Emma Calvé

Mata-Hari

Publié le Mis à jour le

mata hariOn reparle d’elle, à cause d’une sérieuse étude, documentée, qui raconte sa fin. Je l’ai vue dès son apparition à Paris, lorsqu’elle dansa chez Emma Calvé, entre les colonnes d’un temple, sveltes et nues comme elle-même.

Elle ne dansait guère, mais elle savait se dévêtir progressivement, et mouvoir un long corps bistré, mince et fier. Une fête hindoue, la montra un peu plus tard dans un jardin, toujours nue au grand soleil de juin, et montée sur un cheval blanc à caparaçon et harnais incrustés de turquoises véritables. D’ambre le soir, sa peau devenait quasi mauve au clair du jour, inégalement et comme artificiellement teintée. Paris, engoué d’elle, vantait sa chaste nudité, enregistrait les anecdotes que Mata-Hari contait sur un passé plein de drames asiatiques.

« Mon mari, disait-elle, était si jaloux qu’il m’a coupé presque entièrement les seins. Je montre tout mon corps qui est pur, mais je cache sous un gorgerin de joyaux mes seins mutilés. »

Partout conviée, partout payée, elle arrivait nue, dansait vaguement, les yeux baissés, disparaissait roulée dans des voiles sombres. Un jour, une garden-party mit en face de moi, au détour d’une allée, une grande femme gauche, en costume tailleur à carreaux noirs et blancs qui me secoua la main et qui dut, pour que je la reconnusse, se nommer. Car la carrure, la veste boutonnée trop haut, le soulier jaune, la voilette blanche à grands dessins et le chapeau malencontreux, tout cela prenait, sur la pseudo-Hindoue, une signification telle que lady W… divinatrice sans s’en douter, me demanda négligemment :

Qu’est-ce que c’est donc que cette Berlinoise ?

Colette.
colette
Paris, 1923.

Publicités

Un procès d’Emma Calvé

Publié le Mis à jour le

carmen

L’impresario Schürmann demande aux juges du tribunal civil de Paris de condamner Mme Emma Calvé à lui payer un dédit de 20,000 francs et une somme de 3,000 francs pour frais divers.

Nous sommes en juillet 1904. Mme Emma Calvé vient d’être engagée par M. Schürmann pour une tournée en Allemagne et en Autriche. Elle doit se faire entendre dans Carmen et dans Cavalleria rusticana. La tournée comprenait vingt représentations, Mme Emma Calvé devant toucher 40 % sur les recettes brutes. Son dédit était de 20,000 francs. A Leipzig et à Hambourg, le succès fut éclatant, mais à Dresde un incident grave se produisit et c’est sur cet incident que s’appuie aujourd’hui M. Schürmann pour justifier sa demande.

On jouait Carmen. La salle était comble. Les deux premiers actes et le commencement du troisième avaient valu aux interprètes et plus spécialement à Mme Emma Calvé un succès triomphal. Mais soudain un flottement se produit parmi les artistes en scène. On en est au moment où Carmen veut pénétrer dans le cirque pour assister à l’entrée d’Escamillo et le voir combattre le taureau qu’il doit tuer en son honneur. Mais don José l’en empêche et la poignarde. Or, d’après le livret, Carmen doit pendant cette scène, tourner le dos au public, c’est-à-dire faire face à don José qui lui barre le chemin. Et ce soir-là, raconte Me Daniel Cogniet, l’avocat de M. Schürmann, Mme Emma Calvé avait voulu renoncer aux prescriptions du livret, c’est-à-dire qu’elle voulait, pour son dernier récitatif, faire face au public, obligeant ainsi don José à la poursuivre et à la poignarder dans le dos.

Mais il arrive que le ténor allemand qui lui donne la réplique oublie la modification voulue par la cantatrice. Il ne bronche pas et Mme Emma Calvé de lui jeter l’épithète d’imbécile, suivie bientôt, à voix plus haute, de plusieurs autres plus vives. Cependant don José, ahuri, ne bronche toujours pas et c’est alors que perdant tout sang-froid, Mme Emma Calvé aurait prononcé trois fois le mot qu’illustra Cambronne à Waterloo. Scandale, cris, protestations. Départ précipité du roi de Saxe, qui assistait à la représentation. Bref, la salle se vide en un clin-d’oeil. Le lendemain le directeur général de l’Opéra-Royal adressait à M. Schürmann le télégramme suivant :

« Vu que Mme Calvé, comme, on m’informe à l’instant et certifié par des témoins, s’est laissé entraîner d’une façon regrettable à insulter gravement un des premiers membres de l’Opéra-Royal (le ténor allemand), je ne peux plus permettre à cette dame de remettre les pieds à l’Opéra-Royal.

La seconde représentation n’aura donc pas lieu.

Comte Serbach. »

Dans ces conditions, la tournée devenait difficile, pour ne pas dire impossible. A Berlin, Mme Emma Calvé refuse de jouer dans Cavalleria rusticana et regagne Paris.

Tel est le procès qui vient d’être exposé aux juges du tribunal civil de la Seine.

« Revue musicale de Lyon. » Lyon, 1906.