folklore

Les fées de France

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fée

La France était bien plus belle quand elle avait encore des fées. Nous étions la poésie du pays, sa foi, sa candeur, sa jeunesse. Tous les endroits que nous hantions, les parcs embroussaillés, les pierres des fontaines, les tourelles des vieux châteaux, les brumes des étangs, les landes marécageuses, recevaient de notre présence je ne sais quoi de magique et d’agrandi.

A la clarté fantastique des légendes, on nous voyait passer un peu partout, traînant nos jupes dans un clair de lune, ou courant sur les prés à la pointe des herbes.

Dans les imaginations naïves, nos fronts couronnés de perles, nos quenouilles enchantées, nos baguettes, mêlaient un peu de crainte à l’adoration. Aussi, comme nous donnions le respect de ce qui est vieux, nous, les plus vieilles du monde ! D’un bout de la France à l’autre, on laissait les forêts grandir, les pierres crouler d’elles-mêmes. Mais les siècles ont marché. Les Chemins de fer sont venus. On a creusé des tunnels, comblé les étangs, et fait tomber tant de coupes d’arbres que nous n’avons plus su où nous mettre.

Dès lors, la vertu de nos baguettes s’est évanouie, et, de puissantes reines que nous étions, nous nous sommes trouvées de vieilles femmes ridées, méchantes. Et voilà comment la France a laissé toutes ses fées mourir.

Extrait « Contes du lundi. » Alphonse Daudet.
Illustration : The kelpie de Herbert James Draper.

Main morte

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dessin-village

Le fief de Lambersart, fertile terroir tout en vertes prairies, vergers et pâturages, venait d’être constitué au profit de Messire Pierre Neveu ; lequel fief ressortissant de la Châtellenie était tenu de la gouvernance de la salle de Lille. C’est là, qu’en vassal, il devait aller rendre foi et hommage et porter vœu et dénombrement avec charge par lui d’acquitter, « lourd espier« , un droit domainial consistant en 301 razières, un havot et demi-carreau de froment, y compris 36 razières de blé à moudre par le moulin du Busquet, pas un autre. Sans compter encore les 299 chapons et le lot de crème de Morbecque et les 12 livres un denier, d’argent de bon aloi.

Ainsi muni d’une cargaison de grains et de volaille, Pierre Neveu, seigneur de Lambersart, arriva suivi de son escorte à la salle de Lille. Ayant mis pied à terre, il appela trois fois, heurtant trois fois à la porte et après avoir, selon l’us, baisé trois fois la cliquette ou « verrouil » d’icelle, prononça à haute et intelligible voix la formule de l’hommage. Acte authentique en fut dressé pour être signifié aux officiers de justice et l’impôt soldé, le blé déchargé, les chapons comptés partie en plumes, partie en argent, selon la priserie des échevins, il festina à la table du châtelain de Lille et ce fait, s’en retourna, après dîner, en sa seigneurie de Lambersart.

Il y eut liesse dans le pays et la journée s’acheva en ducasse. Les bons serfs fêtèrent, à cœur joie, l’avènement du nouveau seigneur. On chanta en son honneur, on but à sa santé et on dansa et « menestranda » sur la place de l’église, à côte du cimetière ! Sire Pierre Neveu, saoul de bonne chère, présidait le bal champêtre, regardant s’ébattre filles et gars ; suivant des yeux, non sans plaisir, le tournoiement des rondes et le vol des jupes ; puis avec courtoisie donna une rose celle qui, à son avis, dansait le mieux.

C’était une gente pastourelle, fraîche comme une fleur d’avril. Ses charmes printaniers tentèrent le galant sire qui la trouvant à point et très jolie, ma foi, pour la fille d’un vilain, la fit conduire en secret, le soir, dans son château et usa prématurément sur elle du droit de cuissage !

