Georges Cain

Rossini au boulevard 

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Georges Cain a conté l’anecdote.Elle prouve que si Rossini ne fut pas prophète en son pays à la première du Barbier de Séville, il le fut à Paris au lendemain de Guillaume Tell

Ce samedi d’août, à minuit, le boulevard Montmartre fut envahi par la foule, qui se  massa devant le numéro 10, surnommé « la boîte aux artistes », à raison de la qualité  d’un grand nombre de locataires. 

C’étaient les spectateurs sortant de l’Opéra, en grande toilette, bientôt suivis d’un groupe d’apparence bizarre, de gens porteurs de paquets. Les paquets étaient les instruments. Les porteurs étaient les musiciens de l’orchestre ! Leur chef Habeneck parut : tous venaient fêter Rossini par une sérénade à l’italienne ! On joua l’ouverture de Guillaume Tell, puis les trois créateurs, Dabadie, Nourrit et Levasseur chantèrent le trio du serment. Ensuite ils entonnèrent, à l’occasion de son départ, la cantate : 

Le ciel natal, hélas,  ♪
T’envie à nos climats;
♫ Tu nous quittes, mais ton génie
Ne nous quittera pas. ♫

Le plus amusant, c’est que Rossini n’était pas chez lui. Il arriva, voulut forcer les barrages. 

Je suis Rossini. 
— Allons donc! Tenez-vous tranquille ! On ne nous la fait pas ! 

« Comoedia. » Paris, 1920. 

Les lions de Rosa Bonheur

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Il y a des bêtes qu’on dit sauvages, et qui le sont moins, à coup sur, que bien des êtres humains. Connaissez-vous, à ce propos, l’histoire de la lionne de Rosa Bonheur ?

Un dompteur, chez lequel la célèbre peintre allait prendre souvent des croquis pour ses tableaux, lui avait offert un couple de lionceaux, le lion et la lionne. L’artiste accepta ce cadeau doublement encombrant. Elle avait, à By, près de Fontainebleau, une belle propriété bien close, dans laquelle les animaux pouvaient être élevés loin des regards.

Le lion, cependant, ne vécut que quelques mois : il mourut d’une maladie de la moelle épinière. Mais la lionne eut le temps de s’attacher à sa maîtresse. « Elle était tendre, fidèle comme un chien », disait l’artiste. Malheureusement, elle devint malade, de la même maladie que son frère. Rosa la soignait comme une personne humaine, allant la voir, la caresser, la consoler plusieurs fois dans la journée.

Un jour, Georges Cain se trouvait dans l’atelier de Rosa Bonheur, quand il la vit entrer, les yeux pleins de larmes. Il s’empressa, demanda la cause de ses pleurs.

Ma pauvre lionne va mourir, répondit Rosa dans un sanglot.

Quelques instants après, tous deux entendirent le bruit d’un pas feutré qui venait du vestibule. C’était la lionne mourante qui faisait un suprême effort pour voir sa maîtresse une dernière fois. Elle savait que Rosa était montée à l’atelier, elle entendait sa voix, et elle se traînait dans l’escalier pour la rejoindre. L’artiste descendit quelques marches. Elle prit la tête de la lionne dans ses bras, la caressa. La bête s’abandonnait, la regardait comme un être qui pense. Et elle mourut ainsi en la regardant.

« Je crois au bon Dieu et à son paradis pour les justes, disait la grande artiste, mais il y a quelque chose qui ne me plaît pas dans la religion : c’est qu’il y soit dit que les animaux n’ont pas d’âme. Ma lionne aimait, donc, elle avait une âme plus que certaines gens qui n’aiment pas ».

On conçoit d’où vient cette expression si profonde et presque humaine qui se lit dans le regard des bêtes que peignit Rosa Bonheur. L’artiste croyait à leur âme et elle la faisait rayonner dans leurs yeux.

« Le Monde illustré. » Paris, 1938.
Peinture de Klumpke Anna Elisabeth.