Etats-Unis

Lettres perdues

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Dead Letter OfficeSavez-vous ce que deviennent, aux Etats-Unis, les lettres tombées au rebut ?

Celles qui proviennent du Canada, de la Grande-Bretagne, de la Suisse, du Sud-Amérique et de l’Australie sont, par suite d’une convention spéciale, jetées aussitôt au feu. La France, l’Italie, la Russie, l’Espagne, la Norvège, la Suède, le Danemark et la Belgique montrent pour la correspondance de leurs nationaux un peu plus d’intérêt : elles les réclament intégralement, et la Russie pousse même la sollicitude jusqu’à faire recommander ses retours.dead lettersLe pays qui fournit le plus de besogne au Dead Letter Office (bureau des lettres au rebut), est l’Italie. La raison en est à la fois curieuse et simple : l’Italien qui écrit à son compatriote émigré aux Etats-Unis néglige couramment d’affranchir sa lettre. Le destinataire, de son côté, ne se soucie guère de payer la double taxe. Il lui suffit généralement de reconnaître l’écriture de l’envoyeur et de lire le nom de la ville d’où provient la missive, et il en conclut que son correspondant se porte bien, et rend la lettre au porteur… sans la décacheter.

On ne saurait économiser plus sagement.

« Le Pays : journal des volontés de la France. » Paris, 8 octobre 1902.

Pour un précurseur oublié

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émile-cohlEmile Cohl, qui inventa le dessin animé, vit aujourd’hui dans une gêne voisine de la misère. La nouvelle a été publiée, ces jours derniers, par plusieurs journaux. On l’a lue, parfois avec une douloureuse surprise, mais il ne semble pas qu’elle ait autrement retenu l’attention. On connaît Max Fleischer, Walt Disney, Pat Sullivan, les grands « cartoonists » américains qui ravitaillent nos cinémas en dessins animés, mais le nom d’Emile Cohl est à peu près ignoré. 

Et pourtant c’est bien Emile Cohl qui, le premier, imagina de faire gesticuler sur l’écran des « bons hommes » dessinés. Sa première bande fut projetée en juin 1907 à Paris.  Aujourd’hui, à quatre-vingts ans, Emile Cohl se trouve à peu près sans ressources. 

Emile Cohl — qui avait lâché l’apprentissage de la bijouterie pour vivre de son crayon, ce qui lui va- lut de faire connaissance, dès sa jeunesse, avec le régime de la vache enragée — était un caricaturiste connu quand le hasard l’amena au cinéma. Elève d’André Gill, à qui il avait été présenté par Carjat, il avait collaboré à la Nouvelle Lune, au Charivari, au Courrier Français, à l’Hydropathe et à bien d’autres feuilles spirituelles et éphémères  quand, un beau matin de 1905, flânant par les rues de Montmartre, il aperçut une affiche de cinéma un peu trop manifestement inspirée d’un de ses dessins. 

Le jour même il se rendait chez Gaumont aux fins d’information. Il y fut reçu par Louis Feuillade, qui ne s’occupait pas encore de mise en scène, mais qui occupait déjà dans la maison une place fort importante. On parla. 

Et, quand il sortit, Emile Cohl était attaché, avec des attributions assez confuses, à ce qui devait devenir plus tard le département des scénarios.

cohl « Mon travail quotidien terminé, je cherchais… et bientôt, encouragé par mes directeurs, je me mis à confectionner mon premier dessin animé. La besogne était considérable : j’étais seul, bien entendu, je n’employais ni découpages, ni décors et, alors comme aujourd’hui, chaque mètre de pellicule exigeait cinquante-deux images différentes, soit, pour moi, cinquante-deux croquis qui ne différaient les uns des autres que par des nuances quasi imperceptibles. Je mis des mois à venir à bout de mon premier film : il avait 36 mètres et comportait 1.872 dessins. Sous le titre Fantasmagorie, on le projeta au Gymnase — c’était alors un cinéma — en juin 1907. La bande eut du succès et je me mis immédiatement à en fabriquer une seconde. 

« Ce deuxième film, le Cauchemar du Fantoche, ayant été bien accueilli lui aussi, je continuai et, en quatre ans, travaillant successivement pour Gaumont, pour Pathé, pour Eclipse et pour Eclair, passant mes jours et mes nuits entre ma planche à dessin et mon appareil photographique, je composai près de trois cents films, dont le plus long ne revenait pas à plus de 400 francs. Les bénéfices étaient appréciables. 

« Cependant on ne songeait nullement à industrialiser ma production et, en 1912, je fus envoyé aux Etats-Unis. A Fort-Lee, où je m’installai, je m’amusais, entre deux reportages  d’actualité, à faire des dessins animés. Je reçus des visites flatteuses. Des personnalités importantes du cinéma américain vinrent me voir. On s’intéressa à mes travaux, on examina mes appareils, on s’enquit de mes procèdes, on me demanda des  renseignements…

« La guerre m’obligea à quitter les Etats-Unis. J’abandonnai le cinéma mais, quand les premiers dessins animés américains parvinrent en France, je compris que mes démonstrations n’avaient pas été perdues pour tout le monde. 

