Gustave-Adolphe

Des maniaques

Publié le Mis à jour le

folieDes goûts et des couleurs, il ne faut discuter, dit un vieux proverbe. C’est l’avis de bien des gens, et c’était en tout cas, il y a quelques mois encore, celui d’une brave mère de famille, Mme P…, qui s’était prise d’une manie véritablement bizarre : elle croquait des morceaux de charbon à toute heure de la journée.

Ce n’était pas comme médicament, mais bien comme friandise que Mme P… grignotait son charbon, et l’en priver c’eût été vouloir sa fin. Du reste, elle en faisait sa nourriture presque exclusive et la viande, notamment, lui donnait des nausées. Elle connut par ce fait de nombreuses mésaventures.

Des amies qui, l’ayant invitée à dîner, virent négliger un succulent menu pour un bâton de charbon, ne lui pardonnèrent pas cette fantaisie. Une autre fois son fournisseur de houille se fâcha parce qu’elle voulait exiger de lui à chaque livraison, et pardessus la marché, quelques morceaux de bois bien carbonisé, tendre, facile à broyer et qu’elle se réserverait pour son dessert. Le brave commerçant crut qu’elle se moquait de lui. Il rendit l’argent qu’il avait perçu déjà pour son sac de combustible et se retira très digne en disant :

Allez imposer à d’autres vos ridicules conditions, quant à moi je n’aime pas les mauvais plaisants ! 

Mme P… fut visitée par des médecins. L’un d’eux, le docteur Bérillon, la consola.

Vous guérirez, cela s’en ira tout seul ! 

Et de fait un beau jour elle se réveilla avec les goûts de tout le monde.

Ils sont légion les maniaques. Chez eux le désordre intellectuel pervertit presque toutes les facultés, et ce détraquement cérébral donne lieu aux manifestations les plus étranges de leur façon de faire.

D’aucuns ramassent des cailloux et des morceaux de verre et les gardent précieusement dans leurs poches; d’autres entrent dans une rivière sans s’apercevoir qu’ils ont quitté leur chemin, ou démolissent leur maison en croyant qu’elle va tomber en ruines; certains encore se figurent qu’ils sont changés en loups, en vers luisants; qu’ils portent une bouteille de liquide dont ils redoutent à chaque instant la chute; il y en a aussi qui, se prenant pour une motte de terre, refusent de boire par crainte de se ramollir.

Nous ne venons de parler là que du vulgum pecus. Nous allons passer en revue maintenant les manies de quelques têtes couronnées et grands hommes.

Scipion l’Africain trouvait son plus grand plaisir à faire des ricochets sur la mer avec de petits cailloux.

Jean, roi de Chypre, consacra la plus grande partie de son règne à dévider des écheveaux de laine; Charles IX ferrait des chevaux avec une activité dévorante.

Louis XVI, chacun sait cela, faisait des serrures, et un autre de nos rois contemporains,  sans doute pour augmenter les ressources de son trésor, taquinait les hôtes des eaux et vendait le produit de sa pêche. On ne le marchandait jamais.

Auguste réservait la plus grande partie de son affection à une caille qu’il avait élevée.

Honorius chérissait une poule, et sa mort le rendit inconsolable.

Domitien haïssait les mouches qu’il considérait comme ses plus mortelles ennemis, et il les pourchassait à grands coups d’épée. Il en tuait en moyenne quatre ou cinq par jour, et dans sa rage de ne pas mieux réussir, il cassait tout les objets à sa portée. Sa chasse lui’coûtait très cher.

Le chancelier Bacon avait des instincts plus doux, il adorait les roses.

Le grand Gustave-Adolphe jouait avec ses pages pendant que les généraux Tilly et Pappenheim taillaient en pièces ses soldats à Breitenfeld.

Le cardinal de Richelieu poursuivait ses domestiques en les criblant de balles de sarbacane, aussi le redoutaient-ils beaucoup.

Mazarin, qui adorait les singes, leur apprenait des grimaces qu’il avait laborieusement étudiées.

Voltaire s’était épris d’une folle amitié pour un grand aigle des Alpes plus décharné que lui.

Enfin l’admirable sculpteur Jean-Antoine Houdon ramassait sur son chemin tous les tessons de bouteilles et de pots cassés qu’il rencontrait; il les rangeait avec soin dans son atelier, et il les montrait à ses amis en essayant de leur persuader qu’il possédait la plus merveilleuse collection de « l’art céramique qu’on pût trouver»

Terminons par deux historiettes.

Un littérateur Antoine-Rey-Dussueil avait la bizarre manie d’évoquer des fantômes. Il liait conversation avec ces êtres surnaturels, les questionnait et se figurait de très bonne foi qu’ils lui répondaient. Il finit par entrer tout à fait et de bonne foi dans la peau de son rôle et dans un livre dont il soigna tout particulièrement chaque chapitre, il retraça ses impressions. Il ne le voulut pas signer de son nom et le signa ainsi : Un fou. On s’arracha ce livre peu banal et il eut d’ailleurs un énorme succès. Ce fut même, croyons-nous, le chef-d’œuvre de l’auteur.

Des aliénistes le lurent, mais l’apprécièrent de tout autre façon. Ils jugèrent qu’un esprit sain n’aurait pu, sans se démentir, faire œuvre si parfaite. Et la suite leur donna raison. On apprit, quelques jours après le lancement de ce livre singulier, que la raison de Rey-Dusseuil avait totalement sombré. On ne put le guérir.

Plus heureux fut un autre lunatique qui avait la manie de se croire mort.

Un beau jour, son entourage, fatigué de son extravagante fantaisie, feignit de le croire. On fit préparer un cercueil, on empoigna le maniaque et on l’y enferma. Quand il entendit le marteau frapper sur le premier clou, il poussa des cris d’orfraie et à l’aide d’un violent effort il repoussa le couvercle de la bière, dont il sortit… absolument guéri.

« Le Petit journal. » Paris, 1903.
Illustration : Hugo van der Goes.

Publicités

Jean Colin-Maillard

Publié le

emilio-vasarri-colin-maillard

Jean Colin-Maillard était un guerrier célèbre au pays de Liège. Il vivait à la fin du Xe siècle. 

Colin-Maillard avait comme arme principale un « maillet » avec lequel il abattait ses adversaires (de là son second nom). Ayant eu les yeux crevés dans une bataille contre le comte de Louvain, il continua cependant de combattre. 

On fait remonter à sa mémoire l’origine du jeu qui consiste à bander les yeux d’un des joueurs qu’on appelle Colin-Maillard, lequel cherche les autres à tâtons jusqu’à ce qu’il en ait saisi un, dont il doit dire le nom, et qui prend alors sa place. 

Ce jeu était fort goûté du roi de Suède Gustave-Adolphe, qui régna de 1611 à 1632, mourut,  dit-on, assassiné par le duc de Saxe-Lauenbourg, et laissa à sa fille Christine un royaume glorieux au dehors, élevé au rang de grande puissance et florissant à l’intérieur. C’est lui qui modernisa la justice moderne en Suède.

On peut bien lui pardonner d’avoir eu une certaine passion pour le jeu sans prétention de Colin-Maillard

Peinture : Emilio Vasarri