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La fourmi et la cigale

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Essayons de réhabiliter la chanteuse calomniée par la fable. En juillet, aux heures étouffantes de l’après-midi, lorsque la plèbe insecte, exténuée de soif, erre cherchant en vain à se désaltérer sur les fleurs fanées, taries, la cigale se rit de la disette générale.

Avec son rostre, fine vrille, elle met en perce une pièce de sa cave inépuisable. Etablie, toujours chantant, sur un rameau d’arbuste, elle fore l’écorce ferme et lisse que gonfle une sève mûrie par le soleil. Le suçoir avant plonge par le trou de bonde, délicieusement elle s’abreuve, immobile, recueillie, tout entière aux charmes du sirop et de la chanson. 

Surveillons-la quelque temps. Nous assisterons peut-être à des misères inattendues. De nombreux assoiffés rôdent, en effet. Ils découvrent le puits que trahit un suintement sur la margelle. Ils accourent, d’abord avec quelque réserve, se bornant à lécher la liqueur extravasée… Puis, les convoitises s’exacerbent : les réservés deviennent turbulents, agresseurs, disposés à chasser de la source le puisatier qui l’a fait jaillir. En ce coup de bandits, les plus opiniâtres sont les fourmis. J’en ai vu mordiller la cigale au bout des pattes. J’en ai surpris lui tirant le bout de l’aile, lui grimpant sur le dos, lui chatouillant l’antenne. Une audacieuse s’est permis, sous mes yeux, de lui saisir le suçoir, s’efforçant de l’extraire. Ainsi tracassé par ces nains et à bout de patience, le géant finit par abandonner le puits. Il fuit… 

On le voit : la réalité intervertit à fond les rôles imaginés par la fable. Le quémandeur sans délicatesse, ne reculant pas devant le rapt, c’est la fourmi. L’artisan industrieux, partageant volontiers avec qui souffre, c’est la cigale. 

J.-H. Fabre. « Mœurs des insectes. » 1911.

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Le mystère et la légende de la Marie Céleste

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Je crois bien qu’on ne saurait trouver une plus mystérieuse aventure. Contentons-nous de rappeler, aussi brièvement que possible, les faits. Ils se suffisent à eux-mêmes. Voici donc :

Le 2 septembre 1872, un splendide vaisseau, la Marie-Céleste, quitte le port de New York, toutes voiles dehors, à destination de Gênes. Il y a à bord le capitaine, un certain Benjamin Griggs, sa femme, sa fille, huit hommes d’équipage (dont un marin faisant fonction de second : Henri Bilson), enfin deux passagers. Les gens superstitieux ne manqueront pas de frémir en considérant ce total : oui, mon Dieu, oui, il y avait treize personnes à bord !

Les jours passent, les mois. Aucune nouvelle de la Marie-Céleste. Le capitaine Griggs n’en était pas à son premier voyage, il avait la réputation d’être un marin prudent, expérimenté, sérieux. L’armateur du voilier continuait à ne pas s’inquiéter. Au reste, quatre mois de navigation pour traverser l’Atlantique ne paraissaient pas, à cette époque, quelque chose de vraiment anormal. En vérité, ce, furent les premières nouvelles qu’on eut de la Marie-Céleste qui devaient faire frémir ses propriétaires. Elles consistaient en une dépêche, envoyée le 9 février 1873 par le consul américain à Gibraltar aux propriétaires du brick. Et que disait cette dépêche ? Elle signalait que, le 3 janvier, un petit voilier anglais, le Dei-Gratias, commandé par le capitaine Morhouse, avait rencontré en plein océan la Marie-Céleste, que la navigation de cette dernière avait attiré l’attention, que des signaux avaient été adressés au voilier, étaient restés sans réponse, que finalement une barque avait été détachée du Dei-Gratias, avait réussi à aborder le trois-mâts et que les marins anglais, montés à bord, avaient eu la stupeur de ne trouver, sur la Marie-Céleste, aucune trace d’homme vivant.

Le problème était exactement posé : personne à bord de la Marie-Céleste, et (c’est ici que les choses s’enveloppent de mystère) et cependant le bateau était resté en parfait état. On ne relevait aucune trace d’avarie, mieux, on ne relevait à bord aucune trace de dispute, de rixe, d’émeute, de drame. Le capitaine Morhouse avait fait la seule chose qui était en son pouvoir : il avait ramené le voilier au port le plus proche : Gibraltar, et avait rédigé son rapport.

