ennui

Mourir d’ennui

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arnould-lauraguaisVivement épris de la célèbre actrice Sophie Arnould,  et ennuyé de la présence assidue près d’elle de certain prince, assez sot, d’ailleurs, qui était son rival, le comte de Lauraguais alla gravement chez un médecin et lui demanda s’il était possible de mourir d’ennui. 

—  Cet effet de l’ennui, dit le docteur, serait vraiment bien étrange et bien rare.
—  Je vous demande, reprit le comte, s’il est possible.

Le médecin ayant répondu qu’à la vérité un trop long ennui pourrait donner un mal tel que la consomption amènerait à la mort, il exigea et paya cette consultation signée. De là, le comte de Lauraguais allait chez un avocat, lui demandant s’il pouvait accuser en justice un homme qui aurait formé le dessein, par quelque moyen que ce fût, de le faire mourir. L’avocat dit que le fait n’était pas douteux et, sur les instances du comte, il écrivit, puis signa cette déclaration.

Muni de ces deux pièces, de Lauraguais portait une plainte criminelle devant la justice contre ce prince qui, prétendait-il, le voulait faire mourir d’ennui, ainsi que Sophie Arnould.

Ajoutons que cette bizarre affaire n’eut aucune suite mais qu’alors elle fit grand tapage.

« Nos lectures chez soi. » Paris, 1910.

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Les goûts

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peintreTrois choses sont nécessaires à l’homme pour que sa vie soit complète : une profession, des affections, des goûts. La profession répond à ses besoins d’activité et d’intelligence. Les affections, à ses besoins de cœur. Les goûts, à ses besoins de délassement. 

On ne peut pas toujours travailler, on ne peut pas toujours penser, le cœur a ses intermittences. Les goûts remplissent les vides. C’est l’intermède, la distraction, le plaisir, parfois même le soutien. Les goûts relèvent tour à tour du corps et de l’esprit. L’ouvrier qui a le goût de la lecture se repose, en lisant, de ses fatigues corporelles. L’artiste qui a le goût des exercices physiques se repose de son art en faisant travailler ses membres.

Les goûts ont mille objets différents. Ils s’appellent successivement la chasse, l’équitation, la natation, l’escrime, la pêche, le jeu, l’amour des fleurs, l’amour des arts, voire même l’amour des travaux manuels. 

Victor Hugo était tapissier, cela le délassait d’être poète. Tour à tour, il ciselait une orientale ou agrémentait un baldaquin. On prétend même qu’à la mort de sa fille, incapable de travail, rebelle à toutes les consolations, il ne trouva qu’un seul moyen de tromper quelque peu sa douleur, ce fut de remeubler son appartement. 

Saint Marc Girardin était menuisier. Quand il était fatigué d’avoir travaillé dans sa bibliothèque, il travaillait à sa bibliothèque même. Il posait des rayons, il rabotait des planches. Le plaisir de la lecture épuisé, il s’occupait encore de ses livres, il les logeait. 

Les goûts ont cet avantage considérable qu’il en existe pour tous les âges comme pour toutes les positions. La vieillesse éteint les passions, suspend les occupations, coupe court aux ambitions et vous livre en proie à ce terrible ennemi qu’on appelle le repos et qui, en réalité, se nomme l’ennui. Qui peut seul le combattre ? Les goûts. 

Ernest Legouvé, 1890.