Henri IV

Pour un dindon

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henri IVHenri IV, ce bon roi de France, aussi célèbre par ses exploits amoureux que par ses hauts faits militaires, devait à ses pérégrinations guerrières un ordinaire gastronomique fort piteux, quand toutefois il pouvait trouver un ordinaire. Le monarque si connu par le souhait de la poule au pot, n’avait pas toujours a son service le plus maigre quartier de viande, et allait emprunter à un de ses camarades du champ de bataille plus heureux que lui, la pitance nécessaire à ses fatigues, et souvent une chemise pour remplacer la sienne qui était déchirée. 

Après une chaude journée où la victoire n’avait point été fidèle au panache blanc, Henri, séparé de sa troupe, entra dans une petite ville qui tenait pour la Ligue et où il y avait danger à se faire reconnaître, aussi notre héros chevauchait-il doucement en songeant au désagrément de se coucher sans souper, encore plus qu’aux ennuis d’une nuit passée à la belle étoile. 

Un bon bourgeois, gros, gras, à la face réjouie à la panse large, se tenait sur sa porte attendant les chalands. Il avise notre cavalier, et charmé de sa bonne mine :

 Mon gentilhomme, lui dit-il en s’approchant respectueusement, vous cherchez une hôtellerie, venez chez moi, je tâcherai que vous y trouviez mieux que dans une auberge, et je serai enchanté de posséder à ma table un seigneur aussi accompli que vous paraissez l’être. 

Le prétendant, dont le gousset n’était pas très bien garni, s’empressa de sauter à bas de son cheval et suivit son hôte qui l’introduisit dans l’arrière-boutique, ou le dîner était préparé. 

Ce dîner… Ah ! il y a loin de ce dîner aux somptueux galas même des tables bourgeoises de notre époque ! Ce dîner se composait d’un seul dindon pour tout service; mais soit que la fatigue de la journée eut creusé les entrailles du monarque, soit que la volaille fut en effet exquise, toujours est-il qu’Henri IV en dévora la moitié, tout en se répandant en éloges sur l’excellence du rôti. 

La chanson dit que s’il battait bien, le roi ne buvait pas mal; il le prouva ce jour-là : le vin clairet du marchand lui monta si bien à la tête qu’il se livra bientôt à toute sa bonhomie naturelle; fit des moustaches aux enfants, avec de la sauce, leur mit son casque sur la tête, causa ménage avec la bourgeoise, politique avec le mari, médit du roi Henri IV, discuta ses prétentions au trône de France, exalta le courage des Ligueurs, ce qui pensa le brouiller avec son hôte, car notre bon marchand était un chaud royaliste. 

Déjà même la conversation devenait moins animée, le, bourgeois commençait à regarder avec défiance le gentilhomme qu’il avait si généreusement hébergé. 

 Vous êtes de l’armée de Mayence, lui dit-il enfin; n’importe, vous êtes un brave homme, mais je vous eusse aimé bien davantage si vous eussiez servi notre roi légitime. 

Henri IV jugea qu’il était temps de se faire reconnaître. 

Le bourgeois et sa femme se jetèrent à ses pieds, le roi les releva en les embrassant. 

Ventre-Saint-Gris ! leur dit-il, je n’oublierai jamais le dindon que vous m’avez offert de si bonne grâce. Dis-moi, toi, que veux-tu ? 
 — Sire, répondit le marchand, sire, je voudrais être gentilhomme. 

Le roi réfléchit un instant ; sourit, puis tirant son épée, il donna l’accolade à son hôte, qui s’était remis à genoux.

 Eh bien, tu le seras ! s’écria-t-il, et je veux que tu portes un dindon en pal

Et il fut fait comme il avait dit. Un descendant de cette famille existait encore en 1705 : et sur ses armes était toujours l’effigie du fameux dindon. 

« La Gastronomie : revue de l’art culinaire ancien et moderne. » Paris, 1840.

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Les crus de Paris

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argenteuil-vendangesVendanges seront bientôt faites au pays de France, et, notre premier vigneron a déjà jeté le coup d’œil, du maître, le seul valable, sur les ceps du Loupillon.