« Seulement, auprès de qui aurais-je pu protester ? » 

Telle est l’histoire d’Emile Cohl.  

emile-cohl

Elle rappelle étrangement celle de Georges Méliès, cet autre précurseur du cinéma français, qu’on retrouva un jour, il y a quelque dix ans, tenant un modeste « bazar-à-treize » dans le hall de la gare Montparnasse. 

On a, depuis, rendu justice à  Meliès. C’est bien. Mais qu’a-t-on fait pour Emile Cohl ? Il ne demande rien ? Mais c’est peut-être pour cela qu’il faut « faire quelque chose ». 

Messieurs du Cinéma, on vous écoute ! 

L.-R. Dauven. « Ce soir. » Paris,  24 avril 1937.

Satanés préjugés

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train vapeur

Dans un article publié aux Etats-Unis, M. Hoffman, vice président de la Studebaker Corporation, raconte que, en 1828, dans une ville de l’Etat d’Ohio, on avait demandé le local de l’école pour tenir une réunion où serait discutée l’application de la vapeur aux chemins de fer. 

La réponse fournie par la direction de l’école était, négative et disait textuellement : 

« L’école est à votre disposition pour discuter toutes sortes de questions convenables, mais des affaires, comme celles des chemins de fer, sont absurdes. L’évangile n’a jamais parlé des chemins de fer. Or, si Dieu avait voulu que ses créatures raisonnables voyageassent à l’épouvantable vitesse de 15 milles à l’heure, il l’aurait annoncé par le moyen de ses saints prophètes. La vapeur est un artifice de Satan pour emporter les âmes immortelles en enfer ».

« L’Écho de Bougie. » Bougie, Algérie, 1931.

L’idole de la  jeunesse américaine 

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public-elvis presleyComment luttez-vous, en France, contre Elvis Presley ? Des centaines de fois, aux États-Unis, cette question m’a été posée par les Américains que je rencontrais pour la première fois. 

Qui donc est cet Elvis Presley inconnu hier encore et aujourd’hui au faîte de la célébrité ? Par quel pouvoir magique transporte-t-il les jeunes à un degré d’exaltation qui frise l’hystérie ? Sur son cas, l’opinion américaine est divisée. Si les adultes ne se bornent à juger le roi du Rock N’ Roll qu’à travers les ravages de sa stupéfiante popularité, les jeunes, eux, sont intarissables sur leur idole. 

Elvis Presley est certes un cas peu banal. Chauffeur de poids lourd parfaitement inconnu, il décida à 18 ans de changer de personnalité pour s’élever au-dessus de sa condition. De petit chanteur de campagne qu’il était il battit en moins de 2 ans tous les records de vente de disques et, après avoir conquis la radio et la T.V., il vient de terminer son premier film à Hollywood. Ses chemises de velours, ses longs favoris, son style trépidant et son talent lui rapportent actuellement 1 million de dollars par an. elvisTous ceux qui l’ont approché sont unanimes à reconnaître qu’il est d’un naturel doux et timide, parfaitement conscient de ses limites, ne se sentant réellement à l’aise que sur scène ou parmi ses intimes. On ne l’a jamais vu fumer ou boire et on le dit très attaché à sa mère. Les psycho-sociologues affirment (comment les contredire ?) que le phénomène Presley a surgi à son heure. D’après eux, 10 ans plus tôt, la jeunesse l’aurait rejeté. Quoi qu’il en soit, ce garçon de 21 ans s’est taillé un chemin, dans la jungle hostile de la capitale du cinéma. 

Son succès durera-t-il ? Déjà une autre étoile monte au ciel des vedettes : Pat Boone. Signe infaillible de sa popularité : la vente de ses disques est en passe d’égaler celle d’Elvis Presley. Les supporters de ce dangereux concurrent estiment que le roi du Rock N’ Roll s’habille mal, est vulgaire et manque de culture. Alors que Pat…

 « La Cité : revue de la Cité universitaire de Paris. » Paris, 1957. 

Parlez-moi d’amour…

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femme radioCertaines stations radiophoniques des Etats-Unis ont inauguré une causerie amoureuse. Chaque jour, le « radio-lover » parle d’amour à des milliers de femmes qui sont à l’écoute. Sa voix douce et insidieuse trouble le cœur des auditrices. Il débute généralement en ces termes :

« Maintenant que nous ne sommes plus que trois : vous, le poste et votre amoureux radiophonique, approchez votre chaise plus près de la voix du speaker et laissez-moi vous parler d’amour ».

Il est à noter que ces émissions amoureuses commencent à 10 heures du matin alors que les maris sont au bureau, et que leurs femmes estiment qu’elles ont le droit de se distraire un peu des rudes besognes ménagères. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les maris américains ne se plaignent pas, paraît-il, de ce flirt d’un nouveau genre.

