Havre

De la tragédie au vaudeville 

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eugene-silvainL’illustre doyen de la Comédie-Française, Eugène Silvain, avait autrefois l’habitude d’emmener ses élèves à la campagne. Une fois, par an, il les réunissait sur son petit yacht, qui filait aussitôt vers Rouen ou vers le Havre. 

Le voyage, le long des bords fleuris de la Seine, était pittoresque et animé. Des scènes classiques étaient interprétées sur le pont et la chlamyde voisinait avec le péplum. A la proue du coquet navire une impressionnante canardière dirigeait son embouchure sur l’une des berges. 

Disons tout de suite qu’elle faisait partie des accessoires dramatiques. De temps à autre, le Maître, se méprenant sur le frémissement des herbes de la rive, lâchait un coup. Les élèves, accourus, voyaient filer à tire-d’ailes quelque poule d’eau ou quelque canard. Ensemble, ils s’écriaient : « Raté, Maître », puis ils reprenaient le cours de leurs ébats. 

Mais il advint qu’une fois il tua (le hasard est si grand) un gentil lapin. D’où procès, l’animal ayant été occis sur un terrain gardé. Et le procès-verbal qui relatait l’incident s’exprimait ainsi :

« Qu’un individu nous avoir dit que le bateau appartenait à un histrion de l’Académie nationale, lequel se prénomme Silvain,  mais dont nous n’avons pu connaître le nom définitif. » 

L’excellent tragédien se souvient-il encore  que cette joyeuse aventure lui valut un franc d’amende devant la Cour de Rouen ? Elle lui permit aussi de méditer sur la vanité de la gloire !

« Le Carnet de la semaine. » Paris, 1918.

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Un aventurier précoce

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Grant-Wood

L’Amérique endigue sévèrement l’immigration. Les enfants n’en savent rien. Hantés par les lectures de ces vieux romans d’aventure où l’on voyait les pépites surgir sous les pas des explorateurs, et pervertis par les conversations des aînés qui leur représentent le nouveau monde comme le réceptacle de tout l’or monnayé du vieux continent, ils rêvent de plus en plus de s’expatrier vers le pays fabuleux où, théoriquement, la vie devrait être dorée sur tranche comme un livre de Noël.

Et c’est ainsi que le petit apprenti tisseur de 13 ans Charles Marc quitta la maison paternelle du 52, rue de Turenne, à Calais, et vint tout d’abord à Paris se familiariser avec l’atmosphère des grandes villes avant de s’embarquer au Havre à destination de New York. Ne doutant point de son étoile, comme tous les aventuriers de race, il ne s’était muni, pour tout viatique, que de la somme de 8 francs et d’une boite de sardines. Mais il s’était armé d’importance. Pensez donc !… un vieux pistolet, une fronde et un piège à moineaux, tout ce qu’il faut pour affronter les pirates de la savane et les grands fauves.

Errant, la nuit dernière, rue de Chabrol, le conquistador en herbe fut abordé par un agent de ronde qui souffla fort paternellement sur son rêve et le confia à M. Garnier, commissaire de police de la Porte Saint-Denis. Et Charles Marc, déjà revenu de l’aventure, attend au Dépôt que ses parents viennent le reprendre et le rendre à son métier.

Restez en France, petits gars aventureux, car c’est l’élan de vos forces neuves qui lui restituera, tôt ou tard, tout son bel or exilé !

« Le Matin : derniers télégrammes de la nuit. »  Paris, 1925.
Illustration (extrait) : Grant Wood. 

Wagons aménagés

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train-wagonsCe fait-divers, pour finir cette année 2015, est l’histoire de voyageurs qui ne se fâchèrent pas outre mesure du mauvais traitement que leur fit subir la Compagnie en les traitant comme des veaux. Ils prirent même le parti d’en rire… et d’en mugir !

A l’occasion des fêtes de l’Assomption, la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest, avait comme on le sait, organisé des trains de plaisir pour le Havre. En trois jours, cette Compagnie a transporté plus de cinquante mille voyageurs. C’est dire que tout le matériel de la voie était employé. Aussi se vit-elle obligée pour transporter les voyageurs, se rendant du Havre à Montivilliers, d’employer trois des wagons dits « aménagés ». Ce sont des wagons à bestiaux dans lesquels on place des banquettes et qui peuvent servir en cas de mobilisation.

Les voyageurs peu flattés des voitures dans lesquelles on les avait placés, crurent devoir témoigner leur mécontentement en imitant le cri des bestiaux dont ils occupaient les wagons. Ceux qui avaient commencé par se fâcher, firent bientôt comme leurs compagnons, et tous les voyageurs criaient à tout bout de champ et à tous propos « meu… meu… » et les rires d’éclater !

Un employé venait-il demander un billet pour le contrôler que tous les voyageurs à la fois répondaient en criant : « Meu… meu… »

Le chef de la gare de Montivilliers que ces mugissements avaient agacé eut le mauvais esprit de se fâcher et voulut faire taire les mugissements. Il demanda lui-même les billets à la porte de sortie, mais le premier voyageur qui se présenta lui répondit : « Meu… meu… » Puis jugeant, en sa qualité d’animal, qu’il ne pouvait sortir par la porte des voyageurs, il se précipita vers la cour des marchandises où tous les autres voyageurs le suivent en criant : « Meu… meu… »

La colère du chef de gare est à son paroxysme, il veut verbaliser ; il appréhende un voyageur au collet et lui demande ses noms. « Meu… meu… » répond ce dernier. Les assistants voyant un des leurs aux prises avec ce fonctionnaire se précipitent sur celui-ci, l’écartent à coups de tête et finissent par pouvoir sortir de la gare par la porte réservée aux bestiaux.

Le chef de gare, affolé, vient, dit-on d’adresser une demande à l’administration de la Gran plaza de toros de Paris, pour être engagé comme toréador. Ce sera un début à sensation.

« La Joie de la maison. » Paris, 1892.