Hartmann

Albrecht Dürer

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En 1471, venait au monde Albrecht Dürer à Nuremberg. Bien que pouvant prétendre aux titres de peintre, graveur, sculpteur et architecte, c’est surtout comme graveur qu’il est illustre. 

Dans ce dernier art, il est un des plus grands maîtres qui aient existé. Il avait d’abord appris l’orfèvrerie, qui était la profession de son père et dans laquelle il avait montré un réel talent, puis, attiré vers la peinture, il entra dans l’école de Wohlgemuth où il resta trois ans. Il avait vingt-trois ans quand il exécuta le dessin d’Orphée qui est réputé son chef-d’œuvre. Tout jeune encore, il fit le tour de l’Allemagne. Plus tard il alla à Bologne en Italie et visita les Pays-Bas.

Cependant sa réputation s’était répandue : Maximilien le nomma peintre de la cour. C’est à ce prince qu’on rapporte l’anecdote suivante : passant un jour avec sa suite dans une galerie du palais où travaillait Dürer, monté sur une échelle, il remarqua que l’échelle était mal assujettie et fit signe à un de ses gentilshommes de la tenir, mais celui-ci jugeant une telle action indigne de lui, l’Empereur s’écria avec colère :

« Vous avez la noblesse de naissance, mais mon peintre a la noblesse du génie qui vaut la vôtre ! »

Et il anoblit Dürer sur-le-champ, lui donnant pour armoiries « trois écussons sur champ d’azur, deux en chef et un en pointe ». Ces armoiries sont restées celles de la peinture. 

Mais le peintre, comblé d’honneurs, n’était pas heureux : le bonheur domestique lui manqua toujours. Il avait épousé une femme d’un caractère avare et acariâtre. Pressé par elle, il quitta l’Italie pour vendre ses gravures dans les Pays-Bas. Ce voyage lui fut fatal : d’abord bien accueilli par la régente Marguerite d’Autriche, il tomba bientôt en disgrâce et n’obtint même pas le salaire de ses travaux. Rentré en Allemagne, ses forces s’épuisèrent dans le labeur incessant auquel le condamnait sa femme. Les tourments qu’elle lui prodiguait finirent par causer sa mort, si l’on s’en rapporte aux paroles, trop vraisemblables, de son ami Hartmann : 

« Elle l’avait tellement fait souffrir qu’il semblait avoir perdu la raison. Elle ne lui permettait pas d’interrompre son travail, l’éloignait de toutes sociétés et le harcelait de plaintes continuelles pour qu’il amassât de l’argent. Elle avait sans cesse la crainte de mourir dans la misère, elle était insatiable : elle a donc été la cause de sa mort. » 

Dürer mourut à cinquante-sept ans, laissant 6000 florins à celle qu’il appelait sa maîtresse en calcul. De viles questions de chiffres avaient eu raison de son génie et de sa vie. 

Son talent symbolise son époque : d’une imagination inépuisable et qui souvent s’envolait dans le fantastique, il a admirablement exprimé la grâce naïve de son temps et ses estampes lui avaient acquis de bonne heure une réputation universelle. Bien que les chagrins intimes ne soient pas de ceux que l’histoire plaint toujours, ils eurent une influence trop considérable sur son existence pour ne pas être déplorés publiquement. Le caractère d’Albrecht Dürer était en effet tout l’opposé de celui qui le fit souffrir. Généreux, libéral, il a fait bien des portraits qu’on ne lui payait pas, et il donnait ses dessins ou ses estampes plus souvent qu’il ne les vendait.

Changeur/Spont. « Les grandes infortunes. » Hatier, Paris, 1897.

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Frédéric II et le fantôme de la bonne du curé

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Il y avait en 1762 dans un petit village de Prusse nommé Quarrey, un brave curé, l’abbé Hartmann, dont la vieille bonne Angelica était une véritable perle.

Levée à l’aube, couchée la dernière, elle faisait une cuisine délicieuse, cirait une fois par semaine les parquets du presbytère, savait, comme pas une, laver et repasser soutanes, surplis et nappes d’autel, brodait d’admirables étoles, réussissait à merveille les tartes et les confitures et trouvait encore le temps de faire, le soir à la veillée, une partie de dominos avec son maître; ce maître auquel elle vouait un véritable culte et qu’elle soignait comme un enfant.

Son rôle ne se bornait pas, d’ailleurs, à tenir la maison et à fleurir l’autel. Elle bêchait aussi le jardin, sonnait les cloches à l’angélus et savait protéger farouchement l’abbé Hartmann contre les importuns. Il ne fallait pas venir sonner à la porte du presbytère à l’heure où le brave curé, l’estomac rempli de saucisses aux choux arrosées d’un verre de schnaps, faisait sa sieste. Angelica, cessant pour un moment d’être la douce et humble personne qui glissait sans bruit dans les couloirs du presbytère, devenait un véritable chien de garde.

Monsieur le curé est occupé ! glapissait-elle. Revenez plus tard !

Plusieurs paroissiens, qui s’étaient permis d’insister, avaient dû fuir sous la menace d’un gourdin qu’Angelica, dans son désir de protéger le sommeil de son saint homme, n’hésitait pas à brandir avec fureur. On racontait même qu’un jour, elle avait botté le derrière d’une bigote, véritable punaise de sacristie qui venait pour la dixième fois demander au curé de lui bénir un moule à gaufres reproduisant le portrait de saint Irénée … Bref, Angelica n’était pas seulement une maîtresse de maison accomplie. C’était aussi une maîtresse-femme …

  Quand je ne serai plus là, disait-elle souvent, je me demande ce que vous deviendrez, monsieur le curé !

