Fet

Brouille et paix

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tolstoï-tourguenievA défaut d’un grade supérieur, Tolstoï gagna à la guerre une réputation définitive de grand écrivain. Ses trois récits de Sébastopol sont en effet de pures merveilles. Toutes les qualités de Guerre et Paix se trouvent là en raccourci. La littérature de guerre n’a jamais  rien produit de plus beau. 

Tourgueniev, était déjà très illustre, quand il les lut : « L’article de Tolstoï est extraordinaire, s’écria-t-il. Les larmes me sont venues aux yeux et j’ai poussé un vigoureux hourrah ! » 

Les rapports de Tourgueniev avec Tolstoï offrent aussi de curieuses anecdotes. Les deux hommes se rencontrèrent à Saint-Pétersbourg, puis à Paris, quand Tolstoï y vint. Ils firent même tous les deux un voyage jusqu’à Dijon. Puis une brouille, une furieuse brouille survint. Elle est intéressante à raconter en ce qu’elle illustre fort bien le caractère de Tolstoï. 

C’était, non loin d’Iasnaïa, dans la propriété de son ami, le poète Fet. Tourgueniev était parmi les invités. La maîtresse de maison lui demanda des nouvelles de sa fille naturelle qui était élevée en France. Tourgueniev fit grand éloge de sa gouvernante anglaise :

Avec une exactitude toute britannique, ajouta-t-il, elle m’a prié de fixer moi-même la somme que ma fille peut dépenser pour ses charités. Et maintenant elle accoutume son élève à raccommoder elle-même les vêtements déguenillés des pauvres. 

Et vous considérez cela comme une bonne chose ? s’écria Tolstoï. 

Certainement, répliqua l’autre cela met le bienfaiteur en contact direct avec les personnes qu’il oblige. 

Je considère, moi, qu’une enfant bien habillée, qui tient en mains des haillons sales et puants, accomplit une farce hypocrite et théâtrale. 

Je vous prie de ne pas parler ainsi, s’exclame Tourgueniev avec des regards menaçants. 

Pourquoi ne dirais-je point ce que je suis convaincu être la vérité ? répond Tolstoï. 

Vous estimez alors que j’éduque mal ma fille. Si vous parlez de la sorte, je vous frotterai les oreilles ! 

Puis il disparut de la chambre, en priant ses hôtes d’excuser sa violente sortie.  Tolstoï partit, lui aussi. De la station voisine, il écrivit à Tourgueniev pour lui demander des excuses. Il fit chercher des pistolets et provoqua en duel son rival. La réponse de Tourgueniev, d’ailleurs fort digne, apportait les excuses demandées elle se terminait par la constatation qu’il valait mieux pour les deux hommes, étant donnée l’opposition de leurs natures, cesser désormais toutes relations. Tolstoï, emporté par la colère (c’était en 1861), ne se contenta point d’une telle réponse. Il estimait avoir été gravement offensé. Il exigeait une réparation par les armes. Il réitéra donc ses provocations. 

Son ami Fet, en essayant de le calmer, ne réussit qu’à s’attirer de lui cette verte réplique : « Je vous prie dorénavant de ne plus m’écrire, je vous retournerais vos lettres, ainsi que je fais à Tourgueniev, sans les ouvrir ! »

Sur ces entrefaites, Tourgueniev revint en France où il passait la majeure partie de son temps. Quelques mois s’écoulèrent, Tolstoï, à la réflexion, se repentit de sa violence. Le remords s’empara de lui. il expédia à Tourgueniev un billet pour demander son pardon :

« Je trouve, disait-il, extraordinairement pénible la pensée que je me suis fait de vous un
ennemi ! » 

Tourgueniev pardonna, comme on pense. Mais ce fut bien plus tard seulement que la réconciliation complète et définitive survint.

Raymond Recouly. « Le Figaro. Supplément littéraire du dimanche. » Paris, 1910.

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