« C’est encore le moins dangereux », pensent-ils sans doute…

« Le Petit journal. » Paris, 1935.

Les petites superstitions  des midinettes américaines 

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Johann HamzaIl n’est rien de tel que la vie en commun pour ramener les hommes à la crédulité de la première enfance. Dans un régiment, dans un atelier ou à bord d’un navire, les articles de foi les plus invraisemblables sont accueillis avec autant d’empressement et de candeur que dans un collège de garçons ou un pensionnat de jeunes filles. Il semble que toutes les superstitions admises dans les magasins des cinq parties du globe se soient donné rendez-vous dans la métropole commerciale des Etats-Unis. 

Lorsqu’une modiste laisse tomber de ses mains un chapeau qu’elle n’a pas encore  achevé, c’est un signe de bon augure, car une coiffure qui a roulé sur le parquet ne peut manquer d’être vendue. En revanche, la chute d’une paire de ciseaux annonce toujours une calamité effroyable si l’ouvrière qui, par sa maladresse, s’est exposée à un semblable malheur, commet l’imprudence de les ramasser elle-même. Il faut qu’elle mette le pied sur les ciseaux et attende qu’une de ses compagnes les ramasse et les lui rende. 

Un chapeau de mariée attire des bénédictions sans nombre sur l’ouvrière qui est chargée de fixer des fleurs d’oranger sur ce fragile édifice de dentelles blanches. Mais pour qu’une pareille tâche porte tout le bonheur qu’il est permis d’en attendre, la modiste doit se servir d’un de ses cheveux pour coudre le dessous de la coiffure nuptiale.

Un mot enfin des éternuements, qui sont un langage aussi difficile à interpréter que les le signaux de la marine. Ils changent de sens suivant le jour de la semaine. Le lundi, ils annoncent un danger, le mercredi une lettre, le vendredi un événement fâcheux, mais c’est surtout le mardi qu’ils sont enregistrés avec soin et donnent lieu à des commentaires sans fin. Une modiste qui éternue ce jour-là embrassera le lendemain un étranger.

A peine avons-nous besoin d’ajouter que ce présage inquiétant ne se réalise jamais. Les demoiselles de magasin de New York sont des jeunes filles fort sages qui ne sauraient se permettre une pareille familiarité.  

Paris, 1908.
Peinture : Johann Hamza.

Un village unique

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villageUn voyageur, qui vient de visiter un village unique en son genre aux États-Unis, en envoie la description à un journal de New York : 

Ce village, nommé Viorle, situé à l’extrémité sud-ouest du Kansas, a une population de mille habitants et constitue un town indépendant. II fait et exécute ses lois civiles, criminelles, sociales et religieuses. Il n’y a ni hôtels, ni restaurants, ni établissements publics quelconques à Viorle, et l’étranger qui se hasarde est généralement expulsé. Cependant, une exception a été faite en faveur du voyageur à qui nous empruntons ces détails. 

Après une longue délibération, les Prudents, dont il sera question plus loin, lui ont permis de passer quelques heures dans le village. Viorle a été fondé, au commencement de 1868, par un certain nombre de toqués religieux, sur le principe de la communauté absolue de toutes choses. Les maisons sont petites et invariablement de briques, avec proscription rigoureuse de tous articles, non seulement de luxe, mais de commodité. Absence complète de meubles et pas de planchers. Des peaux, étendues sur le sol nu, sont le seul siège en usage. Presque tous les membres de la communauté ont l’intelligence bornée, l’es- prit simple. Ils sont grossiers d’aspect et de mœurs, et ignorants comme des carpes. La loi fondamentale est de ne rien vendre et rien acheter. Tous sont tenus de se mettre au travail au point du jour. Mais ils se reposent dès qu’ils se sentent fatigués ou simplement disposés à la fainéantise, et les Prudents sont souvent obligés de rendre des édits recommandant plus de diligence et d’ardeur au travail. 

Les Prudents sont au nombre de douze et exercent leurs fonctions à vie. Quand l’un d’eux meurt, ses collègues nomment son successeur. C’est le conseil des Prudents qui règle les différends, répartit à chacun sa besogne et partage les récoltes. En fait de magasins, on trouve à Viorle trois vastes entrepôts : l’un pour le maïs, les légumes et autres produits de la terre, l’autre pour les étoffes et les peaux tannées, et le troisième pour le whiskey. Il n’y a pas de familles à proprement parler, le mariage n’étant pas reconnu. Il semble que cet état de choses devrait engendrer des jalousies et des querelles, mais il n’en est rien. 

L’existence des mille habitants de Viorle s’écoule dans un abrutissement monotone et paisible. 

« La Revue des journaux et des livres. » Paris, 1887.
Photo extraite du film : « Back to the Future Part III » Robert Zemeckis, 1990.