Quelque temps après, l’accorte bergerette se sentit enceinte. Que faire ? n’allait-elle pas être honnie, montrée au doigt dans tout le village ? Adonc son maître et seigneur, pour la dérober aux yeux, l’envoya faire ses couches au cloître de l’abbaye de Marquette. Elle y entra et dès lors nul ne la revit plus, personne ne sut ce qu’elle était devenue. Etait-elle morte ? Avait-elle pris le voile ? Mystère Son père au désespoir, son père qui n’avait plus qu’elle au monde, alla, les mains jointes, la réclamer au château. Mais le châtelain, haussant les épaules, le fit chasser par ses chiens. En vain courut-il à l’abbaye de Marquette, en vain cria-t-il, en vain cogna-t-il à la porte ; il frappa, personne n’ouvrit, le cloître resta clos, la tourière muette. Il y courut vingt fois, cent fois encore :

Ma fille, gémissait-il sur le chemin, qu’on me rende ma fille…

Toujours même silence, rien, et le pauvre père retournait seul en sa maison vide. Harassé, exaspéré, il sanglotait, se lamentait, des pleurs de rage lui venaient.

Ah ! jour de Dieu, s’il avait pu se venger !

Un soir, qu’il revenait de la salle de Lille où toujours vainement il était allé demander justice, il rentra chez lui, navré, brûlant de fièvre et s’étant mis au lit, malade, il mourut dans la nuit, l’anathème à la bouche.

Le lendemain le cadavre du serf n’était pas encore refroidi que le bailli vint lui couper la main droite pour, conformément à la loi, l’offrir en tribut à Pierre Neveu, seigneur du lieu. Or comme on la lui présentait, cette main s’anima frénétique et mue soudain par on ne sait quelle invisible force. Voici qu’elle bondit, s’ouvrit toute grande et vlan ! fort et ferme le gifla au visage; il en vit trente-six mille chandelles, le sire, et l’empreinte du soufflet lui resta claquée sur la joue, y laissant le stigmate ineffaçable d’une tache rouge !

Alphonse Capon. « La Revue septentrionale : organe des Rosati et des sociétés savantes, artistiques et littéraires du Nord de la France. »  Paris, 1897.

Le drach

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Le drach est l’esprit des eaux et des marécages. Il est malin, cruel même, et plus d’une fois mort s’en est suivie de ses mauvais tours. Ceux qui portent en eux de mauvaises pensées ne doivent point s’attarder la nuit près des eaux. Ils y seraient, tantôt égarés par un feu follet, tantôt suivis pas à pas d’un gros chien noir, ou encore accostés par un homme vêtu de couleur sombre qui marche à côté d’eux sans parler, et tout à coup, près du bord, ou sur un pont sans garde-fou, les envoie, d’une poussée, dans la rivière.

Les laveuses, qui vont avant l’aube ou à la nuit tombée laver le linge volé qu’elles n’oseraient porter en plein jour au lavoir, sont exposées à voir apparaître une petite vieille qui s’ agenouille auprès d’elles, frappe à coups redoublés d’un battoir retentissant, puis s’offre pour aider à tordre le linge. La laveuse ne peut ou n’ose refuser, et alors commence un charme terrible : une fois le linge saisi, la vieille ne lâche plus; elle tord, elle tord sans fin et sans cesse.

Et tandis que les forces de la laveuse s’épuisent, que sa poitrine se serre et que craquent ses os, elle voit flamboyer les yeux de la vieille et ses dents s’allonger dans un rire affreux, et cependant il faut tordre, tordre toujours, longtemps après que le linge a rendu sa dernière goutte et quelquefois jusqu’à ce que la laveuse ait rendu son âme.

Le drach a aussi la réputation de s’en prendre fréquemment aux chevaux. De l’angélus du soir à celui du matin, il chevauche les malheureuses bêtes et leur fait parcourir à bride abattue le territoire de sept communes. Enfin, sa malignité s’exerce souvent après leur queue et leur crinière qu’on retrouve au matin si diaboliquement emmêlées et tressées qu’on n’a d’autre ressource que de leur en couper les crins.

André Léo. « La Revue limousine. » Limoges, 1927.

