce qu’exige la loi, du moins tant que la peine capitale ne sera point abolie. On devrait bien aussi perfectionner le cérémonial de l’exécution, et en faire disparaître tout ce qui tient à l’ancien régime.

Cette charrette dans laquelle on mène le condamné, et dont on fit grâce à Capet, ces mains liées derrière le dos, ce qui oblige le patient à prendre une position gênante et servile; cette robe noire dont on permet encore au confesseur de s’affubler, malgré le décret qui défend le costume ecclésiastique: tout cet appareil n’annonce pas les mœurs d’une nation éclairée, humaine et libre. Peut-être même est-il impolitique de laisser un prêtre assister un contre-révolutionnaire, un conspirateur ou un émigré à son dernier moment. L’ascendant de la religion peut porter le criminel à confier des choses importantes à un confesseur disposé à en abuser par la suite.

Un autre reproche à faire à ce supplice, c’est que, s’il épargne la douleur au condamné, il ne dérobe pas assez aux spectateurs la vue du sang; on le voit couler du tranchant de la guillotine, et arroser en abondance le pavé où se trouve l’échafaud. Ce spectacle repoussant ne devrait point être offert aux yeux du peuple; et il serait très aisé de parer à cet inconvénient plus grave qu’on ne pense, puisqu’il familiarise avec l’idée du meurtre, commis, il est vrai, au nom de la loi, mais avec un sang-froid qui mène à la férocité réfléchie.

N’entend-on pas déjà la multitude dire que ce supplice est beaucoup trop doux pour les scélérats qu’on a exécutés jusqu’à présent, et dont plusieurs, en effet, ont eu l’air de braver la mort ? Le peuple se dégrade en paraissant vouloir se venger au lieu de se borner à faire justice.

« les Révolutions de Paris. » Louis-Marie Prudhomme, Paris,1789,1794.

Les exécutions à Londres au dix-septième siècle

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échafaud

Tous les peuples ont dans leur histoire des pages que l’on voudrait voir disparaître pour l’honneur de l’humanité. L’Angleterre n’a pas échappé à cette loi fatale, et la fin du dix-septième siècle a été pour ce pays l’époque sanglante entre toutes. Quand on relit les tristes annales de ces temps troublés, on assiste à une suite non interrompue d’exécutions et de massacres. L’échafaud est toujours dressé; le gibet reste en permanence.

Innocentes ou criminelles, les victimes sont confondues dans l’ignominie du supplice. C’est d’abord le comte de Strafford, ministre et pair d’Angleterre, qui meurt sous le coup d’une fausse accusation, en 1641. Bientôt après, la hache du bourreau fait tomber une tête royale, celle du malheureux Charles 1er.

A la suite du terrible incendie qui dévora une partie de la ville de Londres, en 1666, huit jésuites, dénoncés par des adversaires religieux, sont pendus en place publique pour donner satisfaction aux fureurs populaires.

Le vénérable vicomte de Stafford, compromis dans la conspiration des poudres, est condamné par le Parlement à être pendu et coupé en quartiers. Le roi Charles II, convaincu de l’innocence de ce vieillard de soixante-dix ans, n’ose pas lui faire grâce; il commue simplement sa peine en une décapitation.

En 1680, les puritains d’Ecosse se soulèvent. Ils sont défaits à la bataille du Pont de Bothwell, et expient leur révolte dans de cruels supplices.

Trois ans après, le complot de Rye-House est la cause de nouvelles exécutions. Algernon Sidney et lord William Russel, l’honneur du parti whig, montent sur l’échafaud.

Le règne de Jacques II est également marqué par des atrocités. La bataille de Sedgemoor livre au roi ses deux ennemis les plus redoutables, Argyle et Monmouth, qui sont mis à mort. Le colonel Kirke et le chef de justice Jeffries, qui s’étaient déjà signalés par leur cruauté, furent chargés de châtier les autres partisans. Ils s’en acquittèrent avec une férocité telle que leurs noms sont restés exécrés en Angleterre.

C’est Jeffries qui écrivait à Sunderland:

« J’ai commencé aujourd’hui ma besogne avec les rebelles et j’en ai dépêché 98. » Ceux qu’il ne pendait pas, il les faisait vendre aux colonies comme esclaves.

Chaque jour, le peuple de Londres, groupé autour du gibet, pouvait assister au spectacle d’une exécution. Des soldats, l’arquebuse au poing, défendaient les abords de l’instrument de supplice. Malheur à ceux qui témoignaient des regrets ou des sympathies pour les condamnés. La main d’un homme d’armes s’abattait sur eux, et on les enfermait dans la Tour.

