gibier

L’homme aux rouelles de veau

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chauves

Les coiffeurs chimistes eurent, il y a quelques années, à subir une rivalité qui menaçait de devenir sérieuse. Un homme surgit, prétendant avoir trouvé le moyen de garnir en un mois des têtes chauves.

Son système était simple. Vous lui confiiez un genou, il l’arrosait de rhum et de liqueur de la Chartreuse, puis il appliquait sur votre crâne une rouelle de veau cru d’une livre et demie d’une viande de première catégorie fraîchement tuée. Vous étiez tenu, ayant ce fricandeau sur la nuque, de ne pas le quitter d’une semaine sous aucun prétexte.

La foule fut grande et les expérimentateurs nombreux. On était étonné qu’un ami ne vous saluât plus… il avait du veau sur la tête… Il n’y manquait que la salade pour compléter le menu de guinguette consacré par la chanson populaire.

Cette coiffe d’une nouvelle espèce était tolérable pendant deux ou trois jours. Mais, passé ce temps, elle exhalait une odeur de gibier avancé qui faisait croire au patient qu’il lui poussait, au lieu de cheveux, du poil de lapin… Or, le huitième jour venu, on enlevait l’appareil… pas un crin n’était venu !

Les récriminations furent grandes, mais l’expérimentateur assura qu’il n’y avait là rien de sa faute, et que l’insuccès tenait à la mauvaise qualité du bétail français.

« Le Journal monstre : courrier et bulletin des familles. »  Léo Lespès, Paris, 1857.
Illustration : bricolage perso.
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Le chasseur gris

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chasseur

Je ne sais pas si je vois double, mais il me semble qu’il n’y a jamais eu tant de gibier !…

Dessin de Benjamin Rabier.

Les faisans de M. Bodin

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tribunal

M. Bodin-Lambourdais, l’éminent président du tribunal de Roqueberbert, accomplissait, au nom de l’hygiène, une petite marche tonique et digestive à travers la campagne avoisinant son « siège ».

Dans un champ bordant la route, il vit un paysan qui arrachait des betteraves. Il le salua le premier, car il s’efforçait toujours d’avoir l’air condescendant et pas fier, dans l’espoir de se faire décerner, voce populi, le glorieux titre de « bon juge », qu’il ambitionnait presque autant que le ruban de la Légion d’honneur… Masquant donc sa morgue hautaine sous les apparences de la simplicité et de la bonhomie, il daigna s’arrêter, et entama un brin de causette, en empruntant, pour se mettre au niveau de son interlocuteur, les expressions et les intonations du terroir local.

Bonjour, bonjour, gars Loustaud, lui dit-il sans façons. Ça va-t-y comme vous voulez ?

Heu, heu, m’sieu Bodin, fit Loustaud en se redressant, et en touchant du doigt le bord de son chapeau, y a la sécheresse qui nous fait ben grand tort, vous savez !… et pis le raisin qui mûrit tout de travers… et pis le foin qui ne rend pas… Ah ! on va avoir la famine, si ça continue, on sera obligé de croquer des briques, le diable m’emporte.

M. Bodin-Lambourdais sourit finement:

Bast !… Vous n’êtes pas en peine pour si peu, vous, Loustaud: un gaillard comme vous se tire toujours d’affaire.

Bien malaisément, allez, m’sieu Bodin.

La terre ne nourrit plus son homme.

Taratata !… ce n’est pas chez vous qu’on mourra jamais de faim: car vous avez, derrière votre maison, un merveilleux garde-manger de quarante hectares. 

Là-dessus, comme Loustaud, vaguement inquiété par ces paroles, l’interrogeait d’un regard méfiant, M. Bodin-Lambourdais cligna de l’œil d’un petit air complice, pour bien indiquer qu’il parlait non pas en magistrat, mais en simple particulier.

Voyons, là, entre nous, reprit-il, si la récolte manque dans les champs, le gibier ne manquera toujours pas dans la forêt. hein, Loustaud ? 

Le prudent Loustaud feignit de ne pas saisir l’allusion. Tout le canton savait pourtant qu’il passait sa vie à braconner: c’était le secret de Polichinelle. Mais il ne pouvait pas décemment l’avouer tout de go à l’homme qui avait précisément mission de faire respecter la loi sur le territoire de Roqueberbert, Pas si bête !

Alors, M. Bodin-Lambourdais revint à la charge, ayant quelques raisons domestiques de parler gibier avec le gars Loustaud. C’était même dans ce seul but qu’il avait dirigé sa promenade de ce côté. Il s’empressa d’ajouter indulgemment:

D’ailleurs, je ne vous le reproche pas, Loustaud, soyez tranquille ! Vous seriez bien sot de ne pas profiter de ce que vous avez sous la main. Allez, le crime n’est pas pendable ! Et la preuve, c’est que je vais recourir à votre habileté cynégétique. Mardi prochain, je donne un grand dîner, et à cette occasion, j’aurais besoin d’une belle paire de faisans dorés. Pouvez-vous me procurer ça ?

Mais, monsieur… vous savez bien que la chasse n’est pas ouverte.

Mon ami, je ne vous demande pas si la chasse est ouverte. Je vous demande si vous pouvez me procurer deux faisans dorés pour mardi prochain.

La commande était ferme. Loustaud hésita une seconde, parce que c’était le président; puis il répondit bravement:

Oui, monsieur. 

