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Désertion de Paris

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vacances

Elle n’est pas comparable à la désertion des campagnes. Cependant, elle a pris, cette dernière quinzaine, une ampleur inégalée jusqu’à présent.

Comme jadis on fuyait Limoges, Avignon ou Marseille, alors que la peste y exerçait ses ravages, on a fui Paris, son air étouffant, sa fièvre, ses odeurs. Jamais on ne vit tant de volets tirés, jamais, non plus, tant de devantures closes. Ces rideaux de fer qui resteront baissés pour deux semaines et davantage indiquent un changement profond dans la vie sociale.

Quand Balzac édifiait son oeuvre, les commerçants, d’un bout de l’année à l’autre, étaient rivés à leurs comptoirs. Il ne fallait rien moins que la retraite ou la mort pour les leur faire abandonner. Aujourd’hui, les boutiquiers s’accordent volontiers quelque répit. Ils ont raison, du reste, car ils ne font qu’imiter en cela leur clientèle habituelle. La plupart d’entre eux ont collé sur leur porte un avis manuscrit :

« Réouverture le… »

Et ils sont partis, sans plus d’émoi.

Parmi les innombrables écriteaux de ce genre, nous en avons noté un dont la teneur nous a ravi.

« Fermé jusqu’au 1er septembre pour cause de maladie. »

Gloire au petit cordonnier qui le rédigea dans sa candeur ! Qu’un artisan souffrant annonce, et ce longtemps d’avance, la date de la reprise de ses travaux, voilà qui est d’un optimisme réconfortant !

« Les Annales politiques et littéraires. »  Paris, 1928. 
Illustration : © musée Nicéphore Niepce.

Trois variétés de Robert Macaire

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guichet

Chez le banquier Robert Macaire, rien ne se fait comme chez les autres, la caisse au lieu d’ouvrir de neuf heures du matin à quatre heures du soir, n’ouvre que de minuit à quatre heures du matin.

Il existe une autre variété de Robert Macaire, chez lesquels on paie comme chez celui-ci, le moins souvent qu’on peut, la caisse ouvre à midi et ferme à midi, on ne paie que pendant que le marteau frappe douze coups, encore faut-il que le caissier soit arrivé, autrement, il faut revenir le lendemain, ainsi de suite, cela n’a point de fin.

Mais le plus fort, c’est celui qui constitue la 3ème variété; chez celui-ci la caisse ouvre à onze heures 45 minutes et ferme régulièrement à midi moins un quart. Pour peu qu’on réfléchisse à cet ingénieux système de paiement, on se convaincra sans peine qu’il ne doit pas satisfaire ses créanciers tous les jours.

Hilaire Le Gai, 1852.

Fermeture des magasins

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Entre dix et onze heures du soir, le Parisien rentre chez lui; c’est l’heure à laquelle on finit sa promenade du soir. On quitte les boulevards, on fait ses adieux aux personnes chez lesquelles on a passé la soirée. L’habitué tranquille du café paie sa demi-tasse et se retire ; c’est à ce moment aussi que les magasins se ferment.

Il y a vingt-cinq ou trente ans, les boutiques (car le mot magasin n’avait pas encore été détourné de son sens pour être employé indistinctement à tous les endroits de vente), les boutiques, disons-nous, avaient pour fermeture des volets maintenus par des charnières, se repliant l’un sur l’autre comme les feuilles d’un paravent, et qui venaient s’appliquer le long du mur, des deux côtés de la boutique. Mais le luxe que le commerce a introduit dans ses devantures, le développement des glaces n’a pas fait grâce à l’emplacement des volets; alors il a fallu chercher d’autres méthodes de fermeture.