Cependant le condamné montait l’échelle avec une noble fierté; Il s’arrêtait un moment et se retournait pour protester une dernière fois de son innocence, ou pour adresser de la main un adieu à quelque ami fidèle caché dans la foule. Quelques
minutes après, son corps se balançait dans les airs. La tragédie était terminée.

Mais toutes ces morts vaillantes devaient servir au pays. Tout ce sang ne coulait pas en vain. Une colère sourde s’amassait dans le cœur de tous les Anglais, et la révolution de 1688, pacifique et glorieuse, se préparait au pied même de l’échafaud.

in Musée universel, A. Ballue, Paris, 1873.

Dernier jour d’un condamné

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lcdl2C’est pour aujourd’hui ! Le geôlier de la prison l’a salué en entrant, le directeur l’a appelé monsieur; toutes ces politesses sentent la mort. Déjà il est monté dans la voiture qui doit le mener au bourreau ; la voiture part au grand trot, escortée d’un piquet de gendarmes, et, quand à sept heures et demie, elle s’arrête dans la cour de la Conciergerie, le misérable se croit déjà au pied de l’échafaud.

Ce jour-là, le ciel était sombre et pluvieux, un triste vent d’automne agitait les robes noires qui circulaient dans l’escalier du Palais de Justice, et en dehors on voyait un attroupement de peuple qui avait l’air de se préparer à une fête. Alors on le fit entrer dans la chambre où les condamnés attendent l’heure.

« Que voulez-vous ? », dit le guichetier.

« Un lit de sangle », répondit-il ; et le geôlier le regarda d’un air étonné, et qui semblait dire : « A quoi bon

Il s’endort, son rêve est doux et riant, et l’agonie attend son réveil. Cependant, il rêve encore, il rêve de ses jeunes amours, il rêve de son jeune enfant ; il revient au temps de ses plaisirs de collège, au temps de ses emportements de folâtre jeune homme; il a des amis et une vieille mère ! Puis il se réveille à une heure un quart. Malheureux ! il est presque mort ! Ses reins sont froids, son front brûlant; on dirait qu’un liquide flotte dans son cerveau et bat contre les parois de son crâne ; les yeux lui cuisent comme s’il était dans la fumée, il a mal dans les coudes. Encore deux heures et quarante-cinq minutes, et il sera guéri ! Puis on lui amène sa fille. Elle est fraîche, elle est rose, elle a de grands yeux, elle est belle ! Pourquoi pas avec sa mère ? Sa mère est malade, sa grand-mère aussi ; c’est bien.

« Marie, lui dit-il, ô ma petite Marie ».

« Vous me faites mal, monsieur », répond la pauvre enfant en jetant un cri d’effroi.

Monsieur ! Il n’y a qu’un an, elle l’appelait son père. Elle a oublié visage, parole, accent; cependant, il l’embrassait encore, et la petite fille jouait avec un papier qu’elle chiffonnait dans ses doigts : c’était la sentence de mort de son père. La bonne de l’enfant avait eu le papier pour un sou !

« Rendez-moi mon papier ! », cria l’enfant.

Et le condamné la remit à sa bonne, et il retomba sur son grabat, sombre, désespéré, muet. A présent, ils peuvent venir ; il est bon pour ce qu’ils vont faire. Cependant, trois heures sonnaient. On est venu l’avertir qu’il était temps, et on l’a poussé entre deux guichets du rez-de-chaussée : salle sombre, étroite, voûtée, à peine éclairée par un jour de pluie et de brouillard. Une chaise était au milieu. Cette chaise était pour lui; et, en face, quelques personnes debout, un gendarme et trois hommes ! Le premier, le plus grand, le plus vieux, était gros et avait la face rouge. Il portait une redingote et un chapeau à trois cornes déformé; c’était lui. C’était le bourreau, le valet de la guillotine; les deux autres étaient ses valets à lui. A peine assis, les deux autres se sont approchés comme des chats ; puis, tout à coup, un froid d’acier dans ses cheveux qui tombaient par mèches sur ses épaules, pendant que l’homme en chapeau à trois cornes les époussetait doucement avec sa grosse main.