Les aboyeurs

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Si les faits n’étaient pas là pour le prouver, on aurait peine à croire que les superstitions aient encore d’aussi profondes racines dans certaines contrées. En pleine France, par exemple, on constate sous l’influence des sentiments religieux, des faits tellement hors de raison, qu’on est presque tenté de les attribuer à la folie. La fête des aboyeurs, en Bretagne, en est un exemple.

Pour étayer leur superstition, les Bretons ont une légende qui se perd dans la nuit des temps.

Un jour, raconte-t-on, la Vierge descendit sur la terre; elle s’arrêta près d’une fontaine. Là se trouvaient trois lavandières qui se montrèrent à ce point malhonnêtes avec la sainte visiteuse qu’elles en arrivèrent à exciter un chien qui les accompagnait à mordre sa tunique.

Pour les punir, celle-ci les condamna, ainsi que tous leurs descendants, à aboyer chaque année, à pareil jour, et cela, depuis le lever de l’aurore jusqu’au moment où l’immersion forcée de la tête dans la fontaine mettrait fin à leur supplice.

Les laveuses eurent sans doute une nombreuse postérité, car les aboyeurs se comptent par milliers.

Au jour dit, dans un rayon de plusieurs lieues autour de Josselin, on voit s’acheminer à pied, par tous les bas chemins qui conduisent à la fontaine expiatoire, hommes, femmes, enfants et vieillards; tous aboyant à se tordre les mâchoires.

D’abord, les groupes sont isolés, puis la foule, en approchant du but, se fait de plus en plus compacte; alors les cris deviennent des hurlements; la meute humaine, au gosier éraillé, au visage convulsionné par la douleur et l’effort, ne pousse plus que des sons rauques. La scène est horrible; pas un geste, pas une plainte, pas un sourire même chez les spectateurs pour venir interrompre cetle manifestation d’une troupe affolée par la superstition.

La contagion de l’aboiement gagne jusqu’aux enfants. Par contre, tous les chiens de la commune s’enfuient la queue basse, effrayés et sans voix.

Enfin, on est arrivé : deux vigoureux Bretons, placés sur les côtés de la fontaine, plongent chacun des aboyeurs, la tête la première, dans l’eau, et le charme est rompu. Tous y passent, jusqu’aux enfants à la mamelle.

Après l’opération, l’eau de la fontaine a perdu sa limpidité pour une quinzaine de jours.

Le second acte du drame se passe au cabaret : la soif est inextinguible pour ces gorges en feu; les premiers débarrassés sont les premiers ivres, ivresse singulière parce qu’elle est silencieuse : ils ont désappris la parole; la langue est gonflée, les
mâchoires sont agitées d’un tremblement convulsif, dernier vestige de l’effort aboyant, mais le contentement est sur tous les visages, l’épreuve est finie et la superstition repose jusqu’à son réveil de l’année suivante.

La fête des aboyeurs a lieu la veille de la Pentecôte.

Les voilà redevenus paysans calmes et laboureurs durs à la fatigue : huit à dix mois de tranquillité, au moins. Puis, un triste jour, l’idée fausse reparaît à la suite de ces veillées d’hiver, pleines de terreurs, lorsque les bergers racontent les histoires des fées et des Mary-Morgan (sirènes), lorsque, réunis devant un feu de genêts, à la lueur crépitante d’une chandelle de résine fixée dans la haute cheminée, les Bretons se serrent les uns contre les autres, et jettent des regards effarés vers la porte ébranlée par le vent, croyant qu’un poulpican curieux et malfaisant vient demander l’hospitalité. Les imaginations ont beau jeu.

La première, la femme prend peur ; elle descend des aboyeurs, pense-t-elle, et le jour de l’expiation approche; par elle l’enfant et l’homme travaillés n’ont qu’une seule pensée : la tache originelle,  la malédiction de la Sainte-Vierge.  D’où viendra le secours et le soulagement contre l’épouvante qui gagne ? les amis, les parents n’ont de raisonnement que pour fortifier l’erreur. L’église, le prêtre ? Celle-là offre ses reliques pour la fête, celui-ci justifie par sa présence la foi dans l’implacable vengeance de la mère de Dieu.

