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Une goutte de morning

buffet

Dernièrement, un de nos ténors (ils ne sont donc pas tous au front ? Après tout, celui-ci est peut-être réformé) fut sollicité d’aller à Londres prêter son concours à un grand gala de bienfaisance pour des œuvres de guerre.

Malheureusement, notre ténor ne sait pas un mot d’anglais. Quoique très alliance cordiale, il est tout à fait rétif à l’entente de la langue saxonne, ayant suffisamment affaire à comprendre la sienne. Il lui en arriva de ce chef une bien bonne. Très aimable de son naturel, il essayait donc quand même de lier conversation avec les organisateurs, et s’ingéniait, le sourire sur les lèvres, à essayer de saisir quelques mots entendus au passage, mais souvent mal traduits.  

Or, pendant l’entracte, un buffet improvisé avait été dressé dans le foyer des artistes. Le ténor s’y rend. Sur le seuil, le directeur, qui ne l’avait pas encore vu, lui dit-d’une façon charmante :

Good morning.

Le ténor hésite un peu, puis comme se ressouvenant, il répond tout à fait rassuré :

— Eh bien, moi aussi, je prendrai bien une goutte de ce que vous dites… à votre santé et à la Victoire !

« Le Carnet de la semaine. » Paris, 1918.

Fidélité

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Le temps de guerre a-t-il resserré les liens de la fidélité conjugale ? C’est une question de « morale », sujet philosophique très complexe,que nous n’avons pas à envisager. Contentons-nous de narrer une touchante anecdote.

Une de nos plus charmantes artistes, une de nos séduisantes « Miss », est mariée à un camarade qui se bat depuis les premiers jours, dans les défilés de l’Argonne. Appelée à créer le rôle d’une jeune fiancée, le directeur lui fait observer que l’anneau conjugal qu’elle porte au doigt n’est pas conforme à la situation du personnage qu’elle représente. Gentiment, il lui donne le conseil de l’enlever.

Alors, avec crânerie et fermeté, la jeune Miss lui déclare sans hésiter :

« Je rends mon rôle, monsieur, mais jamais je ne consentirai à jouer sans porter en ce moment l’alliance que m’a offerte mon poilu de mari. »

Et on dira ensuite que la fidélité conjugale n’existe pas au théâtre.

 » La Rampe. »Paris, 1916.
Illustration : Adolph von Menzel.

Inactivité

Parmi les innombrables victimes de la guerre, il en est que l’on ne citeavocat jamais, et qui, cependant, sont au nombre des plus atteints : j’ai nommé les avocats.

La criminalité a disparu. Plus de voleurs, plus d’assassins, plus le moindre petit apache ! Donc, plus de prévenus, plus d’accusés, plus de gens à défendre… plus de causes pour les avocats. Les avocats sont peut-être les moins discutables des sans travail. Et pourtant ils ne touchent aucune allocation, pas le plus infime secours de chômage. N’y a-t-il pas là une lacune à combler ?

J’ai rencontré hier un malheureux, dépenaillé, loqueteux, affamé, auquel j’aurais vraiment dû donner deux sous. Renseignements pris, c’était Me  H… R… N’est-ce pas lamentable ?…

Je vois d’ici le jour où deux avocats joueront à l’écarté celui des deux qui se dévouera pour aller assassiner quelque inutile. Le gagnant défendra le perdant, et les tribunaux ne chômeront plus !

Quoi ? Il faut tenir !…

« La Rampe. »  Paris, 1915.

Comme à Mazagran !

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La défense de Mazagran, qui eut lieu en 1840, est un des plus beaux faits d’armes de nos guerres d’Afrique. Mais pourquoi un breuvage composé de café, d’eau et de sucre est-il appelé un mazagran ?

Cela tient à une circonstance de ce siège mémorable. Les cent vingt-trois Français qui, sous le commandement du capitaine Lelièvre, défendirent Mazagran contre douze mille Arabes, étaient abondamment pourvus d’eau, par un excellent puits qui se trouvait dans le retrait du fort. Mais l’eau-de-vie vint à manquer, et nos braves prenaient du café noir un peu sucré et fortement étendu d’eau. Or, une fois délivrés, nos soldats aimaient à prendre le café « comme à Mazagran », et cette expression, bientôt réduite à  « Mazagran » tout court, se répandit parmi les militaires, et les civils l’adoptèrent.

Dans les cafés parisiens, on désigne surtout par le nom de mazagran le café servi dans un verre, pour le distinguer de celui qui est versé dans une tasse, qui serait trop petite pour qu’on y pût ajouter de l’eau.

Eugène Muller. « Curiosités historiques et littéraires. »  Paris, 1897.