Autour, on parlait à voix basse. Il y avait un grand bruit au dehors, comme un frémissement qui ondulait dans l’air. C’était la foule qui s’amusait en attendant ! Tout à coup, un des valets enlève la veste du condamné; l’autre a pris ses deux mains qui pendaient, les a ramenées derrière son dos, roulant une corde autour de ses poignets rapprochés ; en même temps on détachait sa cravate, et le col de sa chemise tombait comme ses cheveux sous les ciseaux de l’exécuteur. A cette précaution horrible, au saisissement de l’acier qui touchait sa peau, ses coudes ont tressailli ; il a tremblé, et le valet du bourreau s’arrêtant :

« Monsieur, dit-il, pardon ! Est-ce que je vous ai fait mal ? »

Ces bourreaux sont des hommes très doux. La foule s’impatientait et hurlait plus haut au dehors. Alors, l’un des valets s’est baissé aux pieds du patient, il les a liés au moyen d’une corde fine et lâche qui ne lui laissait à faire que de petits pas. Et le bon prêtre s’est approché avec le crucifix :

« Allons, mon fils, a-t-il dit, partons…»

Le Ciel de Leyenda 2

Il se lève, il marche appuyé sur des valets ; ses pas étaient mous, et fléchissaient comme s’il avait eu deux genoux à chaque jambe. En ce moment, la porte extérieure s’est ouverte à deux battants. Une clameur furieuse, et l’air froid, et la lumière blanche,ont frappé en même temps les paupières du patient. Tout à coup, il aperçoit à travers la pluie mille têtes hurlantes entassées pêle-mêle sur la rampe du grand escalier du Palais ; à droite, de plain-pied avec le seuil, un rond de chevaux de gendarmes ; en face, un détachement de soldats en bataille; à gauche, l’arrière d’une charrette, auquel s’appuyait une raide échelle: tableau hideux, bien encadré dans une porte de prison.

« Le voilà ! le voilà ! », s’écriait la foule.

Il sort enfin, et les plus proches battaient des mains. Si fort qu’on aime un roi, ce serait moins de fête ! C’était une charrette ordinaire, avec un cheval étique et un charretier en sarrau bleu, à dessins rouges, comme ceux des maraîchers des environs de Bicêtre. Le gros homme est monté le premier.

« Bonjour, monsieur Samson! », criaient des enfants pendus à des grilles.

Un valet l’a suivi. « Bravo ! hardi ! », ont crié de nouveau les enfants ; ils se sont assis tous deux sur la banquette de devant. Après quoi, il est monté d’une allure ferme.

« Il va bien ! », a dit une vieille femme.

Cet atroce éloge a relevé son courage. Un coup de fouet a mis le cortège en marche; gendarmes devant, gendarmes derrière ; puis de la foule, de la foule et de la foule, une mer de têtes sur la place. On allait au pas. Le quai aux Fleurs embaumait, c’était un jour de marché. Les marchands ont quitté leurs bouquets pour le voir passer. On louait des tables, des chaises, des échafaudages, des charrettes. Des spectateurs criaient à tue-tête :

« Qui veut des places ? »

Les femmes se disputaient à qui aurait la plus commode. Cependant, la charrette avançait, et plus il approchait du terme, plus il commençait à ne plus voir, à ne plus entendre toutes ces voix, toutes ces têtes aux fenêtres, aux portes, aux grilles des boutiques, aux branches des lanternes, ces spectateurs avides, cette route pavée et murée de visages humains. Tout à coup la Seine s’élargit, la voix de la foule est devenue plus vaste, plus glapissante, plus joyeuse encore ; la charrette s’est arrêtée subitement; c’est là ! Alors on apporte une échelle à l’arrière de la charrette ; le misérable a levé la tête, et il a vu ! Une espèce d’estrade en bois rouge, avec deux grands bras et quelque chose de noir au-dessus. Au pied, un escabeau, rouge aussi, mais d’un rouge plus foncé et plus acre; dans le coin, le reste de la chandelle avec laquelle on avait graissé la rainure…

Extrait de » Œuvres de jeunesse  »   Jules Janin, Jouaust Editeur, 1876.

Pierre François Gossin, le résigné

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Pierre-François-Gossin-revolution

Rien ne prédisposait à une mort violente et infamante le sieur Pierre François Gossin, honnête bourgeois lorrain né à Souilly le 20 mai 1754. Gossin est fils d’un procureur à la chambre des monnaies de Metz: lui-même lieutenant général civil et criminel de Bar-le-Duc, il est plus habitué à poursuivre des coupables qu’à subir des sentences.

Mais le tourbillon de la Révolution va en décider autrement. Elu député du tiers aux états généraux, Pierre François Gossin devient un personnage public qui prend part à des réformes importantes: rapporteur du comité chargé de diviser la France en départements, il est aussi l’auteur d’un rapport sur l’organisation des Archives nationales et l’un des orateurs à demander la création d’un jury populaire en matière criminelle. Enfin, c’est sur la proposition du député Gossin que les restes mortels de Voltaire sont portés au Panthéon.

