Henri de Toulouse-Lautrec

Famille

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Sous le titre Autour de Toulouse-Lautrec, M. Paul Leclercq publia chez Floury cinquante anecdotes, contribution curieuse à la biographie du peintre Toulouse-Lautrec dont il fut le camarade. Parfois c’est la famille qui est en scène : 

La mère d’Henri de Toulouse-Lautrec habitait, non loin de son atelier, un patriarcal appartement meublé avec un goût sobre. C’était une vieille dame aux jolies mains qui allait tous les jours à la messe. Cet intérieur ensoleillé, que régissait la fidèle Annette, une vieille servante de famille, avait le charme paisible et accueillant d’une calme demeure de province. Les parquets et les meubles en étaient soigneusement cirés, les rideaux de tulle rigoureusement blancs, et il régnait toujours une fine odeur de lavande et d’encaustique. 

Nous n’étions, en général, que quatre ou cinq à table. Lautrec, assis en face de sa mère, présidait. Entre les plats, il faisait passer, tel un précieux condiment, une sorte de petit saucisson dur, au goût très fin mais très relevé, qui sentait le poivre et la girofle. Lautrec, toujours gai, appréciait cette atmosphère familiale qui le changeait de celle des bars pittoresques qu’il fréquentait. Vive et menue, la fidèle Annette veillait au service. Aucun bruit ne montait de la rue. Des mouches, dans un rais de soleil, voltigeaient autour des assiettes de fruits. 

On était très loin de Paris… 

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Château de Malromé

Son père était un gentilhomme campagnard des plus courtois et très racé. Il avait loué dans une cité silencieuse, non loin de l’Elysée, pour étudier le vol des abeilles, un vaste atelier où, comme à la campagne, il vivait dans un bourdonnement de ruches. Il se levait au petit jour. Et, sous prétexte que les blanchisseuses de Paris abîmaient son linge, il le lavait lui-même, dans un ruisseau de la rue Royale. 

Chaque matin, il faisait une promenade à cheval, mais, au lieu de monter un cheval, il trouvait plus pratique de monter une jument laitière. Il s’arrêtait, au cours de sa promenade, dans quelque coin désert qui lui plaisait. Il mettait pied à terre, s’asseyait sous un arbre, tirait une timbale de sa poche, trayait sa jument et, lorsque sa timbale était pleine de lait, paisiblement, parmi les verdures, il prenait son premier déjeuner. 

Non loin de la cathédrale d’Albi, ce sage avait dressé une petite tente où il entendait vivre, en été, afin d’avoir continuellement sous les yeux, dans la gloire du soleil, le monument qu’avaient fait élever ses ancêtres. 

Henri de Toulouse-Lautrec s’éteignit durant l’été de 1901 au château de Malromé, au milieu des siens. 

Son père, qui avait mal au pied ce jour-là, suivit l’enterrement à cheval. 

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C’est ce même Paul Leclercq, auteur de Jouets de Paris et de l’Etoile rouge, qui donnait au Louvre en 1920 son portrait par Lautrec. Au sujet de ce portrait, il se rappelle être venu à l’atelier de la rue Frochot trois ou quatre fois par semaine pendant un mois, avoir chaque fois pris la pose, mais n’avoir pas posé plus de deux ou trois heures en tout : Lautrec braquait sur lui son lorgnon, clignait et, ayant vu ce qu’il voulait voir, mettait sur sa toile quelques touches légères, jetait son pinceau en entonnant le Forgeron, vieille chanson salée, et allait prendre un byrrh chez le mastroquet voisin où un orchestrion automatique lui jouait la Marche lorraine.

« Le Bulletin de la vie artistique. » Paris, 1921.

Portrait de Toulouse-Lautrec : peinture de Henri rachou.
Château de Malromé : photo de Henry SALOMÉ.
Portrait de Paul Leclecq : peinture de Toulouse-Lautrec.

L’ancêtre

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Le Dr Babinski (le frère du Babinski gastronome, Ali-Bab, celui qui vient d’avoir le prix des Vignes de France)  a soigné le roi d’Espagne. Il est resté une fois huit jours près de lui. Et Alphonse XIII lui a raconté cette belle histoire :

Dans un de mes séjours à Paris, avant la guerre, j’ai voulu connaître un de vos grands artistes, Toulouse-Lautrec. J’ai été le voir à son atelier. Je savais qu’il appartenait à une des plus vieilles familles de France. Je lui ai parlé de ceux de ses ancêtres qui s’étaient illustrés aux Croisades et sur tant de champs de bataille… Il me regarda d’une drôle de façon, comme un homme qui trouvait fastidieux qu’on lui rappelât ces choses… Et il me dit :

Vous savez, Sire, il n’y a qu’un seul de mes ancêtres pour qui j’aie de la sympathie, c’est Romuald de Toulouse-Lautrec, parce que le pape l’excommunia… J’en demande pardon à Votre Majesté très catholique, mais il me botte, cet ancêtre-là ! Pour donner plus de force à son excommunication, le pape lui fit porter la bulle par le nonce… Et savez-vous ce qu’il fit, Sire, mon ancêtre ? Il poignarda le nonce, et, ensuite, il le… tout chaud !

Les trois points remplacent un mot impossible à répéter, mais qui est très expressif et qui montre que ce fameux ancêtre avait des moeurs singulières…

« Le Quotidien de Montmartre : journal hebdomadaire. »  Paris, 1930.
Illustration : Maurice Guibert.