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Le portrait posthume

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Louis Delluc, qui publie un beau roman « La Guerre est morte », professait une grande amitié pour Ernest La Jeunesse. Il n’hésitait d’ailleurs pas à le taquiner, ce qui n’était point pour déplaire à cet ironique, charmant et terrible écrivain.

Il lui disait souvent l’année dernière :

J’écris un roman pas banal, plein de gens connus. Vous y êtes, bien vivant, vous aussi. Il y a là un diable de littérateur qui collabore au  Journal. Ah ! je ne vous dis que ça ! Vous m’en direz des nouvelles.

Et chaque fois, La Jeunesse, agacé, finissait par répondre :

Eh bien, apportez-moi votre sale bouquin et je verrai la gueule que j’ai dedans.

Comme cela menaçait de tourner à la colère, l’auteur promit enfin :

Je vous le porterai la semaine prochaine.

Trois jours après, les quotidiens annonçaient la mort d’Ernest la Jeunesse.

« Le Carnet de la semaine. » Paris, 1917.

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Bévue

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Si faire manœuvrer des bandits dans un roman-feuilleton est un jeu innocent, la police ne l’entend pas toujours ainsi. L’écrivain populaire Ponson du Terrail eut une fois maille à partir avec la justice.

Un jour, sur le trottoir d’une rue parisienne, un agent zélé trouva une carte de visite. Elle portait ces mots imprimés :

« Vicomte Henri Ponson du Terrail ». Au verso, écrites à la plume, ces trois mentions : « Le 23, tuer Bavolet. Le 25, le chef des maçons. Le 29, mettre à mort Nina. »

La police de l’Empire voyait des complots partout, et l’agent qui avait ramassé le morceau de carton accusateur flairait une série de crimes et aussi un avancement mérité. Ponson du Terrail fut appelé dare-dare chez le juge d’instruction. Au cours de l’interrogatoire, le juge dit à celui qu’il croyait capable des plus grands forfaits :

Allons, pas de sinistres plaisanteries ! Vous vous dites innocent ? Pourquoi avez-vous projeté de tuer le nommé Bavolet ?
— Mais, monsieur le juge, c’est un personnage de mon roman, et je veux le faire disparaître dans le feuilleton du 23.
— Oui, oui, parlez toujours; cela ne m’empêchera pas de vous arrêter.

Sur ces entrefaites arriva dans le cabinet du juge un autre magistrat, qui, après avoir serré la main à son collègue, lui dit :

Cher ami, lisez-vous Bavolet ? Chez moi, il n’est question que de Bavolet. Ce feuilleton rend fous tous les gens de ma maison.

Le juge d’instruction, ce jour-là, ne poussa pas plus avant son interrogatoire. Il se mit à rire de la bévue que son agent de police allait lui faire commettre, et il fit des excuses au romancier, dont il devint l’ami.

« Le Gaulois. »Paris, 1918.
Illustration : http://jean.gallian.free.fr

Le sosie

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Un gentleman londonien, qui soutenait mordicus être le portrait tout craché de Mark Twain, lui envoya sa photographie :

« Ma ressemblance avec vous n’est-elle pas prodigieuse, extraordinaire ? » lui écrivait-il.

L’illustre écrivain répondit :

« Monsieur, je trouve que votre photographie me ressemble beaucoup plus que je ne me ressemble moi-même; aussi, l’ai-je fait tout de suite encadrer, et je viens de la suspendre dans mon cabinet de toilette à la place de mon miroir, afin de me raser devant tous les matins. »

Balzac ou de Balzac

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L’illustre romancier a toujours signé ses œuvres en faisant précéder son nom de la particule, mais seulement à dater de 1830. Ce n’est pas cependant qu’il pût prétendre à faire supposer qu’il descendît de la famille de l’auteur des Lettres de la Charente, le sieur de Balzac, mort en 1654. Ce n’eût d’ailleurs été là  qu’une apparence, car l’écrivain du XVIIe siècle se nommait en réalité Jean-Louis Guez, et il s’était anobli lui-même en faisant suivre son nom de celui de sa propriété « de Balzac ».

Voici l’acte de naissance de l’illustre auteur du Lys dans la Vallée, de la Peau de chagrin, et de tant d’autres chefs-d’œuvre :

« Aujourd’hui, deux prairial an sept de la République française, a été présenté devant moi, Pierre-Jacques Duvivier, officier public soussigné, un enfant mâle, par le citoyen Bernard-François Balzac, propriétaire, demeurant en cette commune, rue de l’Armée-d’Italie, section du Chardonnet, n° 25; lequel m’a déclaré que ledit enfant s’appelle Honoré Balzac, né d’hier, à onze heures du matin, au domicile du déclarant; qu’il est son fils et celui de citoyenne Anne-Charlotte-Laure Sallambier, son épouse, mariés en la commune de Paris, huitième arrondissement, département de la Seine, le onze pluviôse an cinq. etc. »

