George Sand

Les meneurs de loups

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On croit en beaucoup de pays de France à la puissance des meneurs de loups. Cette croyance est surtout répandue dans l’Ouest et dans le centre de la France, mais il semble qu’elle soit inconnue dans l’Est et le Nord, pays pourtant très forestiers.

Il est très dangereux d’être mal avec les meneurs de loups. Ces meneurs de loups sont des magiciens, fort mal intentionnés. Ils ne se font pas scrupule de se faire suivre par des loups affidés, avec lesquels ils sont de complicité, et auxquels ils livrent à dévorer les bestiaux de leurs ennemis. Aussi quand un loup quelconque a fait pendant la nuit quelque ravage fort naturel, on l’attribue sans hésiter aux meneurs de loups 1.

Dans le Bas-Maine, les meneux d’loups vivaient au milieu d’une bande de loups qu’ils dressaient à piller les environs. Si un passant était suivi par un de ces animaux, il devait courir au plus vite à sa demeure, en prenant bien garde de tomber. Une fois arrivé, il fallait donner au loup un chanteau de pain pour lui et un pain de douze livres pour son maître. Quiconque aurait essayé de se soustraire à cette taxe eût été dévoré dans l’année par les loups 2.

En Haute-Bretagne, les meneurs de loups étaient obligés à les « mener » de père en fils. Ils allaient dans les forêts, où ils avaient de beaux fauteuils formés de branches de chêne entrelacées, et garnis d’herbe à l’intérieur. Auprès on voyait l’endroit où les bêtes avaient allumé du feu pour faire cuire leurs viandes. Les meneurs leur ordonnaient parfois de reconduire les voyageurs égarés, mais ils recommandaient à ceux-ci de bien prendre garde de choir en route, et d’avoir soin de leur donner du pain ou de la galette une fois rendus à la maison 3.

Dans le Centre, les meneurs de loups étaient des sorciers qui avaient la puissance de fasciner les loups, de s’en faire suivre et de les convoquer à des cérémonies magiques dans les carrefours des forêts. Ils avaient le pouvoir de se transformer en loups-garous. On les appelait aussi serreux de loups, par ce que, disait-on, ils les serraient dans leurs greniers quand il y avait des battues 4.  

George Sand a raconté en détail les croyances berrichonnes sur ces sorciers. Voici deux de ses récits :

Une nuit dans la forêt de Châteauroux, deux hommes, qui me l’ont raconté, virent passer sous bois, une grande bande de loups. Ils en furent très effrayés et montèrent sur un arbre, d’où ils virent ces animaux s’arrêter à la porte de la hutte d’un bûcheron. Ils l’entourèrent en poussant des cris effroyables. Le bûcheron sortit, leur parla dans une langue inconnue, se promena au milieu d’eux, puis ils se dispersèrent sans lui faire aucun mal.

Ceci est une histoire de paysan. Mais deux personnes riches, ayant reçu de l’éducation, vivant dans le voisinage d’une forêt où elles chassaient souvent, m’ont juré sur l’honneur, avoir vu étant ensemble, un vieux garde-forestier de leur connaissance, s’arrêter à un carrefour écarté et faire des gestes bizarres. Les deux personnes se cachèrent pour l’observer et virent accourir treize loups, dont un, énorme, alla droit au chasseur et lui fit des caresses. Celui-ci siffla les autres comme on siffle des chiens, et s’enfonça avec eux dans l’épaisseur des bois. Les deux témoins de cette scène étrange n’osèrent l’y suivre et se retirèrent, aussi surpris qu’effrayés 5.

Dans le Bourbonnais, les loups-garous perdant la forme humaine à minuit, conduisent à travers la campagne des meutes hurlant de loups, ils les font danser autour d’un grand feu. Partout on trouve cette tradition d’un homme qui arrive au milieu de cette assemblée hurlante, et qui est reconnu par le conducteur de loups, qui le fait accompagner par deux de ses chiens et lui recommande de ne pas se laisser tomber et de les récompenser en arrivant. Le voyageur oublie la récompense, mais il revoit à la porte les deux loups, et leur tire en vain des coups de fusil, car les balles s’aplatissent sur leur peau. Leurs yeux brillent comme des éclairs, et leur gueule laisse échapper des flammes. Et dans sa frayeur, il leur donne un énorme pain qu’ils emportent dans les forêts voisines 6.