L’enquête, on le pense bien, ne s’en tint pas là. Gibraltar connut des heures terriblement émouvantes : qu’étaient devenus les treize passagers de la Marie-Céleste ? Accident ? Un accident, aussi, si l’on peut dire, collectif, était vraiment bien improbable. Crime ? De qui, et pourquoi ? Quel bénéfice le ou les criminels avaient-ils bien pu retirer de leur crime ? Tout était intact à bord. Pas trace de pillage. L’ordre le plus parfait. Et pas la moindre goutte de sang.

Bien mieux : il semblait que l’équipage, le capitaine, sa famille, les passagers eussent quitté le navire depuis quelques minutes à peine. Sur la table du capitaine, un œuf était placé dans un coquetier, la coquille à demi-brisée. Mieux encore : quand le capitaine Morhouse aborda le vaisseau, il constata que, les fourneaux de la cuisine, éteints, étaient encore chauds et que, dans la cabine des passagers, deux tasses étaient pleines d’un thé resté tiède. Les sacs de l’équipage étaient parfaitement à leur place, rien n’y manquait. La soute aux vivres était pleine, rangée. Dans le salon, sur l’harmonium, une partition était ouverte. Des jouets d’enfant traînaient sur le pont. Enfin, au haut d’une armoire, dormait paisiblement, seul être vivant à bord, un petit chat noir.

Le livre de, bord, il est vrai, était arrêté à la date du 4 décembre et (seule note qui parût se rapporter au mystère) sur l’ardoise du maître d’équipage, au-dessous d’une note de service, étaient inscrits ces mots : « Etrange, ma chère femme ! »

Tels étaient les faits. Tels sont les faits. Car l’énigme n’a pas été percée. En vain, les meilleurs policiers anglo-américains, en vain les maîtres du roman policier (Conan Doyle en tête) s’efforcèrent-ils de percer le mystère. Les seules explications auxquelles parvinrent les romanciers ne tenaient pas debout : Conan Doyle supposait qu’un mulâtre, d’une force extraordinaire, avait successivement jeté par-dessus bord ses douze compagnons de voyage, par haine de la race blanche, puis s’était suicidé, en les suivant.

La seule solution sensée (mais en ces matières sensé ne veut pas dire vrai) vient d’un écrivain anglais : il y aurait eu complicité du navire Dei-Gratias. Morhouse et Griggs, d’accord, auraient trouvé un ingénieux moyen de se partager la prime de sauvetage accordée à tout capitaine de bateau qui ramène au port une épave. Et, en effet, la Marie- Céleste était devenue la propriété des marins du Dei-Gratias.

Mais cette explication suppose le silence total, durant de longues années, d’une telle quantité de complices ! N’est-ce pas, cela, aussi, bien invraisemblable ?

La Robertie. « Almanach des coopérateurs. » Limoges, 1932.
Peinture : Charles Temple.

Reconnaissance

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Au coeur du Jardin des Tuileries, l’inauguration du monument de Charles Perrault, réalisé par Gabriel Edouard Baptiste Pech, a donné lieu à une scène charmante.

La fête officielle venait de se terminer, les gardiens se préparaient à fermer les grilles après le roulement de tambour traditionnel, quand un groupe de petites filles s’approche du monument. Elles tenaient une gerbe de chrysanthèmes qu’elles déposèrent sans discours au pied du monument…

Les mânes du conteur du Petit Poucet et du Chat Botté ont dû tressaillir de paternel orgueil !

Source : »Femina. » Paris, 1911.
Photo : http://www.paristoric.com/index.php/paris-d-hier/statues/statues-des-tuileries/1702-le-monument-a-charles-perrault

Convictions

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Depuis quelques années, sir Conan Doyle avait abandonné la littérature d’imagination qui fit sa fortune, pour se consacrer exclusivement à la métaphysique et au spiritisme.

Il affirmait avoir évoqué et matérialisé plusieurs fois le fantôme  de Jeanne d’Arc. On a publié de lui une étrange photographie médiumnique prise au Crewe Spiritual Circle et qui parut dans le Daily Mirror. On l’avait photographié seul, et la plaque, une fois développée, montra à côté de lui l’image de son fils, mort au champ d’honneur pendant la guerre. 

Les morts vivent, je le sais ! déclarait-il en 1925, avec une calme assurance… J’ai vu aussi clairement que dans la vie les fantômes de mon fils et de ma mère. Aussi ai- je décidé, d’accord avec ma femme, d’employer désormais toute mon activité intellectuelle à combattre le matérialisme et à jeter une radieuse clarté sur le mystère de la vie et de la mort.

« Ric et Rac. »  1930.

Sept taureaux contre une locomotive

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Sept de ces nobles et superbes animaux qu’on appelle, en Espagne, « topos de muerte », et qui sont destinés aux luttes de la « plaza », s’étaient réfugiés à l’entrée du tunnel de Carcedilla, pour se reposer de la chaleur du jour.

