fonctionnaire

Le projet abandonné 

Publié le

administrationL’administration avait entrepris de dresser un projet de taxation de la viande. Elle confia la préparation de ce travail à un fonctionnaire d’une compétence éprouvée. Celui-ci voulut y apporter la plus scrupuleuse application. 

Bien campé sur son rond de cuir, armé d’une bonne plume, il alla chercher un bœuf chez l’éleveur, le conduisit aux abattoirs de la Villette, paya le prix d’achat, de transport, d’octroi, d’abattage. Toujours sur le papier, il amena la bête dans la boutique du détaillant, la découpa en autant de morceaux que peut en faire un boucher parisien. Il y en avait exactement 120. Il calcula le prix de revient de chaque pièce en l’augmentant des frais généraux du commerçant, largement estimés. Enfin, il indiqua un tarif de vente qui laissât au boucher un bénéfice raisonnable. 

Fier de son ouvrage, il le soumit à la commission. Une délégation de bouchers fut  convoquée. On lui donna connaissance du projet. Les commerçants accompagnèrent la lecture de ricanements, de haussements d’épaules, d’interjections méprisantes ou indignées. Quand elle fut achevée, un boucher dit au  fonctionnaire d’un ton de gravité non affectée : 

— Dans l’énumération des frais généraux, vous ne faites pas figurer la ne faites pas figurer la bouteille que je bois avec le vendeur après le marché.

Un autre :

 Et ma bonne ? Vous ne la comptez pas dans les frais de personnel ?  

L’auteur de cet état dut convenir qu’en effet son travail n’était pas complet. 

Et l’administration abandonna son projet. 

« Excelsior. » Paris, 1917.

Publicités

Le distributeur facétieux

Publié le Mis à jour le

bureau-poste

Dans tous les bureaux de poste, les distributeurs automatiques de timbres rendent un grand service. Ils dispensent de l’attente, de cette danse devant le guichet, qui agacent les clients et préparent les interminables discussions avec l’employé. 

Chaque distributeur, en outre de la fente où l’on glisse le décime, et du passage réservé au timbre, comporte une ouverture avec cette indication : Fausse monnaie

— Qu’entendez-vous par « fausse monnaie ? » demandait, au cours d’une promenade boulevardière, l’un de nos amis, à un haut fonctionnaire des postes. Les contrefacteurs  ne perdent point leur temps à façonner de gros sous. Alors ? S’agit-il des sous étrangers ?

Mais, certainement, lui répondit-on… La monnaie de cuivre étrangère n’a pas le même poids que la nôtre et l’appareil la rend à cause d’un mécanisme provoquant une pesée. Vous êtes sceptique ? Bah ! nous voici tout près du bureau des Italiens et j’ai dix centimes, italiens également, sur moi. Venez ! 

Les promeneurs entrent dans le bureau. Souriant, le haut fonctionnaire met, comme dans la chanson, « ses deux sous dans la p’tite fente ». Et, en échange de la mauvaise pièce, apparaît un excellent timbre à dix centimes. 

Tête du haut fonctionnaire. Il hausse les épaules, il hésite, puis, avec une grimace, prenant le timbre : 

Bah! cela ne fait rien, grogne-t-il, je le donnerai à un pauvre. 

« Gil Blas. », 1913.

Manuel du parfait fonctionnaire

Publié le Mis à jour le

asterix

Sous la forme plaisante de conseils « d’un vieil employé à son fils », la République française nous donne quelques-unes des formules que le parfait rond-de-cuir, auquel nous sommes tous appelés à nous heurter, emploie pour assurer son repos, dit l’auteur de l’article, M. Albert Ladvocat, ou pour plus simplement parler, se défaire du public.

Quand un solliciteur (après une douloureuse station sur une banquette mal rembourée) se décide à frapper à ton carreau, tu commences à lui crier rageusement et à tout hasard : Adressez-vous à l’autre guichet, SVP !

S’il insiste pourtant, au lieu de répondre à ce qu’il te dit, tu lui demandes avant tout : Avez-vous des papiers ?

Il n’a pas de papiers, ou s’il en a, ce ne sont pas, bien entendu, ceux qu’il faudrait. Tandis qu’il fouille lamentablement dans ses poches, tu refermes ta petite grille en disant : C’est bon vous repasserez. S’il repasse en effet, pour couper court aux explications diffuses qu’il te donne, tu laisses tomber de tes lèvres ces simples mots : Nous aviserons : faites une demande écrite.