Dans les forêts morvandelles, tout flûteur est véhémentement soupçonné de mener les loups, d’employer sa virtuosité à les assouplir et à les dompter. Métamorphosé en loup lui-même, à l’aide de quelque secret diabolique qui le met en même temps à l’épreuve des balles, il convoque son troupeau dans quelque sombre carrefour. Les loups assis en rond autour de lui, écoutent attentivement ses instructions, car il leur parle leur langage. Il leur indique les troupeaux mal gardés, ceux de ses ennemis de préférence. Si une battue se prépare, il leur indique par quels défilés de la forêt ils pourront se sauver, et il pousse même la sollicitude jusqu’à effacer leurs traces sur la neige 7.

Suivant une tradition ardennaise, un homme avait jadis le pouvoir de « charmer les loups », en leur récitant une oraison, et il leur était interdit de toucher à rien de ce qui avait été mentionné dans cette incantation 8.

1. L. DU BOIS. Annuaire de l’Orne pour 1809, p. 109.
2. GEORGES DOTTIN. Les Parlers du Bas-Maine.
3. PAUL SÉDILLOT. Contes de la Haute-Bretagne, t. II, n. 51. Traditions, t. II, p. 110.
4. JAUBERT. Glossaire du Centre.
5. GEORGE SAND. Légendes rustiques, p. 97.
6. A. ALLIER. L’ancien Bourbonnais, t. II, 2e partie, p. 12.
7. Dr BOGROS. A travers le Morvan, p. 142.
8. A. MEYRAC. Trad. des Ardennes, p. 215.

« Revue des traditions populaires. » Paris, 1899.

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La républicaine

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George Sand était républicaine. Lisez plutôt : 

« Si vous proclamez la République pendant mon absence, prenez tout ce qu’il y a chez moi, ne vous gênez pas. J’ai des terres, donnez-les à ceux qui n’en ont pas. J’ai un jardin, faites-y paître vos chevaux. J’ai une maison, faites-en un hospice pour vos blessés. J’ai du vin, buvez-le. J’ai du tabac, fumez-le. J’ai mes œuvres imprimées, bourrez-en vos fusils.

Il n’y a dans tout mon patrimoine que deux choses dont la perte me serait cruelle : le portrait de ma vieille grand’mère et six pieds carrés de gazon plantés de cyprès et de rosiers. C’est là qu’elle dort avec mon père. Je mets cette tombe et ce tableau sous la protection de la République, et je demande qu’à mon retour on m’accorde une indemnité, savoir : une pipe, une plume et de l’encre, moyennant quoi je gagnerai ma vie joyeusement et passerai le reste de mes jours à écrire ce que vous avez si bien fait. »

Ceci est tiré des Lettres d’un Voyageur. Paris, 1838.

Mauvaise langue

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Les anciens avaient toujours soin, au milieu  des plus grands triomphes, de faire dire aux triomphateurs qu’ils n’étaient que bien peu de chose, puisqu’ils n’étaient que des humains. Aussi ne considérera-t-on pas comme une marque d’irrespect, la citation de cette lettre du romancier Charles Dickens, à propos de la célèbre romancière George Sand : 

Paris, 12 janvier 1856.  

J’ai dîné chez la soeur de Malibran, l’admirable Mme Viardot, dont je suis de plus en plus amoureux, avant-hier soir 10 janvier, pour y faire, par faveur spéciale, la rencontre de la très grande, très illustre, très célèbre George Sand. Hélas ! Encore une de mes illusions fauchée parla réalité cruelle !  

L’auteur de tant d’oeuvres brillantes ne ressemble pas du tout au romanesque portrait que je m’en étais fait. Si on me l’avait montrée à Londres, dans la rue, je l’aurais prise pour une des sages-femmes de la Reine : elle est joufflue et respectable. Elle est brune avec une légère moustache et des yeux noirs tranquilles. Elle n’a rien du bas-bleu, si ce n’est une petite façon finale de faire cadrer vos opinions avec les siennes, qu’elle doit tenir de Nohant, maison de campagne, où elle vit en souveraine, dominant et tyrannisant un cercle étroit d’adorateurs. En un mot, brave femme, très ordinaire comme figure, comme conversation, comme manières !