Bientôt, chez ces pauvres d’esprit, l’exaltation cérébrale est arrivée à son comble : ils en parlent tout le jour, ils en rêvent la nuit. La folie est proche; comme une épidémie, elle s’étend sur toute une population admirablement prédisposée à subir son influence.

Un premier aboiement se fait entendre : c’est le signal et la fête commence !

Elle vient d’avoir lieu en l’an de grâce 1868 !

« Paris-Magazine. » 1868.

La ronde des fées

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William Blake
William Blake

Les traditions celtiques nous représentent les fées comme s’adonnant à la danse. La place où elles ont dansé est aisément reconnaissable; elle est circulaire, et l’herbe y est comme brûlée. C’est ce que le peuple appelle cercle des fées. Il y en a de deux sortes: les uns avec un gazon vert, au milieu d’un contour desséché, et les autres pelés au centre, mais entourés à la circonférence d’un gazon plus épais et plus frais que le reste de la prairie.  

Toutes ces danses ont quelque chose de magique, et cela le plus souvent en raison de la musique qui les accompagne: c’est à ce titre que nous eu parlons ici comme d’un véritable enchantement. Les femmes des elfes se rassemblent ordinairement au clair de la lune, à minuit. Si alors quelqu’un entre dans leur cercle, il peut les voir, mais à la condition d’errer sans fin. Elles mènent leurs rondes dans les hautes herbes avec tant de grâce et de légèreté, que rarement elles obtiennent un refus lorsqu’elles présentent la main à un jeune étourdi.

Voici comment on décrit une pareille danse des fées de la Normandie:

« La nuit, sous les rais les plus limpides de la lune, elles se rassemblent pour former une ronde, et sans courber le brin d’herbe sous leurs pas, sans effleurer le sol, elles dansent, ou plutôt glissent au son d’instruments mélodieux. Malheur à l’imprudent qui s’approche de ces mystérieuses coryphées ! un vertige irrésistible l’entraîne à prendre part à leur séduisant plaisir. D’abord accueilli avec grâce, encouragé avec complaisance, le profane se félicite de son audace. Mais, bientôt, le cercle magique redouble de vitesse, tournoie sans relâche, s’élance, bondit, puis se rompt avec effort et laisse échapper l’infortuné qui tombe épuisé contre le sol. Quelquefois même, comme trait final, les fées malicieuses s’amusent à lancer leur partenaire à une hauteur considérable, et si la mort ne suit pas cette chute, il se retrouve au matin brisé de contusions, endolori de meurtrissures.« 

« Essai sur les principaux mythes… »  Jean-Georges Kastner, Paris, 1858.

La Dame blanche (8)

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Jean ne comprenait absolument rien à cet air de solennité avec lequel son maître lui parlait; car il était bien loin de soupçonner de quoi il s’agissait. Il ne s’en hâta pas moins de suivre ses instructions. Prestot n’en savait pas beaucoup plus
que le nouvel intendant; cependant il avait endossé son ancien uniforme, parce que Gaëtan lui avait fait dire que c’était en sa qualité d’ancien militaire qu’il le priait de le venir joindre, ce qui avait suffi pour lui faire entrevoir quelque peu la vérité.

Tu n’as pas de sabre ? fit-il en voyant Jean dans sa plus belle toilette.

Est-ce qu’il est d’usage que les intendants portent un sabre ? demanda Clost en se redressant.

Tu es intendant ?

Tout ce qu’il y a de plus intendant, à preuve que dès aujourd’hui j’ai cinq pour cent à percevoir sur le prix de ton fermage.

Eh bien, j’en suis content, parce que tu es un brave garçon, et j’en suis fâché, parce que…

Parce que quoi ?

Parce que je serai peut-être obligé tout à l’heure de te passer mon sabre au travers du corps, ce qui doit être fort désagréable à un homme qu’on vient de faire intendant.

Hein ! fit Clost en reculant tout effarouché; tu voudrais me tuer, moi, ton ami ?

