Gustave Flaubert

Détestation

Publié le Mis à jour le

gustave-flaubertTout le monde sait que Rouen est une des plus jolies villes de France. Si elle paraît telle  aux étrangers qui la visitent, à plus forte raison doit-elle charmer ceux qui y sont nés. 

Mais peut-être l’accoutumance de ses beautés les empêche de les voir. C’est ce qui arriva pour l’un de ses plus glorieux enfants, Gustave Flaubert qui, à vingt ans, l’avait littéralement prise en horreur. Voici ce qu’il écrivait à son sujet : 

« J’exècre cette ville, je la hais, j’attire sur elle toutes les imprécations du ciel parce qu’elle m’a vu naître. Malheur aux murs qui m’ont abrité, aux bourgeois qui m’ont connu moutard, et aux pavés où j’ai commencé à me durcir les talons !« 

« Annales africaines. » Alger, 1926.

Publicités

Un déjeuner avec Tourgueniev

Publié le

tourguenievUn jour, Flaubert, qui aimait beaucoup Tourgueniev, arrive en ouragan chez Goncourt, chez Zola, chez Daudet, les prend dans ses bras, leur serre les mains avec l’effusion qui lui était habituelle.

Daudet leur annonce, de sa bonne voix tendre et tonitruante, que Tourgueniev est arrivé à Paris, qu’il tient absolument à les voir tous, qu’il les attend à déjeuner le lendemain, qu’il est impossible de refuser une telle invitation d’un si grand écrivain et d’un si excellent homme. C’est accepté, et le quintette de prosateurs se trouve réuni, au jour dit, dans le salon d’un café aux repas très soignés et très chers. Tout s’arrange admirablement. la conversation est intéressante, et Tourgueniev ajoute à sa causerie pleine de charme des prévenances exquises, commandant les plats les meilleurs, discernant les vins authentiques, faisant même monter pour lui des bouteilles spéciales, comme pour mettre chacun à son aise.

Le dessert arrive. Café, liqueurs, cigares, ceux-ci toujours choisis par l’amphytrion, et avec quelle sûreté Tout à coup, Tourgueniev : « Si on demandait l’addition ? » 

C’est drôle, pensent les autres, qu’il demande l’addition à voix si haute. L’addition apportée, Tourgueniev examine,vérifie, suppute et annonce : « Ça nous fait chacun quarante francs. »

Il fallait bien accepter le partage. Or, ceci se passait dans des temps très anciens, avant l’Assommoir, avant Fromont même, et Zola de dire tout bas à Daudet qu’il les avait à peine, les quarante francs, et Daudet d’avouer qu’il ne les avait pas, qu’il était obligé d’emprunter à Flaubert, et qu’il regrettait de n’avoir pas bu de toutes les fioles du Russe.

Le dernier mot fut prononcé par Ivan Tourgueniev, étendu sur un divan, environné de fumée odorante, et regardant l’auteur des Rougon fouiller dans toutes ses poches à la recherche de sa quote part, avec les mouvements fébriles que l’on a dans ces moments là et qui dérangent l’équilibre d’une toilette : « C’est bien vilain, Zola, dit Tourgueniev, de ne pas porter de bretelles. »

Ce n’est qu’une anecdote, mais elle pourrait figurer avec avantage dans le livre de M. Isaac Pavlovsky : Souvenirs sur Tourgueniev, paru chez Savine ces jours-ci, livre qui est surtout un recueil d’anecdotes. Si M. Pavlovsky veut de l’histoire du déjeuner, on la lui donne pour rien. Il pourra en tirer les conclusions qu’il voudra. Qu’il ne croie pas surtout à un cas exceptionnel. Flaubert, désolé de l’embarras où il avait mis ses amis besogneux, finit pourtant par avouer que l’aventure s’était renouvelée plusieurs fols, et même une fois aux dépens de Mme Sand.

La Justice. » Paris, 1887.
Illustration : portrait de Tourgueniev par Ilia Répine.

La vérité avant tout

Publié le Mis à jour le

 

gustave-flaubert

M. Maxime du Camp a écrit dans la Revue des Deux Mondes ses très intéressants souvenirs littéraires. J’en extrais quelques lignes à propos de Gustave Flaubert. L’auteur de Madame Bovary avait surtout le culte des lettres. Toute considération disparaissait quand il s’agissait d’une vérité littéraire. Voici l’anecdote :

A cette époque, il fut invité à Compiègne. On avait oublié que l’ordre de poursuivre Flaubert pour outrage à la morale, publique et religieuse était parti du cabinet de l’empereur. Flaubert l’oublia aussi et fit bien. Du reste, les grandeurs ne lui déplaisaient pas, et quand il était à sa place, il ne se sentait pas déplacé.

Dans ce monde soumis et rectiligne, il porta l’esprit d’indépendance littéraire qui était en lui plus qu’en tout autre. Un soir, au cercle particulier de l’impératrice, quelqu’un parla de Victor Hugo avec irrévérence. Je ne sais si les paroles exprimaient une conviction sincère, ou si elles n’étaient qu’une tentative de flatterie, Gustave Flaubert intervint et il ne se modéra pas :

Halte-là ! celui-là est notre maître à tous, et il ne faut le nommer que chapeau bas.

L’interlocuteur insista :

Mais cependant, vous conviendrez, monsieur, que l’homme qui a écrit les Châtiments

Flaubert, roulant des yeux terribles, s’écria :

 Les Châtiments ! il y a des vers magnifiques. Je vais vous les réciter si vous voulez.

On ne jugea pas à propos de pousser l’expérience jusqu’au bout. La discussion fut interrompue, et un des assistants se hâta de donner un autre cours à la conversation. Ce n’est point par esprit d’opposition, comme on pourrait le croire, que Flaubert se jetait ainsi dans la dispute, c’était par devoir professionnel, pour ainsi dire, et par respect pour la poésie.

Sur de tels sujets, il était intraitable, au risque de ce qui pouvait advenir, et savait que c’est se diminuer que de cacher son opinion.

« Le petit Journal. »18 août 1882.