Gaspard de Cherville

Des bêtes qui causent

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benjamin_rabierM. de Cherville démontrait clairement, l’autre jour, que les bêtes ont leur langage,  qu’elles se comprennent fort bien entre elles et que nous avons envers elles un tort, celui de ne pas étudier suffisamment ce langage pour le comprendre et le traduire. 

Une femme d’un grand sens nous disait que, pour ne jamais s’exposer à rencontrer d’imbéciles, il suffisait de s’astreindre à parer sa langue à chacun. 

C’est surtout en ce qui concerne les animaux que ce principe a du bon; sans doute les communications verbales ne sont pas de leur fait, mais, s’ils parlent peu, ils agissent beaucoup; et comme chacun de leurs actes a pour but le profit du maître, leur pantomime arrive à captiver à l’égal d’une étincelante causerie. 

D’ailleurs, le mutisme des bêtes de l’étable, de l’écurie, de la basse-cour n’est qu’apparent; leurs mugissements, leurs hennissements, leurs gloussements ne sont pas de vains bruits non seulement pour les êtres de leur espèce, mais pour les hommes que l’habitude a familiarisés avec leur langage. 

Une fermière reconnaît parfaitement aux cris spéciaux de ses volailles qu’un étranger  vient de pénétrer dans la cour; le cheval a une phrase particulière pour rappeler que l’heure du repas a sonné et que son râtelier attend sa provende. Est-ce que l’aboiement par lequel le chien manifeste sa joie de partir pour la promenade ressemble à celui qui vous avertit de vous tenir sur vos gardes ? Est-ce que, dans ce dernier cas, il ne s’accentue pas différemment selon que le danger lui paraît plus ou moins sérieux ? 

La poule n’a-t-elle pas un signal pour avertir ses poussins qu’un oiseau de proie les menace et qu’il faut se rallier sous ses ailes, comme elle en a un autre pour les appeler au partage d’un épi de blé qu’elle vient de rencontrer ? Du moment que chaque variation du cri répond à une situation nettement caractérisée et provoque la même sensation chez ceux auxquels il s’adresse, il nous paraît bien difficile de lui refuser ce titre de langage.

Langage circonscrit, ne répondant qu’à certains cas prévus, limité par la faculté qu’ont les êtres qui sentent plus qu’ils ne pensent de se communiquer leurs impressions par l’action, mais assez riche cependant pour qu’avec quelque attention nous arrivions très aisément à en distinguer les nuances essentielles. 

« Les Annales politiques et littéraires. » Paris, 1887.
Illustration : Benjamin Rabier.

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