Ça n’est pas moi qui le veux, à preuve que si quelqu’un s’avisait de te dire plus haut que ton nom en ce moment, il aurait affaire à moi…

Mais tout cela s’expliquera là-bas. Doublons le pas; il ne faut jamais se faire attendre en pareil cas. Cela n’était pas de nature à rassurer beaucoup l’intendant de fraîche date; mais il reprit un peu de sang-froid lorsque, en approchant de la Roche-Noire, il vit le chevalier et Henri de Coislan arrivant chacun d’un côté opposé et se saluant cérémonieusement.

Il était inutile d’apporter votre sabre, dit Gaëtan à Prestot; vous n’êtes ici, comme mon intendant Clost, que pour pouvoir, au besoin, rendre compte de ce qui va se passer.

Ces paroles soulagèrent maître Jean d’un poids terrible; mais la frayeur le saisit de nouveau lorsqu’il vit les deux mousquetaires mettre l’épée à la main, tandis que Prestot essayait de lui expliquer que, dans un duel bien réglé, les seconds devaient se battre, quel que fut d’ailleurs le motif de la querelle de ceux qu’ils assistaient.

Je vois, continua-t-il, que ceci n’est qu’une rencontre, une partie imprévue où nous n’avons qu’à nous tenir les bras croisés; mais la chose peut avoir des suites, et alors, mon garçon, nous nous verrons le blanc des yeux.

Jean ne l’entendait pas; il se sentait défaillir au cliquetis des épées qui étincelaient, et il eût certainement crié au secours, si la frayeur ne l’eût rendu muet.

D’honneur, chevalier, disait de Coislan toujours narquois, la Dame blanche peut se flatter d’avoir à son service une bonne lame et un poignet solide.

Parlez moins et défendez-vous mieux, Henri, ou je vous ferai tout à l’heure rentrer les paroles dans la gorge !…

Ah ! chevalier, quel style !… tout ce qu’il y a de plus vieilli… Tenez, voici qui est plus neuf.

Et, parant sur une feinte de son adversaire, il se fendit à fond; mais Gaëtan était rapidement revenu la pointe au corps, et son épée rencontrant Henri au défaut de l’épaule, y pénétra profondément.

Eh bien, vrai, chevalier, dit-il en tombant, ce n’est pas ta faute. j’ai fait à moi seul cette belle besogne, et tu n’as pas le droit de t’en vanter.

Et il essaya aussitôt de se relever; mais il pâlit subitement, ses yeux se fermèrent, et il s’évanouit.

Gaëtan et Prestot s’empressèrent de le secourir.

L’ancien soldat suça la plaie pour éviter une hémorragie intérieure; mais le blessé ne reprit pas connaissance. Évidemment son état était trop grave pour que l’on pût songer à le transporter au château de Coislan, situé à plus d’une lieue de là.

Heureusement, dit Gaëtan, j’ai pris la clef de la petite porte du parc, et nous allons pouvoir rentrer sans craindre les regards indiscrets.

Jean s’était de nouveau rassuré en voyant son maître sur pied et Henri de Coislan étendu sur l’herbe; il vint se joindre à son maître et à Prestot. On en entra dans le parc pour y casser quelques branches, à l’aide desquelles on improvisa un brancard, et Henri fut reporté dans la chambre qu’il avait quittée moins d’une heure auparavant. Le chirurgien du village fut appelé en attendant qu’on pût en faire venir de la ville un plus capable. Le frater sonda la plaie, posa un premier appareil et fit avaler au blessé un cordial qui lui rendit l’usage de ses sens.

Vrai Dieu ! dit-il en regardant autour de lui, il paraît que je me suis donné un furieux coup. car, en vérité, ce n’est pas ta faute, Gaëtan; mais la fortune et le hasard sont deux aveugles qui aiment à prendre les faibles sous leur protection.

A ce nouveau sarcasme, Gaëtan ne répondit qu’en levant les épaules en signe de pitié; mais le chirurgien intervint.

Monsieur, dit-il nettement au blessé, si vous continuez à parler ainsi, vous ne serez pas en vie ce soir.

Vraiment ! En suis-je déjà là ?… Ainsi, je ne puis être transporté chez moi ?