Déjà aussi nous avons appris par les journaux les prix fabuleux que rapporta la treille de Fontainebleau, la treille dite du roi, à cause qu’elle fut plantée sur l’ordre de Henri IV. Même en République la royauté a encore du bon, et n’a pas perdu toute sa valeur. Mais nous n’entendrons plus parler des treilles parisiennes : il n’en restera bientôt plus que dans les jardins du Sénat. Et, cependant, Paris fut, au temps jadis, un vignoble assez réputé. Il n’y a pas bien loin encore qu’au bout de l’avenue de Saint-Ouen, un aubergiste vendait le vin de ses propres vignes, et, chaque an, les vrais Parisiens ne manquaient pas d’aller, le dimanche, boire un pichet de vin de Paris.

L’installation de grands chantiers de charbon a fait disparaître et les vignes et l’auberge.  Les dernières vignes qui restaient à Montmartre sont mortes sous les coups des démolisseurs : c’est à peine si on ose encore parler des pauvres ceps amaigris, qui grimpent autour du dernier Moulin de la Galette, de la maison au toit de chaume, ou, dans le fond des cours, aux murs de quelques très vieilles maisons qui vont tomber bientôt elles aussi. En descendant de la Butte vers le quartier de la Chapelle, il n’y a plus rien qu’un nom : la Goutte-d’Or. Ce nom rappelle un vin blanc renommé qui fit fortune aux cabarets du XVIIIe siècle jusqu’après le Directoire.

Mais les vignes de Paris sont bien mortes. Même le petit « Suresnes » s’est transformé depuis la fameuse chanson, et, c’est à peine si maintenant nous pouvons avoir du véritable Argenteuil.

« La Semaine politique et littéraire de Paris. » Paris, 1912. 
Photo : vendanges à Argenteuil.

L’amour du merveilleux

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bûcher

Les philosophes, les moralistes, les esprits sages (il y en a encore quelques-uns, paraît-il), reprochent à notre époque son amour excessif du merveilleux.

Ce n’est certes pas sans raison. Les répercussions lointaines de la guerre ont ébranlé les savants édifices géométriques que la science avait échafaudés sur les assises de la raison. La logique ne nous satisfait plus. Elle n’apaise pas nos inquiétudes. Notre imagination se sent captive dans les limites trop étroites du monde réel. Elle s’évade vers l’inconnu. Elle plonge dans le mystère, et la voilà, dès lors, esclave fervente du merveilleux.

Le merveilleux, qui de nous, en effet, ne le désire, ne le cherche et, au besoin, ne le suscite ? Nous le désirons par réaction contre la monotonie de la vie courante, de cette vie que Jules Laforgue accusait d’être vraiment trop quotidienne.Nous la cherchons par curiosité, poussés ainsi par le goût maladif de l’émotion rare, du frisson nouveau, et nous la suscitons avec le vague espoir de pénétrer les grands secrets qui nous angoissent au seuil de la vie, au seuil de la mort.

Il n’est badaud qui n’ait grimpé, le cœur battant, les escaliers obscurs de quelque voyante extra-lucide pour se faire dire la bonne aventure à l’aide de tarots, de marc de café, d’oeufs et de billets de vingt francs. Il n’est Grosjean qui ne soit resté une demi-heure, les yeux écarquillés, les doigts écartelés sur le rebord de quelque guéridon bancal, pour consulter l’âme de feu son grand-père, de son épouse regrettée ou de quelque facétieux esprit en maraude dans les ténèbres de l’au-delà et d’ailleurs. De graves savants à lunettes se sont penchés sur le petit bout de caoutchouc ectoplasmique péniblement expectoré par l’ancien médium de la villa Carmen, qui fut, comme chacun le sait, le théâtre de manifestations trop étranges pour ne pas être comiques. On essaye de photographier des fantômes, on les prie respectueusement de bien vouloir laisser l’empreinte de leurs mains et de leurs pieds dans des blocs de saindoux ou des baquets de plâtre, ce qu’ils font ou ne font pas, car les fantômes, comme les humains, ne sont pas toujours de bonne humeur. L’au-delà a ses petits défauts et ce seul indice donne même fort à craindre que nous ne retrouvions, après la mort, un monde identique à celui que nous quitterons…

Mais pourquoi crier haro sur notre époque ? Un tel égarement ne lui est pas particulier. L’humanité a toujours eu l’amour et le culte du merveilleux. Conscient de sa petitesse, l’homme a toujours placé, au-dessus de lui, de formidables puissances occultes exerçant leur pouvoir dans une sphère inaccessible. Cette disposition native a existé à toutes les périodes de l’histoire. Selon les temps, les lieux et les moeurs, elle a revêtu des aspects différents, elle a donné naissance à des manifestations variables dans leur forme, mais le fond est toujours resté le même.

