Étienne Arnal

L’incognito

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Etienne Arnal, le célèbre comique, était aller passer sa Soirée à un des bals d’été des environs de Paris, et il avait si bien pris la physionomie de l’incognito, qu’à le voir il était impossible de ne pas le regarder comme un honnête bourgeois endimanché.

Il portait un habit marron, un pantalon de nankin, un chapeau gris, un gilet chamois. La spirituelle malice de son regard s’éteignait sous le verre de ses lunettes, commodément posées sur un nez si original par sa forme, si respectable par ses proportions. Il dissimulait de son mieux cet air railleur et narquois qui lui est habituel. Ce jour-là, d’ailleurs, ainsi que cela arrive souvent aux hommes qui savent le mieux provoquer et répandre la gaieté, Arnal était d’humeur triste. Il avait un accès de demi-spleen qu’il essayait de dissiper par le spectacle des plaisirs qui s’agitaient autour de lui.

Pendant qu’il était là, errant seul au milieu de la cohue et s’applaudissant. de ne pas être reconnu, un monsieur l’aborde, le salue et lui dit :

Monsieur, ma femme désirerait danser avec vous.
— Avec moi ? Etes-vous bien sûr de ne pas vous tromper, monsieur ?
— Non, vraiment, c’est bien avec vous, avec monsieur Arnal, que ma femme brûle de danser.
— Se voyant reconnu, Arnal fronce le sourcil et répond d’un ton brusque :
— Je ne danse pas.

Le mari ne perd pas courage et continue :

Veuillez jeter un coup d’oeil sur ma femme, et peut-être changerez-vous d’idée. Ma femme est très bien.
— Je ne danse pas, reprend Arnal.
— Ma femme, ajoute l’opiniâtre mari, n’est pas obligée de courir après les danseurs. Elle n’a jamais dansé avec un comédien et elle en meurt d’envie.
— Très flatté… mais je ne suis pas ici pour me donner en spectacle. Je ne danse pas.
— Savez-vous, monsieur, que ce refus obstiné ressemble à de l’impertinence ? s’écria le mari que la colère gagna.
— Impertinent vous-même ! riposta Arnal non moins irrité. Vous moquez-vous de moi, de venir ainsi me jeter votre femme à la tête ? Pour qui me prenez-vous ? Apprenez, monsieur, que je suis un homme très dangereux, et que si je dansais avec votre femme, il est probable qu’il vous arriverait malheur ! Mais fort heureusement pour vous, je ne danse pas.

A ces mots, le mari ne se contint plus, et il donna à Arnal sa carte, en lui demandant raison de ses outrages.

 — Un duel ! j’aime cela ! s’écria le vaillant comédien.

Et le duel aurait eu lieu sans l’intervention de quelques personnes raisonnables, de quelques amis communs, qui mirent fin à ce débat, où les plaisirs du public jouaient
si gros jeu. L’affaire s’est terminée par un souper, ce qui vaut infiniment mieux qu’un coup d’épée ou de pistolet.

« Le Carillon stéphanois : journal des théâtres, de la littérature et des beaux-arts. »  Saint-Etienne, 1856.

 

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Les bons et les mauvais vers

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Le poète-acteur Etienne Arnal, dans les rôles de Jocrisse, fit les délices des Parisiens au temps de Louis-Philippe. Il ne se payait pas d’illusions sur la gloire poétique. Mais la naïveté du public l’exaspérait.

Il paria un jour qu’il serait applaudi sur la scène en récitant les vers les plus plats et les plus ineptes. Il composa donc le quatrain le plus stupide qu’il put et, au moment fixé, s’avança vers le public, prit un temps, et de sa voix la plus chaude lança ces vers :

Jamais la peur ne fut de la vaillance,
Mille revers ne font pas un succès :
La France enfin sera toujours la France
Et les Français seront toujours Français…

Il avait à peine fini que la salle éclatait en un tonnerre d’applaudissements. L’acteur dut redire et redire encore ses vers et il pensait en lui-même :

« Donnez-vous donc du mal pour faire de bons vers : on ne les lira pas ! »

« Revue belge. »    J. Goemare, Bruxelles, 1926.