goutte

Ces bons paysans

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medecin

— Salut ! m’sieu l’docteur.
— Bonjour, mon brave !
— Vous ne me reconnaissez pas ?
— Votre visage ne m’est pas absolument inconnu.
— Vous m’ faites honneur. C’est moi qu’a été primé pour les cochons. Monsieur Mallet, je n’vous d’mandons pas des nouvelles de m’ame Mallet, j’ai eu le plaisir d’être tout près de vous à son enterrement. J’avais été invité par Jean-Louis Mallet, votre propre neveu, un brave garçon qui se porte comme un charme. C’est pas comme ma belle-mère, qu’a toujours des suffocations.
— Prenez garde, cela peut devenir grave.
— Vous croyez ?… De fait, malgré les purges, elle maigrit, elle maigrit… c’est comme mon primé, on dirait qu’on lui a quasiment lancé un sort. Voulez-vous lui donner une petite consulte ?
— A votre belle-mère ?
— A mon cochon…
— Je ne suis pas vétérinaire.
— Vous me direz toujours ce que vous en pensez. J’avons toute confiance en vous.
— Allons !
— Comment le trouvez-vous, là, ben franchement, mon cochon?
— Bon à abattre et à enfouir au plus vite. Il est infecté de trichine, une maladie tout nouvellement observée.
— Encore une que nous devons aux chemins de fer !… On verra à voir, m’sieu le docteur.
— N’en mangez pas, surtout ! Inoculée à l’homme, la trichine fait plus souffrir que la goutte et les rhumatismes, et elle est, pour le moins, aussi redoutable que la fièvre typhoïde…
— C’est-y qu’on en meurt, parfois ?
— Souvent.
— Ça s’devine-t-il, la trichine ?
— Difficilement,à l’œil nu, quoique cinq mille trichines puissent facilement se rencontrer dans la plus petite bouchée de votre porc. Vous voilà averti !

Plus tard.

— Dis donc, la Brenet, sais-tu que notre cochon est quasiment pestilencié. Le docteur dit qu’il faut l’abattre bien vite.
— Qu’on peut tout d’ même le vendre abattu, pas vrai, not’homme ?
— Que ceux qui en mangeraient seraient en péril de crever, qu’il affirme !
— Mon doux Jésus ! C’est-y vraiment croyable ? Et ta pauvre mère qui aime tant la cochonnerie ! Si elle apprend qu’on a saigné Bastien sans lui en offrir, elle est dans le cas d’favoriser ton frère !
— C’est la pure vérité… Avec ça qu’il enœille la pièce du grand puits, le finot !
— Sans compter que par notre bail, nous devons aux nouveaux propriétaires, pour redevances, les deux jambons du premier tué de l’année ! Faut-il pas faire honneur à ses engagements, le Brenet ? Cours le saigner ! Quoiqu’en dise le docteur, il n’en sera jamais que ce que le bon Dieu décidera !

« La Vie parisienne. » Paris, 1864.

Le dîner

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dînerC’était à un dîner, dans une de nos plus aristocratiques familles, qui a fourni à la République des ministres, des académiciens, des savants. La maîtresse du logis, la duchesse douairière de L.., avait à sa droite Mgr P… l’un des plus illustres membres du clergé français.

Le dîner fut charmant. Mais pourquoi donc, au moment de passer au salon, vit-on la duchesse douairière et l’illustre ecclésiastique donner des signes d’inquiétude et, enfin levés, quitter la salle à manger l’un boitant, l’autre traînant la jambe ?

La chose fut si apparente que la duchesse, qui a son franc-parler, l’expliqua vertement. Elle porte gaillardement ses quatre-vingts ans, mais elle a la goutte au pied droit et, à table, elle a l’habitude de quitter discrètement son soulier et de le remettre prestement au moment de se lever.

Or, Monseigneur avait aussi la goutte, au pied gauche lui, et il avait la même habitude que la douairière. Alors un fâcheux hasard avait voulu que le soulier de la duchesse et celui de Monseigneur se fussent trouvés intervertis, et l’un et l’autre, après avoir vainement cherché leur bien, s’étaient résignés à garder, qui un soulier trop grand, qui une chaussure trop petite.

En achevant son histoire, la duchesse sortit brusquement de dessous son fauteuil ses deux pieds, dont l’un était finement chaussé et dont l’autre traînait un soulier noir, un vrai soulier d’ecclésiastique.

Monseigneur dut s’exécuter à son tour, et l’échange se fit coram populo.

« Lectures pour tous. »  Hachette, Paris, 1920.