Le brave abbé Hartmann la rassurait:

  – Angelica, vous nous enterrerez tous ! … Et vous ferez encore des confitures de mirabelles alors que nos os, depuis longtemps, ne seront plus que poussière …

Mais le saint homme propose et Dieu dispose … Un jour de novembre 1762, la bonne et vigilante Angelica rentra du lavoir en claquant des dents, se coucha avec de la fièvre non sans avoir préparé pour son maître une succulente perdrix aux marrons, et, sans une plainte, trépassa de ce monde dans l’autre.

Naturellement, la peine de l’abbé Hartmann fut immense. Et c’est la mort dans l’âme qu’après avoir enterré la malheureuse Angelica, le curé engagea une nouvelle servante. Celle-ci se nommait Frida. Elle avait tout juste quarante ans, l’âge canonique imposé alors aux bonnes des ecclésiastiques et paraissait pleine de bonne volonté. Elle vint s’installer le 12 novembre au presbytère. C’est le lendemain qu’eurent lieu les premiers faits bizarres.

Ce jour-là, Frida se lève à l’aube. Elle descend à la cuisine et ce qu’elle voit la fige sur le seuil: la cuisinière est allumée, une soupe à la citrouille (le régal de l’abbé Hartmann) est en train de mijoter doucement; le carrelage a été lavé; sur la table, des légumes sont épluchés. Stupéfaite, elle entre dans la salle à manger pour préparer le feu. C’est inutile: les flammes dansent dans la cheminée et la pièce est déjà tiède. Qu’est-ce que cela signifie ?

Soudain, Frida devient rouge de confusion. Serait-ce monsieur le curé qui, levé avant elle, aurait tout préparé pour lui faire honte ? Elle entend justement son pas dans l’escalier. Elle se précipite:

Excusez-moi, monsieur le curé …
Pourquoi donc ?
C’est vous, n’est-ce pas, qui avez tout préparé ?
– Préparé quoi ?
Mais … le feu, la soupe et les légumes que j’ai trouvés en me levant … Sans parler du carrelage que vous avez lavé …
Moi ? D’abord, ma bonne Frida, je ne sais rien faire de tout cela, et puis, je viens tout juste de me lever …  Allons, allons, vous n’étiez pas bien réveillée …

Et l’abbé s’en va dire sa messe. Quand il revient, il se met à table.

– Oh ! de la soupe à la citrouille ! Comment avez-vous deviné que c’était mon plat préféré ?
– Je n’ai rien deviné, monsieur le curé, puisque je vous ai dit qu’elle cuisait quand je suis descendue …

Le curé fronce les sourcils. Il se demande si sa nouvelle servante a bien toute sa raison. A ce moment, un bruit vient de la cour: quelqu’un est en train de tourner la manivelle du puits. Frida et le curé se précipitent et trouvent sur la margelle un seau rempli d’eau. La chaîne bouge encore.

– Voyez, dit Frida, ça continue …

Cette fois, l’abbé Hertmann est perplexe. Et il l’est bien davantage lorsqu’il apprend, une demi-heure plus tard, que son lit a été refait par des mains mystérieuses et qu’une pintade a été retrouvée sur la table de la cuisine, tuée, plumée, vidée, prête à être embrochée … Alors Frida prend peur:

– Je ne vais pas rester ici, monsieur le curé … Il y a un fantôme …
– Mais non, mais non, dit l’abbé … Les fantômes n’existent pas …

Mais dans son for intérieur, il commence à se demander si Angelica n’est pas pour quelque chose dans ces phénomènes étranges.

Au cours de la matinée, Frida, de plus en plus épouvantée, trouve la maison balayée, époussetée, le bois coupé en bûches, le vin tiré. Finalement, elle monte se refugier dans sa chambre. Quand elle redescent pour préparer le repas, elle découvre le couvert mis, la pintade cuite à point, la salade préparée, du pain frais et une tarte aux poires toute chaude. Alors, elle remonte dans sa chambre, prend ses affaires, et va trouver l’abbé Hartmann:

– Je m’en vais, monsieur le curé, dit-elle en pleurant. Je n’ai plus rien à faire ici. Quelqu’un fait tout à ma place. Ce n’est plus tenable ! … Excusez-moi, mais j’ai trop peur

Et s’étant signée, elle quitte le presbytère en courant.

A partir de ce moment, l’abbé Hartmann va vivre des jours extraordinaires. « Quelqu’un » d’invisible fait sa vaisselle, prépare ses repas, lave et repasse son linge, bêche son jardin et sonne l’angélus. Rapidement, toute la ville, mise au courant par Frida, ne parle que des prodiges qui se déroulent au presbytère. On vient en foule voir la manivelle du puits tourner toute seule, les assiettes traverser l’espace et se poser sur la table, le couteau éplucher les légumes et le fer à repasser se promener sur les chemises et les surplis.

Bientôt, ces manifestations étranges sont connues dans la province entière, et un jour, le roi de Prusse Frédéric II lui-même en est informé. Il ordonne sur le champ à un capitaine et un lieutenant de sa garde d’aller voir ce qui se passe.
Les deux officiers arrivent le lendemain à Quarrey et se précipite au presbytère.

– Il paraît qu’il y a un fantôme ici ? dit le capitaine en riant.

Mais il s’arrête car là, devant lui, dans le jardin, une brouette roule toute seule.

– Mais c’est le Diable ! dit-il.

Aussitôt, il reçoit, en même temps, un formidable coup de pied au derrière et une magistrale paire de gifles.

Et dès lors, personne, dans le petit village prussien, ne douta plus qu’il s’agissait là du fantôme de la brave et énergique Angelica …

« Nouvelles histoires magiques. »  Guy Breton & Louis Pauwels, Albin Michel 1978.