Gambetta

Le capitaine anglais

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On ne sait généralement pas que, dans l’armée de la Loire, il y eut un Anglais tué pour la France. Un Anglais aimant assez notre pays pour se dévouer pour lui ! c’est chose rare pourtant. Il se nommait le capitaine Ogilvi et c’est Gambetta qui l’avait autorisé à faire campagne dans nos rangs. Il se trouvait à Bellegarde, où l’on se battait à cheval au milieu de la route.

Que faites-vous là ? mon capitaine, lui dit un lieutenant, vous allez vous faire tuer.
— C’est possible, répondit avec flegme le capitaine Ogilvi, mais je prends des notes et je ne peux pourtant pas écrire en galopant.

A peine avait-il achevé ce dernier mot, qu’il était renversé par une balle en même temps que le lieutenant était blessé.

J’aimais bien la France, dit simplement Ogilvi en mourant.

Trait que l’histoire devait recueillir !

« Journal du dimanche. » Paris, 1893.

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Le bâtonnier

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Henri-Robert

Sur le bâtonnier Henri-Robert les anecdotes sont innombrables. Il y en a de peu connues.

Sait-on par exemple que cet illustre avocat, dont une des qualités essentielles est la parfaite maîtrise de soi, débuta aux assises ayant appris sa plaidoirie par cœur, tel Gambetta plaidant pour Buet ? Le président n’avait pas plutôt fini l’interrogatoire des témoins, que le jeune débutant se levait et, sans perdre haleine, commençait sa plaidoirie. Le président l’arrête :

Maître, lui dit-il sans bienveillance, quand vous aurez l’habitude des assises, vous saurez peut-être qu’avant la plaidoirie il y a le réquisitoire… 

Me Henri-Robert, qui conte lui-même l’anecdote, ajoute en riant :

Ce qui m’embêtait le plus c’est que ma phrase de début était très bien et naturellement je n’ai pas pu la replacer.

Depuis, M. le bâtonnier Henri-Robert a acquis quelque « habitude des assises »et c’est lui qui malmène parfois les magistrats. Un jour il faillit tuer un avocat général. C’était dans une affaire d’assassinat par coups de marteau. Le jeune avocat s’était approché du banc des jurés et, tout à son affaire, voulait démontrer que le coup avait été porté de telle et telle façon. Mais le geste fut si vif que le manche lui resta dans la main et que la masse métallique partit derrière lui, frôlant à un millimètre près la placide figure du brave  avocat général. 

Au cours de sa carrière. Me Henri-Robert a quelquefois occis des avocats-généraux, mais il a simplifié sa méthode : un simple mot lui suffit. Dans une affaire passionnelle qu’il plaidait en 1890, il termina sa plaidoirie par cette phrase éloquente :  

Mon client adorait sa maîtresse, Messieurs, et il n’a qu’un regret : c’est de lui avoir survécu. Il voulait se tuer d’abord et la tuer ensuite.

Cela fit un effet énorme et l’accusé fut acquitté. Mais en sortant, son ami Willard, le  distingué avoué à la Cour, le « général Willard » comme l’appellent ses intimes, lui fit remarquer ce que sa péroraison avait de hardi.

 — Bah ! lui répondit le maître, déjà partisan d’une méthode qui lui a si bien réussi, aux assises le tout est d’être acquitté.

« Le Cri de Paris. »Paris, 1919.

Une lettre de Gambetta

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Gambetta est, à cette époque, un jeune avocat stagiaire. Il a 25 ans. Voici de lui, une lettre adressée à un de ses amis où il discute les chances d’acquittement d’une pensionnaire de St-Lazare.

Le 2 (!) décembre 1863.