Son mandat prend fin avec la Constituante, le 30 septembre 1791, et le citoyen Gossin rentre en Lorraine où il vient d’être élu procureur-syndic de la Meuse. Hélas, les Prussiens envahissent la contrée; Gossin conserve ses fonctions, obéissant ainsi aux ordres du duc de Brunswick, l’ennemi juré de la Révolution. Après la retraite des envahisseurs, difficile d’expliquer ce revirement tactique aux membres de la Convention… Traduit devant le Tribunal révolutionnaire, l’ancien constituant est condamné à mort le 4 thermidor an II (22 juillet 1794).

Le lendemain, il est dans la cour de la prison avec ses codétenus, qui montent l’un après l’autre dans la charrette fatale. Et là, il se produit un extraordinaire coup du sort, tel qu’aucun prisonnier ne pouvait l’espérer : Gossin est oublié dans l’appel des condamnés à mort ! Il a la vie sauve et, mieux encore, personne ne fait attention à lui : quand les portes s’ouvrent devant le convoi, il sort aussi, libre comme l’air !

Gossin alors a quarante ans, le voici lâché dans une grande ville pleine de cachettes, une chance unique s’offre à lui de détaler pour sauver sa tête ! Résignation ? Sens du devoir d’un ancien magistrat ? L’évadé suit à pied la charrette jusqu’à la guillotine et monte sur l’échafaud.

« La tortue d’Eschyle et autres morts stupides de l’Histoire. » Bruno Fuligni, Les Arènes, 2012.

L’homme aux mains sanglantes

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guillotine

Le samedi 25 avril 1857, mourait, à Noyon, un vénérable vieillard de 84 ans, François-Joseph Desmorest. C’était un bonhomme que l’estime générale entourait. Chacun, dans Noyon, aimait cet octogénaire doux et bon.

Vivant pauvrement d’une maigre retraite, il faisait chaque jour une petite promenade à travers la ville, où tous le saluaient. Il s’arrêtait pour regarder d’un oeil attendri les jeux des petits enfants qui, candides et confiants, se groupaient volontiers autour du vieillard. Ses mains tremblantes se posaient paternellement sur leurs têtes blondes, comme en un geste auguste de bénédiction. Un pâle sourire éclairait son visage lorsque, le soir venu, il voyait des amoureux enlacés, vivant leurs beaux rêves d’avenir.

Aussi, lorsque François-Joseph Desmorest trépassa, tout Noyon suivit son cercueil. Le journal de la ville, L’Ami de l’Ordre, consacra à sa mémoire un touchant article nécrologique, reproduit quelques jours après par les feuilles du chef-lieu d’arrondissement. Pourtant, Desmorest n’avait pas toujours été entouré de cette sympathie. En un temps, il avait été considéré avec répugnance; on s’était détourné à son passage; on avait reculé à son approche; il inspirait alors un instinctif sentiment d’aversion et d’horreur. Desmorest avait été bourreau ! Fils d’un exécuteur des hautes oeuvres de l’ancien régime, alors que Noyon était siège d’une juridiction criminelle, Desmorest avait paru, tout d’abord, éprouver une certaine hésitation à suivre la carrière paternelle. Enfant encore, il s’était fait soldat.il avait servi comme canonnier dans les premières années de  la Révolution. Mais voici qu’en 1792, il avait abandonné l’armée pour devenir l’un des aides de Sanson. Etrange chose que celle-là. A une époque où l’armée ouvrait, toutes grandes, à ses enfants, les portes de la gloire, un jeune homme la quittait pour se faire valet de bourreau !

On se reporte, malgré soi, à ce qu’écrivait Joseph de Maistre : « Le bourreau se trouve partout, sans qu’il y ait aucun moyen d’expliquer comment; car la raison ne découvre dans la nature de l’homme aucun motif capable de déterminer le choix de cette profession… Qu’est-ce donc que cet être inexplicable qui a préféré à tous les métiers agréables, lucratifs, honnêtes et même honorables qui se présentent en foule à la force ou à la dextérité humaine, celui de tourmenter et de mettre à mort ses semblables ? Cette tête, ce coeur sont-ils faits comme les nôtres ? Ne contiennent-ils rien de particulier et d’étranger à notre nature ? Pour moi, je n’en sais pas douter. Il est fait comme nous extérieurement; il naît comme nous; mais c’est un être extraordinaire, et pour qu’il existe dans la famille humaine, il faut un décret particulier, un Fiat de la puissance créatrice. Il est créé comme un monde… »