Ceci se passait un mercredi. Or, le samedi suivant, c’est-à-dire trois jours après cette conversation, et trois jours avant le grand dîner annoncé par M. Bodin-Lambourdais, on vit le gars Loustaud arriver au palais de justice de Roqueberbert, pénétrer dans la salle des audiences correctionnelles, et s’asseoir au banc des prévenus, sous l’inculpation de chasse en temps prohibé, avec engins prohibés.

Le maladroit s’était fait pincer par un gendarme, en flagrant délit de braconnage, au moment où il «travaillait» pour le président… C’était là une circonstance atténuante que sa discrétion professionnelle l’empêchait de faire valoir ouvertement; mais il était bien sûr que son juge en tiendrait compte de lui-même, sans qu’il fût besoin de le lui rappeler.

Aussi, l’attitude de Loustaud était-elle confiante et sereine: en fait de verdict, l’acquittement pur et simple lui semblait tout indiqué. M. Bodin-Lambourdais, qui était un finaud, allait trouver tout de suite dans son sac le moyen d’innocenter son fournisseur. Du reste, il l’avait dit formellement: le cas n’était pas pendable. Et Loustaud en avait pris bonne note.

braconnier

A l’appel de son nom, il salua courtoise- ment le tribunal, ainsi que l’honorable compagnie qui assistait à cette cause peu célèbre. Puis il eut, à l’adresse de M. Bodin-Lambourdais, un petit signe d’intelligence renforcé d’un demi-sourire amical. Cela voulait dire:

« Bonjour, cher client. C’est rapport à vos faisans que je me suis fait empaumer. Cela vous prouve combien je suis consciencieux en affaires, et combien j’ai déployé de zèle pour vous être agréable. Aussi, j’espère bien que quand vous aurez du monde à dîner, dorénavrant, vous me conserverez votre pratique.»

Mais M. Bodin-Lambourdais, imposant, majestueux, inaccessible, le domina d’un regard sévère, et ne répondit pas à son sou- rire. Engoncé dans sa robe d’apparat, séparé du commun des mortels bien moins par les barrières du prétoire que par le redoutable prestige de sa toute-puissance, retranché derrière le sinistre comptoir où Thémis pèse et interprète malignement nos actions les plus innocentes, campé sur son fauteuil ainsi qu’un manitou qui peut lancer la foudre et faire trembler les populations rien qu’en fronçant son sourcil olympien, M. Bodin-Lambourdais n’était plus un homme: c’était le magistrat ! c’était le juge ! le juge sombre, farouche, inexorablement résolu à réprimer le braconnage avec la dernière rigueur.

Infortuné Loustaud ! Il s’aperçut tout de suite que ce président-là n’avait rien de commun avec le promeneur bon enfant qui était venu sans cérémonie lui commander une paire de faisans. Il comprit qu’un fonctionnaire qui se balade à la campagne n’est pas du tout le même type qu’un fonctionnaire qui exerce ses fonctions. Et M. Bodin-Lambourdais lui apparut si auguste, si serein, si rigide, qu’il fut presque tenté de se dire:

« Pas possible ! il a oublié les faisans. Il ne se rappelle plus rien. Ou bien c’est moi qui ai rêvé ? »

Pourtant, sapristi ! il était absolument sûr, n’ayant pas son plumet ce jour-là, d’avoir reçu de la bouche du président la commande formelle qui l’amenait à cette heure sur le banc d’infamie. Donc, de deux choses l’un : ou M. Bodin-Lambourdais le lâchait carrément, soit par oubli, soit par égoïsme; ou bien il simulait l’indignation et la sévérité pour sauvegarder les apparences, et parce que sa profession l’obligeait à se montrer indigné et sévère. De toutes façons, Loustaud n’avait qu’à attendre et à accepter passivement la sentence.

Oui, mais en attendant, il encaissa des paroles dures.

Vous êtes, lui dit catégoriquement le président, un de ces flibustiers sans vergogne, qui n’hésitent pas à se créer des ressources criminelles en massacrant lâchement le gibier de nos forêts. Dans votre frénésie de destruction imbécile et sanguinaire, vous n’épargnez même pas les jeunes couvées, espoir de l’avenir. Chacun de vos jours est marqué par d’innombrables assassinats, dont le vandalisme n’a d’égal que la cruauté. Bref, vous êtes la plaie de nos campagnes… Taisez-vous, Loustaud, vous n’avez pas d’excuse !… Quand le meurtre des animaux est ainsi perpétré irrégulièrement, sans l’autorisation de la loi, c’est-à-dire en temps prohibé ou sans permis de chasse, il révolte l’humanité et mérite un châtiment exemplaire. Donc, tant pis pour vous, mon garçon, vous avez été pris sur le fait, vous servirez de bouc émissaire, et vous payerez pour tous les brigands de votre espèce. etc. etc. 

Avec une grandiloquence véhémente, M. Bodin-Lambourdais fulmina de la sorte pendant trois quarts d’heure d’horloge, contre les misérables qui tuent, sans bourse délier, le gibier national. Puis, après délibération, il condamna Loustaud au maximum de la peine: deux mois de prison et deux cents francs d’amende.

… Avec sursis, heureusement !

Au prononcé de ce jugement inattendu, Loustaud suffoqua comme un homme qui reçoit un pot de fleurs sur le crâne.

Néanmoins, devant une ingratitude aussi noire, il fut grand, il fut magnanime. Et rassemblant aussitôt ses esprits bouleversés:

Ça ne fait rien, mon président, s’écria-t-il gentiment: vous aurez tout de même vos deux faisans pour mardi matin !

Robert de Francheville. Dessins de M. Capy

« Lectures pour tous. »  Hachette, Paris, 1920.