Pour ce qui est de son esprit, on le dit très brillant, mais je n’ai pu en juger : elle n’a pas daigné le sortir…  

Maintenant, n’y a-t-il-pas, là dessous, un peu de jalousie de métier ?

« Touche-à-tout : revue hebdomadaire. »  Paris, 1904.

La géologie de George

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On ne connaît pas George Sand géologue ? Comme Rousseau, son maître, était botaniste, elle crut devoir s’intéresser à la géologie, mais avec ses doctrines personnelles et fantaisistes où la science de Lamark et de Cuvier n’aurait pas eu ses entrées.

Un soir, elle cassa une géode qu’elle avait ramassée dans la journée. Après l’avoir examinée à la loupe :

Voilà qui est étrange ! s’écria-t-elle. Les parois de cette petite caverne retracent à merveille une scène antédiluvienne. Tenez voilà l’Eden. Ici des arbres disparus, là des animaux étranges et plus loin un homme et une femme, vêtus de peaux de bêtes. Est-ce curieux !

Un naturaliste auquel elle confiait ses cauchemars scientifiques disait à un tiers :

Elle ressemble à un savant qui aurait pris du haschich !

« Journal des débats politiques et littéraires. »  Paris, 1904.

 

Vote au village

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Voici un trait qui peint bien le caractère du paysan, si mobile, si insaisissable, que George Sand a trop idéalisé, que Balzac a calomnié, et qui n’a jamais été réussi dans le livre ou à la scène.

Des paysans sont groupés dans une salle de mairie et viennent déposer, chacun à leur tour, leur bulletin dans l’urne électorale. Une contestation s’élève entre un des électeurs porte-blouse et le président.

L’ELECTEUR. — J’ vous dis que j’ne voulons pas de votre liste !…  J’ n’ons pas confiance dans les imprimés !
LE PRÉSIDENT. — Alors, faites-en une à votre idée.
L’ÉLECTEUR. — Je n’ savons pas écrire.
LE PRÉSIDENT. — Un autre l’écrira pour vous… Tenez ! Maître Baptiste ne demandera pas mieux de vous rendre ce service.
MAÎTRE BAPTISTE, acquiesçant, tout en
s’approchant du bureau. — Certainement, M. le président.
MAÎTRE BAPTISTE,
à l’électeur : — Voyons ! qui est-ce que tu veux nommer ?
L’ÉLECTEUR,
regardant maître Baptiste avec certaine défiance. — Vous êtes bien curieux !

François Barrillot. « Triboulet : journal critique et satirique. » Paris, 1861.

Elle aimait les fleurs

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Pour rendre plus familière la personnalité de George Sand, nous avons demandé à sa petite-fille, Mme Aurore Sand, d’évoquer quelques souvenirs de sa grand-mère. Aurore Sand est elle-même un écrivain apprécié des lettrés, ayant publié « Le roman de George Sand et d’Aurélien de Sèze », « Pour remettre à Frank », « La vie commande », Le Berry de George Sand ».

Chaque nuit elle prolongeait son travail à la lumière d’une petite lampe posée sur son bureau et ce n’est que le lendemain après-midi, après avoir lu les journaux et son courrier, qu’elle descendait retrouver sa famille.

L’été on sortait au jardin, où vite elle allait regarder l’état des fleurs, sur la terrasse, où s’alignaient des « caisses » d’orangers, de grenadiers, de citronnelle et de fuchsias. Elle les admirait et se pénétrait de leur parfum, puis elle nous entraînait dans cette partie du jardin qu’elle nommait : le « rosacium ».

Des massifs de rosiers encadraient de petites plates-bandes semées de de toutes les fleurs odorantes qui attiraient les papillons dont mon père possédait un bel élevage. Il composa une collection entomologique complète de toutes les espèces du centre de la France.

George Sand et son fils aimaient la nature en véritables amants. Ils s’adonnaient ensemble à son étude constante et passionnée.