Tu ajoutes gravement que cette demande n’a pas besoin d’être affranchie, ce que le visiteur considère comme une faveur insigne. Il se confond en remerciements.

A la demande on oppose deux objections : La demande doit être faite sur papier timbré : puis, plus tard : Il faudrait faire légaliser les signatures.

La demande est mise dans un carton. Au bout d’un mois ou deux le solliciteur vient savoir « où en est son affaire ». On ne s’en est pas occupé, mais il faut bien répondre quelque chose.

Je te recommande cette phrase : Votre dossier est incomplet.

On demande bien entendu les pièces une à une : extrait de naissance, actes de décès, certificat de bonne vie et moeurs, etc., etc. Si l’importun résiste à toutes ces épreuves, on lui oppose autant de petites barrières. En voici un échantillon : Votre demande est transmise : l’affaire est dans les bureaux : le dossier ne nous est pas revenu; je dois en référer à mes chefs; écrivez une lettre de rappel, etc. 

Enfin après un an, deux ans, quelque fois plus, il faut se résoudre à trouver une solution : à ce moment-là, le solliciteur n’est plus très dangereux. Il a usé son énergie : il n’a plus la force de menacer, de se mettre en colère. En un mot, il est à point.

On l’accueille avec un sourire engageant : J’ai le regret de vous dire que nous ne pouvons donner suite à votre demande : elle n’est pas de notre ressort

Le malheureux se laisse choir accablé sur la banquette et demande d’une voix lamentable : Mais alors à qui faut-il que je m’adresse ?

Tu hausses les épaules et tu réponds simplement en fermant ton guichet : Adressez-vous à qui de droit. 

Et s’il parle de retirer son dossier, tu exiges d’abord un certificat d’identité, puis… Mais c’est assez, n’est-ce pas ?

« Le Progrès de Mascara. » 1895
Illustration : « Les Douze Travaux d’Astérix. » Goscinny / Uderzo.

L’inspecteur des clous

Publié le Mis à jour le

conseillers-municipauxC’est une opinion solidement accréditée dans le public que le métier de conseiller municipal de Paris est un bon métier et que beaucoup de ceux qui le pratiquent se retirent après fortune faite. Il faut croire que ce ne fut pas le cas des infortunés conseillers municipaux qui ont été remerciés par le suffrage universel en 1929, car le préfet de la Seine, avec l’agrément du conseil, vient de les tirer de la misère.

L’un a été employé comme inspecteur d’on ne sait trop quoi par la régie immobilière, aux appointements de soixante-cinq mille francs par ans. Un autre a été également repêché par une autre société de construction qui travaille pour la ville, et touche une cinquantaine de billets pour ne rien inspecter du tout. Un troisième, qui était autrefois professeur de l’enseignement primaire, a repris ses appointements d’abord et reprendra ultérieurement ses fonctions… quand il sera remis de ses émotions électorales. 

Un quatrième, déjà fonctionnaire, retraité, émarge au budget de la direction des travaux pour une petite somme qui, ajoutée à sa pension, lui assure une honnête aisance. On l’a d’ailleurs prié de se présenter le moins souvent possible dans les locaux de la direction. Un cinquième, qui est très âgé, et qui a siégé à l’Hôtel de Ville pendant près de trente ans, touche simplement une pension viagère de vingt-cinq mille francs.

Enfin, le sixième tenez-vous bien ! a été nommé inspecteur… des passages cloutés !… Oui, mesdames, oui, messieurs, il y a un inspecteur des passages cloutés, qui nous coûte environ quarante mille francs par an !…. Et c’est un ancien conseiller municipal, ancien capitaine d’infanterie, ancien avocat, qui assume cette tâche délicate.

Le préfet de la Seine se demande avec terreur ce qu’il faudra inventer, la prochaine fois, pour caser les laissés-pour-compte du suffrage universel . Nous proposons l’emploi d’inspecteur des inspecteurs inutiles…

« Cyrano. » Paris, 1931.