Vous ne le pourrez pas sans danger avant quinze grands jours au moins.

Ainsi, chevalier, reprit l’intrépide persifleur, te voilà condamné à me garder ici tout ce temps. Comme cela va l’amuser, toi qui es rageur en diable !

Vous êtes chez vous, ici, Henri, répondit Gaëtan en se dirigeant vers la porte; je n’y paraîtrai que lorsque vous me ferez appeler, et j’espère que ce sera le moins souvent possible.

Et il se retira beaucoup moins satisfait de lui-même qu’il ne l’était le malin à son réveil: il était difficile que cette affaire ne s’ébruitât pas. Elle ne pouvait manquer d’arriver promptement jusqu’à Jeanne, qui, malgré sa vie de recluse dans son abbaye de Quillian, n’ignorait rien de ce qui se passait à plusieurs lieues à la ronde.

Elle sera furieuse contre moi, se disait-il; mais, en conscience, pouvais-je laisser insulter impunément cette amie si dévouée, fée, péri, sylphide ou dame blanche, qui m’a pris sous sa protection ?… car, quelque incrédule que l’on soit, il faut bien se rendre à l’évidence; on ne saurait raisonnablement nier des faits aussi patents que ceux qui se sont accomplis ce matin. Ce qui m’a été annoncé par cette douce voix pendant mon sommeil, ce prodige incroyable ne s’est-il pas trouvé accompli à mon réveil ?… La bonne fée a trop fait jusqu’à présent pour me priver de ses conseils, alors que j’en ai tant besoin encore; il faut attendre et espérer.

A suivre …

fantôme

Episode 1: https://gavroche60.com/2015/02/08/la-dame-blanche/

Episode 2: https://gavroche60.com/2015/02/11/la-dame-blanche-2/

Episode 3: https://gavroche60.com/2015/02/21/la-dame-blanche-3/

Episode 4: https://gavroche60.com/2015/03/05/la-dame-blanche-4/

Episode 5: https://gavroche60.com/2015/03/13/la-dame-blanche-5/

Episode 6: https://gavroche60.com/2015/03/21/la-dame-blanche-6/

Episode 7: https://gavroche60.com/2015/03/30/la-dame-blanche-7/

Le lièvre boiteux

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lièvre

Dans le canton de Poligny (Jura), on voyait dans plusieurs villages, un lièvre blessé qu’on appelait le « lièvre boiteux » et qui était peu sauvage: il était bien connu, surtout à Villers-les-Bois. Ceux qui avaient le plus à s’en plaindre, étaient sans contredit les paroissiens de Seligney. Toutes les fois qu’ils allaient à la messe le dimanche, ils étaient sûrs de le trouver sur leur chemin. Ils le poursuivaient, croyaient à chaque instant l’atteindre et arrivaient à l’office… quand les autres en sortaient.

A Augerans, canton de Montbarrey (Jura), un lièvre allait souvent se promener sur la place ou sur le chemin du château. Les bergers le poursuivaient sans pouvoir l’atteindre. Les chasseurs ne pouvaient qu’en évaluer le poids; le plomb glissait sur sa peau invulnérable. Quand il arrivait à la lisière du bois, il se retournait un instant, puis disparaissait dans le taillis.

Dans la même commune, on voyait fréquemment un autre lièvre qu’on nommait: « le lièvre du vieux Servant. » Il marchait lentement et malgré cela on ne pouvait l’attraper.

Dans la Haute-Saône, notamment à Noroy-le-Bourg, il y avait un lièvre invulnérable; il avait le poil complètement blanc.

La légende du lièvre qu’on ne peut tuer est très ancienne et très répandue.

Un homme de Rochejean (Doubs) allait un jour aux morilles, il en vit une qui lui parut énorme et qui remuait. Il la coupa avec son couteau et ne fut pas peu surpris de voir filer, comme une flèche, un lièvre qui avait poussé dedans. lapins029

« Revue des traditions populaires. »  Musée de l’homme, Société des traditions populaires, Paris, 1908.