Il n’y avait pas de promenade sans que ma grand-mère ne rapportât des fleurs pour son herbier, car, à force d’aimer les fleurs vivantes, fraîches, magnifiques ou modestes, elle était devenue « un véritable botaniste ». Elle les classait, les étiquetait, les conservait et les aimait comme mortes vivantes.

Son culte naturel pour tout ce qui est végétal, mystérieux et splendide dans notre terre de France, l’avait portée à acclimater des ananas dans une serre, et dans le gazon, devant la maison, une petite plante commune dans le midi, le « muscari », dont la fleur émane une odeur de prune. Souvent aussi elle me conduisait pour regarder la « stellaire holostée » qui ouvre ses pétales en étoile lorsqu’il fait beau et les ferme lorsque le temps se couvre.

Elle m’enseignait ce qui est immuable et cependant mouvant dans cette matière qui nous enveloppe et que nous n’admirons et n’aimons jamais assez.

Cette phrase est comme un dernier vœu : « La mort n’étant pas un malheur mais une délivrance, je ne veux sur ma tombe aucun emblème de deuil. Je désire au contraire qu’il n’y ait que des fleurs, des arbres et de la verdure ».

« Almanach de la femme française. »  Union des femmes françaises.  Paris, 1946.
Illustration : montage fait maison.

Marie Duplessis n’a jamais porté de camélias

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C’est la seule fantaisie de Dumas qui para Marie Duplessis de camélias, ainsi que l’a fort bien établi le docteur Cabanès dans une plaquette « Poitrinaires et grandes amoureuses ». Cette brochure parut en 1912; sans doute est-il intéressant d’en exhumer aujourd’hui une page :

« Les camélias sont de pure imagination; historiquement, la dame qu’on en pare, n’en a jamais porté. Alphonsine dite Marie Duplessis, n’a pas eu, pour cette fleur, à jamais associée à son nom, cette prédilection que lui prêtent de complaisants biographes. En évoquant les souvenirs de la jeune femme, au lendemain de sa mort, le romancier la para d’une grâce nouvelle poétique, mais empruntée. Cette jolie fiction, Dumas seul en est responsable; il l’a du reste avoué. Nous avons eu sous les yeux la lettre des aveux; elle est datée du 20 janvier 1895, et a paru dans un recueil littéraire depuis longtemps disparu ».

On avait offert à Dumas un portrait de la Dame aux Camélias; il répondit à celui qui lui avait fait l’offre :

« J’ai déjà deux portraits de Marie Duplessis et parfaitement authentiques. Le portrait que j’ai fait graver en tête d’une édition est la reproduction d’un des deux que je possède. Si celui que vous possédez est sans camélias, il a des chances d’être authentique, la légende des camélias ayant été inventée par moi après la mort de l’héroïne ».

Huit jours après, nouvelle épître, confirmant la première :

« Le portrait de Marie Duplessis, du moment qu’il porte un camélia à la ceinture, est certainement apocryphe. Ce n’est qu’après sa mort que je lui ai donné, dans mon roman, le surnom de la Dame aux Camélias ».

Mais la légende est indestructible, et l’on continuera en dépit du témoignage formel du dramaturge, déjà très souffrant, et dont la mort approchait, à imprimer que Marie Duplessis aimait à rehausser sa pâleur de rouges camélias.

Il est piquant de constater qu’Alexandre Dumas, qui devait appartenir à l’Académie et, en cette qualité, collaborer au  « Dictionnaire de la langue courante », commit dans la circonstance une faute d’orthographe : il écrivit, en effet, avec un seul « l » le nom de la fleur qui avait eu pour parrain celui qui d’Orient, l’avait importé en Europe, le missionnaire Camelli ( frère jésuite Jiří Josef Camel, latinisé en Camellus).

Alexandre Dumas pouvait, il est vrai, s’autoriser d’un précédent fameux. George Sand, dans un de ses romans, l’avait orthographié de la même façon, et quand on eut fait apercevoir Dumas de son erreur, il la reconnut, mais il la maintint, préférant, dit-il galamment, se tromper avec l’illustre romancière que donner raison aux étymologistes. Depuis lors, on n’a plus jamais écrit autrement le nom de celle qui ne la fixa peut-être jamais à son corsage.

« Revue Belge. » J. Goemare, Bruxelles, Bruxelles, 1926.
Illustration : José Nin Y Tudo.