Ce tunnel, un des plus élevés de la chaîne des monts Guadarrama, est traversé souvent par les trains du Nord-Espagne. Et, tandis que nos taureaux humaient la fraîcheur, ils aperçurent soudain, dans le noir, la lueur éclatante d’ une lanterne et virent s’avancer à toute vitesse un monstre qui sifflait. Les taureaux n’eurent aucune peur, mais foncèrent en aveugles sur le fantastique ennemi. Leur bravoure n’aboutit qu’ à les faire rejeter de chaque côté de la voie, assommés et broyés par la lourde machine.

Le chauffeur de la locomotive arrêta brusquement le train, au grand émoi des voyageurs qui avaient pensé mourir de frayeur en entendant le fracas de ce combat singulier dans le plus noir du tunnel. Mais les employés ayant constaté que les cadavres des taureaux ne gênaient pas la circulation, le train reprit sa marche, sans autre incident.

« Le Petit Journal illustré. » Paris, 31 Mai 1908.

Un enfant de huit ans

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Valréas est une petite ville du Comtat Venaissin, qui fait aujourd’hui partie du département de Vaucluse. Le lieutenant général, Louis d’Arut de Grandpré, étant un jour allé faire l’inspection du petit collège de cette ville, fut mécontent de voir que les enfants ne répondaient qu’en patois à ses questions.

Fi donc ! leur dit-il, je vous comprends à peine. Quoi! vous ne savez pas même le français ! Vous êtes une troupe de paresseux. Jamais vous ne ferez rien dans vos classes.

Monsieur, répliqua vivement l’un d’entre eux, nous ne pouvons savoir que ce qu’on nous enseigne. Un jour j’étudierai le français et je le parlerai; mais jamais je n’oublierai mon patois. Car l’esprit consiste à apprendre et non à oublier.

Cet enfant n’avait pas encore atteint sa huitième année, mais devait être un jour le cardinal Maury. Il tint parole, car il aimait, jusque dans ses dernières années, à parler le patois de son pays. Étant archevêque de Paris, quand ses compatriotes venaient lui apporter des nouvelles de Valréas, il s’entretenait familièrement avec eux, assistait à leur repas, remplissait leurs verres de son meilleur vin, causait avec eux des individus qu’il avait connus pendant son enfance, et il était enchanté quand ils lui demandaient dans leur patois naïf de boire à sa santé.

Il était parti d’une condition bien humble, mais il était le premier à rappeler son point de départ. Quand il fut fait cardinal, sa mère n’existait plus. Mais sa première pensée fut pour elle.

Oh ! dit-il les larmes aux yeux, que n’est-elle en ce moment auprès de moi, pour lui jeter la calotte de son Alfred dans son tablier ! 

« La Semaine des enfants. »  Paris, 1866.

Potemkin

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La triste aventure de ce cuirassé russe au nom célèbre remet en lumière la figure très curieuse du général Potemkin, qui fut le favori de l’impératrice Catherine II.

Il était très beau, très brave, mais non moins adroit. Et, dès que Catherine eût arraché la couronne à la faiblesse de son époux Pierre III, il devint… ou feignit de devenir éperdument amoureux de sa souveraine. Le comte Orloff, qui régnait alors sur elle, crut s’en débarrasser en l’envoyant guerroyer contre les Turcs. Il se battit bravement, revint couvert de gloire, et, dès lors, sa faveur fut considérable. Il fut nommé prince, feld-maréchal, commandant en chef de toutes les armées, grand amiral, premier ministre, gouverneur de ceci, de cela, grand hetman des cosaques, etc. Il avait la puissance d’un souverain.

Il s’en montra digne par son ambition pour l’empire russe, accomplit la conquête de la Crimée, provoqua la guerre contre les Turcs à laquelle il s’était préparé longuement par l’organisation d’une puissante armée… Que nous sommes loin de ce temps-là !…

Il était devenu si puissant qu’un nouveau favori, Zoubof, essaya de le détruire auprès de Catherine. On le gêna alors beaucoup dans ses entreprises contre les Turcs, et il dut revenir à la Cour pour défendre ses projets. Comme il regagnait son armée, il fut pris en route d’un mal foudroyant : il expira au pied d’un arbre dans une vaste solitude. On supposa qu’il avait dû être empoisonné.

Si on a pu lui reprocher une vie de barbare, un goût effroyable pour le luxe et le désordre sous toutes ses formes, ainsi qu’un caractère passionnément sanguinaire, on ne saurait oublier qu’il fut un homme d’Etat remarquable, un général hardi et qu’il contribua considérablement à la grandeur du règne de Catherine II.

« Le Journal du dimanche : gazette hebdomadaire. »  Paris, 1905.