On pourrait répondre que, sous la Révolution et jusqu’à la création de l’Empire, les actes de naissance ne donnaient la particule à personne. Cela n’est pas toujours vrai : il existe en effet beaucoup de constatations d’état civil, établies pendant les dix dernières années du XVIIIe siècle, où sont mentionnés les particules, les qualités, et même les titres seigneuriaux des intéressés. D’ailleurs un autre document vient démontrer et confirmer l’exactitude de la déclaration d’état civil que nous venons de reproduire : c’est l’acte de naissance même d’Henri-François Balzac (également sans particule), frère cadet d’Honoré, et qui est né le 20 décembre 1807, époque à laquelle personne ne pouvait plus craindre d’énoncer ses titres, qualités et particules, dans les actes quelconques de la vie civile.

Il résulterait donc de ce qui précède que le romancier Honoré de Balzac n’aurait pas droit à la particule, et pourtant l’Intermédiaire du 25 septembre 1890 cite à ce propos la phrase suivante, empruntée au manuscrit de l’Historique du procès du « Lys dans la Vallée » :

« Quand je me suis appelé Balzac tout court, c’est que j’étais dans le commerce, et que la particule y aurait été déplacée. »

« Gazette littéraire, artistique et bibliographique. »  Paris, 1891. 

L’esprit de Pailleron

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Candidat à l’Académie française, Edouard Pailleron, célèbre depuis l’immense succès, en 1881, du  « Monde où l’on s’ennuie », commençait par Ernest Renan la série de ses visites obligatoires.

A peine est-il introduit dans le cabinet de l’illustre écrivain, que ce dernier se lève et du ton le plus affable :

Prenez donc une chaise, cher monsieur, dit-il.
Oh pardon, maître, riposta Pailleron,mais ce n’est pas une chaise que je suis venu vous demander : c’est un fauteuil !

« Gazette française. » Paris, 1933.

Le vilain petit Andersen

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vilain-petit-canardAndersen, célèbre aujourd’hui dans le monde entier et qui fut entouré de gloire vers la fin de sa vie, eut assez de mal à percer. C’est son histoire symbolique qu’il a racontée dans le Vilain petit canard

Ce vilain petit canard est fort malheureux : toute la basse-cour le trouvant gros, laid, mal emplumé, lui fait la guerre, se moquant de lui, le signalant aux chats. Il n’y a pas jusqu’à sa mère qui, honteuse d’avoir mis au monde un semblable monstre, ne souhaiterait de le voir disparaître. Désespéré, il s’en va, et longtemps, longtemps, lorsqu’il rencontre des poules, des canards sauvages, des oies, des chats, même des humains, il est toujours houspillé, et si malheureux, si malheureux, qu’il déclare soudain qu’il ne vous contera plus ses misères et ses peines tant il y en a ! 

… Mais voilà, qu’un jour, traversant un lac, il aperçoit trois magnifiques cygnes. Dieu qu’ils sont beaux ! Sans doute sont-ils méchants aussi, et il va s’enfuir, s’attendant à recevoir des coups de bec. 

Mais quelle délicieuse surprise ! En se penchant sur l’eau, unie comme un miroir, il s’aperçoit tout à coup qu’il ressemble à ces beaux cygnes. Il est donc un beau cygne lui aussi, et les autres cygnes lui font fête, lui donnent des miettes de pain et le couvrent de caresses. 

C’était le résumé de la vie d’écrivain d’Andersen qui avait connu toutes les déceptions avant d’arriver à la notoriété, puis au succès. Et le conte se termine par ces mots : 

« Peu importe d’avoir été couvé par une cane, parmi des canards, pourvu qu’on soit éclos d’un œuf de cygne... Et ivre de bonheur, mais toujours modeste, comme il sied à un bon cœur, le nouveau cygne s’écrie : «  Jamais, quand j’étais le vilain caneton, je n’aurais rêvé une telle félicité. »

Maurice Gérard. « Le Journal du dimanche : gazette hebdomadaire. »  Paris, 1905.

Illustration : capture You Tube.

Pour travailler en paix

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Un écrivain américain fort répandu, Mr. Jack London, aime travailler en paix, et comment pouvoir travailler en paix lorsqu’on est connu et que les importuns, les quémandeurs et les débutants sont, du matin au soir, pendus au cordon de sonnette ou, s’il n’y a pas de sonnette, en attente devant la porte, guettent la sortie du maitre ?

Mr. Jack London, désireux de fuir la compagnie des gens que nous venons de citer et qui n’ont rien à faire, sinon rien à dire, a fait mettre l’avis suivant sur la porte de sa résidence à San-Francisco. Vous admettrez avec moi que cet avis est assez spirituel :

On ne reçoit pas, sinon pour affaire. On ne fait pas d’affaires ici !

N’entrez pas sans frapper, s’il vous plait. S’il vous plait, ne frappez pas ! 

Et les importuns doivent comprendre !

« Le Magasin pittoresque. »  Paris, 1908.