Aux larges volets de bois on a commencé par substituer des volets de fer dont les feuilles triples ou quadruples n’avaient pas plus d’épaisseur qu’un volet en bois. Alors on faisait des volets beaucoup plus étroits, ce qui faisait gagner moitié de l’emplacement. Toutefois, ces feuilles de fer, presque flexibles, avaient beaucoup de jeu, et présentaient une fermeture tourmentée et difficile, et d’un autre côté, on voulut économiser la petite place que ces volets occupaient encore. Alors on inventa les fermetures volantes qui s’enlèvent et se placent dans une arrière-boutique, dans l’allée ou dans la cour. Dans certains passages, on glisse les volets dans des caveaux ménagés dans la galerie. Le même moyen a été employé dans quelques magasins de nos rues; les volets sont introduits par les soupiraux des caves: ce mode est le plus convenable, mais il exige la présence de deux hommes: l’un est dans la cave pour hisser les volets, tandis que l’autre les reçoit dans la rue. Mais l’usage le plus ordinaire est toujours le transport des volets dans l’intérieur de la boutique.
1840 – Notre_Dame_avant_sa_restaurationLes fermetures exigent un bois dur et solide, résistant au soleil parfois, plus souvent à la pluie, et pour répondre à leur destination, présentant un obstacle sérieux aux tentatives des malfaiteurs, à leurs ciseaux et à leurs scies. Ces volets sont le plus souvent en chêne, d’un bois épais et très lourds. Ce qui ne contribue pas moins à leur poids, c’est leur longueur, qui atteint quelquefois trois mètres, et qui est commandée par la hauteur que l’on donne à la façade des magasins. Bien souvent un homme a toute sa charge de porter un de ces volets sur son épaule. Dans cette position, la tête courbée sous la charge, qui dépasse de un mètre et demi, le porteur dans l’obscurité, sort d’une porte ou d’une allée pour venir fermer le magasin. Il sent qu’il vient de rencontrer un obstacle, il s’empresse de crier : gare, précaution un peu tardive ! l’obstacle était un passant qui, frappé dans le dos ou en pleine poitrine, roule sur le trottoir avec une côte brisée.
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Il n’est presque pas de soirée qu’il n’arrive plusieurs de ces accidents. Ajoutons, pour être dans le vrai, que les blessures n’ont pas toujours cette gravité. Ce n’est quelquefois qu’une dent cassée, moins même, une contusion, une chute ou un accroc aux vêtements; misères sans doute, mais qu’il serait bon d’éviter, d’autant plus que c’est à des vieillards ou à des femmes que ces misères s’adressent le plus souvent. La faiblesse, le grand âge ou les infirmités, sont toujours plus exposés. La victime d’un accident peut s’adresser à la justice; mais, à moins d’un cas fort grave, le gain d’un pareil procès ne vaut pas les faux frais, la perte de temps et les ennuis qu’il occasionne. On préfère garder son mauvais coup et se taire. Aucune plainte n’est formée; et cependant le nombre des personnes atteintes par des volets ou par des barres de fer est très considérable. Alphonse Karr a été meurtri au sang près de l’œil, et une nomenclature serait trop longue pour que nous l’entreprenions.
magasin

Il y a quelques mois, la justice a condamné, comme coupable de blessures par imprudence, un de ces porteurs de volets; mais cet avertissement est sans résultat efficace, et la police ne fera disparaître les dangers qui, tous les soirs, menacent les passants, qu’en forçant les commerçants à placer une personne à l’extérieur qui préviendrait, et en poursuivant les contraventions. Cette prescription de la police forcerait les commerçants à avoir une personne au dehors pendant les cinq ou dix minutes d’apport des volets. Ceux qui ne voudraient pas s’astreindre à cette obligation conserveraient l’ancienne fermeture des volets brisés, ou adopteraient le nouveau système des stores avec chaîne à la Vaucanson, que l’on applique depuis quelques années, et qui consiste dans des plaques de tôle qu’un mécanisme fait monter ou descendre. Toute la devanture se trouve libre et dégagée, et il n’y a rien à redouter pour la sûreté des passants.

Cette nouvelle devanture commence à prendre de jour en jour plus d’extension. Elle a besoin encore de grandes améliorations; mais elle deviendra bientôt générale pour tous les grands magasins, et on pourra alors rentrer le soir chez soi sans se voir culbuter par un volet ambulant. Que la police, en attendant, nous préserve de la négligence et de la maladresse des lourdauds de boutique !

« Tableau de Paris. »  Auguste Jeandel, Ledoyen, Paris, 1854.