Hamlet

Une sérieuse affaire

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hamletOn ne parle dans tout Paris, que d’une opération merveilleuse, accomplie par le plus illustre et le plus habile de nos chirurgiens, dans des conditions sans précédents.

M. de G… (dépaysons les curieux et les indiscrets par une initiale apocryphe), une des notabilités du monde politique, souffrait depuis quelques années, d’une loupe malicieusement poussée à l’endroit le plus apparent du visage, et dont le développement, de plus en plus rapide, ajoutait, à la souffrance causée par la présence de cet appendice parasite, le chagrin d’une difformité à la fois repoussante et ridicule.

A plusieurs reprises, le docteur avait voulu tenter une excision devenue de jour en jour plus nécessaire, mais l’excessive sensibilité de son noble client reculait devant une opération sanglante. La seule pensée de l’intervention de l’acier et du travail du scalpel sur sa personne, déterminait chez le sujet, essentiellement nerveux, une terreur tellement indicible que les plus puissants anesthésiques restaient sans action sur son organisme.

A la fin, désespérant de vaincre cette résistance exceptionnelle aux effets de l’inhalation, l’éminent chirurgien eut l’idée de recourir à un expédient aussi neuf qu’ingénieux. Il conseilla de conduire le malade, sans le consulter, bien entendu, et même sans le prévenir du but secret de cette tentative désespérée, à l’Académie impériale de musique, un soir où l’on représenterait Hamlet.

D’une loge où il se tenait caché dans la crainte que sa présence ne causât quelque défiance à M. de G…, mais d’où il pouvait aisément épier le sujet sans être vu lui-même, le docteur observait avec une attention soutenue l’influence du narcotique.

Les premières scènes ne causèrent que quelques bâillements prolongés, mais dès la fin du premier acte, les yeux commencèrent à papilloter et le patient à donner les marques d’une somnolence à laquelle il essayait vainement de se soustraire. A l’acte suivant, l’état comateux devint de plus en plus sensible. Après la grande scène de l’apparition du spectre dans la chambre à coucher d’Hamlet, et le trio de la mère, du fils et du défunt, la léthargie était complète, et le docteur, qui guettait, non sans quelques battements de cœur, l’effet suprême de ce puissant soporifique, se précipita dans la loge, sa trousse à la main, ausculta le pouls presque imperceptible du sujet, et entraîna celui-ci, avec une célérité fébrile, au fond du petit salon qui servait d’antichambre.

Dix secondes après, l’ablation était opérée sans que le patient eût manifesté le moindre signe de douleur ou même de sensibilité. Mais ici se présenta une complication que personne n’avait prévue, pas même l’illustre praticien.

II fut absolument impossible de tirer le sujet du sommeil cataleptique dans lequel cette audition l’avait plongé, et à l’heure où nous écrivons ces lignes, les moyens les plus énergiques sont restés radicalement impuissants.

« L’Avant-scène : journal hebdomadaire des théâtres. » Bordeaux, 1868.
Illustration : Montage personnel avec : Hamlet confronts his mother and mistakenly kills Polonius in Act III, scene 4, of Shakespeare’s Hamlet. Encyclopedia Britannica 

Barbes

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landru-chabrolNous sommes menacés, paraît-il, d’un retour de la barbe. C’est une offensive capillaire de grand style : les dames vont laisser repousser leurs cheveux et les messieurs abandonneront la mode des mentons bleus. 

Il y a peu de chance que cette résolution à double détente aboutisse. Nous exécrons les visages pilifères. C’est un fait et rien n’y prévaudra. 

Curieuse désaffectation ! Pierre le Grand imposa aux visages barbus une taxe écrasante. Et seuls les riches arboraient ainsi boucs et barbe assyrienne. 

Au moyen âge, le port de la barbe était signe d’autorité et de richesse. 

Tout récemment une polémique ardente mit aux prises André Gide et André Rouveyre sur ce point délicat : « Hamlet portait-il la barbe ? » 

Un prince, un guerrier aurait rougi  (d’après André Rouveyre) de présenter figure de clergyman. Etre privé de barbe, c’est renoncer à cette marque de force, de virilité. Les vieilles éditions de Shakespeare rapportent cette exclamation du héros d’Elseneur :

« Suis-je un lâche ? Qui veut m’appeler un vilain ? Qui veut me frapper au visage ? Qui veut m’arracher la barbe et me la jeter au visage ? »

Le fait est donc avéré. Hamlet était jeune, neurasthénique et barbu. 

Mais chaque civilisation possède son idéal, son éthique, et le courage affecte, à chaque époque, un visage différent. 

Durant l’affreuse campagne de Russie, Napoléon Ier vit paraître, un matin de gelée polaire, le maréchal Daru rasé de frais, correct et strict. Et l’Empereur ne put s’empêcher de déclarer devant son état-major :

« Voilà l’homme le plus courageux de l’Empire ! » 

Nous continuerons donc à nous raser, virilement, courageusement, comme Daru. 

« La Femme de France. » Paris, 1928.
Photo film : Landru, Claude Chabrol, 1963.

Critique honnête

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hamlet

Un acteur anglais bien connu a conté l’histoire suivante qui donne une idée des curieuses critiques auxquelles sont sujets les artistes de théâtre.

Dans sa jeunesse, il donna à un garçon de restaurant un billet de faveur pour Hamlet, ouvrage dans lequel il jouait le rôle principal, mais sans dire qu’il était acteur. Il voulait recevoir d’un simple spectateur et d’intelligence moyenne une loyale critique sur sa façon de jouer.

Lorsqu’il remplit son rôle, le garçon de restaurant occupa sa place gratuite d’un bout de la soirée à l’autre, et le lendemain, notre acteur se présentait au restaurant.

Eh bien, dit-il au garçon, vous avez vu Hamlet hier soir ?

Le garçon répondit :

Pour sûr que je l’ai vu, mais qui va me payer mon temps perdu ?

« Le Monde artiste : théâtre, musique, beaux-arts, littérature. » Paris, 1906.