Le bois des ministères

Publié le

scieurs-lutins

Si vous passez en ce moment devant les ministères, vous y verrez des ouvriers en train de scier des bûches à la vapeur. Car, malgré ce temps de république et de simplicité, c’est avec du bois, chauffage de luxe, que messieurs les ministres et leurs principaux fonctionnaires luttent contre le froid.

Mais cela s’arrête aux chefs de bureau et au-dessous les employés n’ont droit dans leur bureau qu’au bon vieux coke vulgaire. La hiérarchie est très protocolaire dans ces grandes administrations. De même qu’elle marque les distances avec le bois et le charbon, elle ne donne aux employés intermédiaires que des allumettes de bois, alors que les directeurs et les chefs de bureaux ont droit à l’allumette de cire. Quant aux employés, ils n’ont droit à des allumettes d’aucune sorte.

« Le Journal du dimanche : gazette hebdomadaire de la famille. »  Paris, 1905. 

Le sport au bureau

Publié le

fonctionnaires.

Promettez-moi que vous n’en soufflerez pas un traître mot, même à votre plus intime et plus discret ami, et je vous ferai la plus importante des révélations sur la naissance d’un sport qui pourrait bien donner le signal d’un immense progrès, s’il s’étalait au grand jour, mais qui reste encore dans le plus grand mystère.

Comment j’ai appris la chose ? cela me regarde seul et ne doit pas vous importer. Parlons bas, très bas. Voici le fait dans toute sa splendeur :

Vous croyez, vous (comme tant d’autres gens mal intentionnés), que la caste bureaucratique officielle se livre opiniâtrement et en général à des douceurs de farniente exagérées. Soit ! gardez cette opinion plus ou moins motivée, mais laissez-moi vous affirmer qu’il existe au moins une exception à cette prétendue règle universelle.

Dans un des grands immeubles où l’Etat loge ses services et ses serviteurs, un groupe de ceux-ci vient d’inaugurer le nouveau sport en question, c’est-à-dire les Courses d’escargots. Il y a là, sous les combles, une salle immense inoccupée, qui a été transformée par ces ingénieux fonctionnaires en cocholimaxodrome. De savoureuses feuilles de choux, des carottes tentatrices, entassées à l’une des extrémités du local, tiennent lieu de poteau d’arrivée. A l’autre bout, le starter (un vieil expéditionnaire aux cheveux blanchis sous la sandaraque), aligne les concurrents, qui doivent franchir des obstacles redoutables, des règles, une rivière d’encre, une soucoupe pleine de pains à cacheter. Ah ! les passionnantes épreuves !

Il y a des escargots de vitesse et des escargots de fond : les uns mènent de bout en bout, d’autres font une course d’attente, certains sont des rogues achevés, d’où dérobades, bousculades, surprises multiples, à se croire sur la piste de Colombes durant une course de gentlemen. Espérons que le gouvernement autorisera les très méritants inventeurs à se constituer en « Société d’encouragement pour l’amélioration de la race colimaçonne »» avec Grand Prix annuel auquel assisterait peut-être un jour le chef de l’Etat, car tout est possible en notre temps.

Honneur, honneur aux escargots actifs et patients qui savent rouler leur bosse dans le monde sans jamais se plaindre d’en avoir plein le dos !

« Musée des familles. » Charles Delagrave, Paris, 1897.

Soleil couchant

Publié le

armand-fallières

C’est le soir à l’Elysée. M. Fallières est allé à la chasse. Il va revenir. Le carton des signatures à donner repose sur le bureau de l’Exécutif. Dans le pays, maint fonctionnaire attend fiévreusement quelque promotion. Mais il faut que la main du Président ait paraphé les décrets impatiemment espérés.

M. Fallières signera-t-il ce soir, au retour de la chasse ? Ses familiers le savent. Quand le temps a été sec dans la journée, M. Fallières signe. Quand il a plu, au contraire, au lieu de s’asseoir à son bureau, il va changer de vêtements, il troque ses bottes héroïques et boueuses contre des pantoufles douillettes et bourgeoises. Il refait amoureusement sa cravate à pois, puis, las des efforts de la journée, il s’endort dans un bon fauteuil. La signature est remise au lendemain.

Et voilà comment la météorologie influe sur le gouvernement des empires.

« Le périodique hebdomadaire politique et satirique. »  Paris, 1913.
Illustration : Léon Bonnat.