Desmorest, qui aurait pu être un de ces admirables héros des armées de la République, avait préféré à l’uniforme du soldat, la souquenille hideuse du valet de guillotine. Chaque jour, il accomplissait son terrible office. Il seconda Sanson le père puis Sanson le fils dans leur besogne meurtrière. Il aida à l’exécution des nobles, des prêtres, des religieuses, de tous ceux que lui envoyait le tribunal révolutionnaire. Le sang « d’un roi », celui « d’une reine jaillirent sur lui et, peut-être « éclaboussèrent son visage. Puis les victimes changèrent. La guillotine réclamait chaque matin un sang nouveau : les dieux avaient soif. Après les royalistes, ce furent les républicains qui se proscrivaient entre eux et, les uns après les autres, allaient à la mort. Impassible, Desmorest guillotinait toujours; girondins, hébertistes, dantonistes, venaient tour à tour donner leurs têtes en suprême holocauste. Puis, ce fut le tour de Robespierre lui-même, agonisant déjà d’une atroce blessure. Et l’échafaud repu, un moment se reposa.

Puis le sang recommença à couler, plus lentement; les derniers Montagnards expirèrent, Babeuf fut sacrifié. La guillotine semblait lasse et, lorsque, en prairial an VI, Desmorest avait cessé son office auprès de Sanson, elle chômait. Desmorest fut alors nommé exécuteur des hautes-oeuvres dans les Alpes-Maritimes. Il y resta seize ans. Le comté de Nice ayant été rendu au roi de Sardaigne, Desmorest fut pourvu d’un autre poste et envoyé comme exécuteur dans la Loire, à Montbrison, puis dans la Corrèze, à Tulle. Vers 1825, il prit sa retraite et vint vivre à Noyon, avec sa famille, d’une petite pension que les changements de 1830 et de 1848 réduisirent successivement. Noyon accueillit l’ancien bourreau sans enthousiasme. Mais, peu à peu, on s’était accoutumé à voir cet homme circuler à travers la ville. Et puis on sut que cet ancien exécuteur portait, sous sa rude enveloppe, un cœur accessible à la bonté. Ses mains, qui avaient versé indifféremment le sang de l’innocent et celui du coupable, avaient su se tendre vers les malheureux. Desmorest avait eu compassion de ceux qu’il immolait. Il n’avait jamais craint, au risque de se compromettre à des yeux soupçonneux, de rendre aux condamnés les menus services qu’ils réclamaient de lui à leur dernière heure. Un souvenir, une pensée, une boucle de cheveux à transmettre à un être aimé, Desmorest acceptait ces missions et, dans une certaine mesure, l’aide de Sanson devenait un consolateur. Selon le mot de Balzac, le froid couteau d’acier, lui-même,eut du coeur.

Aussi, on en arriva, dans Noyon, à absoudre le bourreau de la sinistre mission qu’il avait accomplie. Les passions humaines, l’esprit de parti même y aidèrent. Plus d’un Noyonnais pardonna à Desmorest d’avoir été l’un des bourreaux de Madame Elisabeth, parce qu’il avait été aussi celui de Robespierre. Certains lui pardonnèrent l’exécution de Charlotte Corday, parce qu’il avait abattu aussi la tête jeune et ardente de Saint-Just. Petit à petit, le bourreau retraité s’était trouvé accueilli des uns et des autres et l’on finit même par aimer à le rencontrer. Il savait raconter de si dramatiques histoires ! On l’écoutait faire le récit des événements terribles auxquels il assista. Il narrait avec complaisance la mort d’un Danton ou d’un Camille Desmoulins. Le bonhomme en arriva même à embellir ses récits. Son imagination ajoutait encore à la réalité et il exagérait parfois la part qu’il avait prise à l’exécution de tant de personnages illustres.

Desmorest acheva ainsi sa vie dans le calme et la paix, et comme l’écrivit L’Ami de l’Ordre : « La sympathie publique n’a pas fait défaut aux derniers jours de sa vieillesse qu’il avait su rendre respectable. » A 84 ans, Desmorest entrait dans l’éternel repos et, à jamais, se croisaient sur sa poitrine ses mains qui, si longtemps, s’étaient empourprées de sang vermeil.

 « Chroniques du pays d’Oise, Les sentiers du passé. » J. Mermet, Impr. du Progrès de l’Oise, Compiègne, 1927.