Francisque Sarcey

Le voyage d’Hippolyte

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hippolyte-taineJe me rappelle notre indignation lorsque, par un jugement inique, on lui reprocha l’agrégation, qu’il avait cent fois méritée; quand nous sûmes qu’il s’en allait errant de disgrâce en disgrâce, et qu’enfin on l’avait nommé professeur de sixième, lui, Taine, notre grand philosophe, dans un collège de médiocre importance. 

Il donna sa démission et vint à Paris pour gagner sa vie. C’est justement l’année où Edmond About, de l’École d’Athènes, tirait sa révérence à l’Université, se jetait à corps perdu dans les lettres et y débutait par ce livre à grand fracas : La Grèce contemporaine

Louis Hachette venait de fonder un journal pédagogique où nous avons tous écrit, car il a recueilli tous les échappés de l’Ecole normale. La copie était payée au kilomètre. Hippolyte Taine y donna des articles comme nous tous, et des articles qui furent remarqués du rédacteur en chef de la maison. 

Il tomba malade, et le médecin lui ordonna de passer deux mois en un pays de montagnes, dans le Midi. 

Il n’avait pas le sou. 

Allez aux Pyrénées, lui dit Hachette, et faites-nous un guide, qui entrera dans notre collection. 

Et il lui avança les frais de voyage. Taine partit et rapporta le volume qui, depuis, a été célèbre sous ce titre : Voyage aux Pyrénées

Hachette lut le manuscrit : 

Ce n’est pas cela du tout que je vous demandais, dit-il à Taine; mais si ce n’est pas un guide, c’est un livre de premier ordre. Je m’en vais l’imprimer, et ne vous mettez en peine de rien. Votre fortune est assurée. 

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Anecdote rapportée par M. Francisque Sarcey. « Revue des Pyrénées et de la France méridionale. » Toulouse, 1893.

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Les mets étranges

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restaurant

Un écrivain connu, M. Francisque Sarcey, vient de partir en guerre contre les préjugés… de nos estomacs; il déclare, avec une belle sérénité d’esprit, que nos répugnances pour certains mets ne sont qu’une affaire d’imagination.

Pour lui, le chat devrait être mangé ouvertement, car, dit-il, « sa chair est plus fine que celle du lapin ». 

Il va plus loin : il affirme que non seulement la mouette et le corbeau feraient nos délices si nous nous débarrassions d’anciens préjugés, mais que la couleuvre elle-même vaut l’anguille.

La thèse est amusante.

Mais il y a, tous les ans, des gens courageux qui se réunissent en un banquet pour essayer des mets nouveaux, et nous ne croyons pas que leur « héroïsme » ait eu encore beaucoup d’influence sur notre alimentation courante.

Préjugés, soit ! mais, en fait de cuisine, les préjugés ont quelquefois du bon.

Pour ce qui regarde les couleuvres, on en fait quelquefois… avaler, dans les restaurants de troisième ordre, aux clients qui demandent avec aplomb de l’anguille !

« La Revue des journaux et des livres. »  Paris, 1885.

Montage-illustration : gavroche (avec la participation de Grisou).