Mon cher héliographe,

Je suis allé voir ta protégée à St-Lazare. Son affaire, d’après ses explications mêmes, me paraît très grave. Il y a répétition dans le délit d’excitation de filles mineures.
Il sera bien difficile de la retirer des filets des magistrats. Ce sont mailles serrées et dures qui gardent tout, surtout les
carpes. Mais par amour de toi, je ferai l’impossible et je la disputerai à ces vautours en prurit de la moralité jusqu’à épuisement.
Je voudrais seulement qu’elle ait confiance en moi, c’est une des conditions d’énergie de ma nature. C’est peut-être bizarre, mais qui me rendra raison de la bizarrerie des hommes et du caprice des avocats ?
Aie donc la complaisance de voir (ici mots effacés) et envoie ça à mon cabinet, rue Bonaparte 45. Tous les jours, avant onze heures du matin.
Que les temps de Brantôme sont loin de nous, voilà qu’on se met à poursuivre les dames galantes.
La vergogne envahit la langue, la mode, et jusqu’au parquet.
Où allons-nous?
La Vertumanie nous tuera.
Ton fidèle quand même,

Léon GAMBETTA.
45, rue Bonaparte.

Nous avons ici l’opinion d’un maître du barreau sur ce qu’il appelle d’un mot heureux : la Vertumanie. On pourrait, sur cette question délicate, citer d’autres et contradictoires opinions. Peut-être y reviendrons-nous ?

« Le Détective. » Paris, 1928. 

M. Zola, sous-préfet

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Saviez-vous que M. Zola, l’auteur de l’Assommoir et de Germinal, eût été nommé sous-préfet ? Le fait est pourtant exact : voici dans quelles circonstances :

Le 22 février 1871, le sous-préfet de Castelsarrasin, sous la défense nationale, M. Camille Delthil, le poète délicat des Rustiques et des Lambrusques, reçut une dépêche du gouvernement de Bordeaux, l’appelant à d’autres fonctions et nommant M. Emile Zola, homme de lettres.

M. Camille Delthil,voulant bien être sous-préfet chez lui, mais pas ailleurs, court à Bordeaux, demande à parler à M. Gambetta, est reçu par M. Spuller, qui paraît l’homme le plus étonné du monde. On s’informe et on apprend que Laurier avait tout seul bâclé cette nomination. M. Delthil insista pour ne pas quitter son poste et fut maintenu.Voilà comment M. Zola a fait, un moment, partie de l’administration française.

« La Revue des journaux et des livres. »  Paris, 1887.
Illustration : montage photo.

L’oeil de Gambetta

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Léon_Gambetta

C’était peu de jours après que Gambetta eut subi l’opération de l’ablation de l’oeil. Il y avait un dîner chez Laurier qui demeurait alors rue Joubert. Parmi les convives, se trouvaient Edmond About, Sarcey et Eugène Chavette.

Gambetta était attendu; il sortait pour la première fois avec son oeil de verre. Nous convînmes de ne pas lui en parler. Cela ne pourrait que l’attrister, dit About. Ayons l’air de ne pas nous apercevoir du changement. Mais la première chose que fit Gambetta en entrant fut de se poser devant la cheminée en disant :

Comment le trouvez-vous ? Est-il assez réussi ?
— Quoi donc ?
— Mon oeil postiche !

Et chacun de s’extasier:

Mais c’est merveilleux ! Il est impossible de se douter de quoi que ce soit.
— Lequel est-ce ?
— C’est parfait !

Et chaque fois que Gambetta, tout en dînant, se tournait vers l’un ou vers l’autre des convives, c’était une nouvelle marque d’étonnement sur la perfection de l’oeil de verre. Vers dix heures, nous descendîmes pour gagner le boulevard. Gambetta, toujours impétueux, dévala brusquement sur le frottoir et heurta une grosse femme qui portait un panier au bras, quelque chose comme une fruitière ou une marchande d’abats.

Vous ne pouvez donc pas faire attention ? s’écria-t-elle d’une voix de rogomme…
— Ma foi ! répondit Gambetta, il y a de notre faute à tous deux.

La mégère le toisa des pieds à la tête, puis, le regardant sous le nez, elle ajouta :

Je ne sais ce qui me retient de te crever l’autre !

Gambetta était fixé sur la perfection de son œil de verre.

« La Chronique du matin. »    Aurélien Scholi, Paris,1887.