La divination, la croyance au pouvoir des oracles, des devins, des sibylles ou des thaumaturges, telle est la forme que le merveilleux nous offre dans l’antiquité et qui s’est conservée jusqu’à nos jours, à quelque modification près, chez tous les peuples de l’Orient.

Le paganisme reposait sur le merveilleux et l’exécution de phénomènes surnaturels, de miracles, de prodiges, était si universellement considérée comme preuve indispensable de divinité, que le christianisme lui-même dut y recourir. On vit alors deux sortes de merveilleux lutter l’un contre l’autre auprès de la crédulité publique. Le premier, résidu de l’ancienne science sacrée, ravalé par les innombrables magiciens du Bas-Empire, fut taxé d’hérésie et de satanisme. Le second prétendit, au contraire, puiser son inspiration dans les principes divins. Au nom du Dieu nouveau, on extermina, sans merci, force magiciens et sorciers, en. réalité coupables seulement de connaître quelques tours de physique.

Mais telle fut au moyen-âge la fureur d’exorciser et de rôtir que les moines ne tardèrent pas à découvrir partout et en quoi que ce fût des manifestations sataniques. La moindre maladie nerveuse devint un danger. Ils y voyaient un signe évident de possession. L’Europe fut, dès lors, terrorisée par la démonophobie de l’Eglise.

Accorder foi à l’existence des sorciers, lutter contre eux, les traquer, les excommunier, les condamner, les brûler vifs, n’était-ce pas en somme reconnaître la puissance du merveilleux sur l’esprit des foules ?…

L’Eglise admettait donc le merveilleux qu’elle combattait. Elle ne niait pas Satan. Elle l’affirmait.

Pendant le seizième et le dix-septième siècles on considéra comme un principe au-dessus de toute dispute la possibilité de la présence du Diable dans le corps de l’homme. Une possession était-elle dénoncée, on la mettait immédiatement hors de doute. On ne discutait que pour savoir si elle avait été directement effectuée par le démon ou indirectement par l’intermédiaire d’un magicien. On la reconnaissait d’ailleurs à des signes extérieurs particuliers.

Le possédé, déclare le Rituel d’exorcisme, pouvait lire les pensées d’autrui, parler des langues étrangères sans qu’il les connût, prédire les événements futurs, savoir ce qui se passait en des lieux éloignés, hors de sa vue. Les facultés intellectuelles subissaient une mystérieuse exaltation. Ses forces physiques étaient accrues au delà de la moyenne ordinaire. Enfin, on lui attribuait le pouvoir de léviier, de rester suspendu dans les airs aussi longtemps qu’il le voulait. Bref, le possédé semblait appartenir à une espèce supérieure qui n’avait rien à envier à l’obscurantisme cruel des non-possédés.

Il va sans dire que les magistrats partageaient, sur ce point, les croyances des ecclésiastiques. Quant aux médecins de l’époque, plus ignorants encore que ceux de Molière, ils imputaient naturellement aux méfaits du Diable les troubles physiques que leur science était incapable de comprendre. On faisait flèche de tout bois contre les sorciers et il n’était de frère ignorantin qui ne pût envoyer son homme au bûcher, tant la démonomanie sévissait avec fureur. Alors que les lois, les coutumes, les moeurs étaient différentes d’une province à l’autre, il régnait au contraire, à l’endroit des apôtres du merveilleux, une unanimité touchante de jurisprudence Juges d’église, juges séculiers, juges royaux, juges civils, magistrats de Rouen, de Paris, de Bordeaux et d’ailleurs, tous étaient d’accord pour les condamner au supplice du feu. Une insupportable odeur de chair grillée empuantit toute l’Europe jusqu’à la fin du dix-septième siècle.

Ces sorciers, ces démoniaques n’existaient peut-être que dans l’imagination forcenée des moines. On en voyait partout. On en découvrait chaque jour. Voici à ce propos ce que dit le fameux légiste Bognet, grand juge de la terre de Saint-Claude, dans un rapport adressé à Henri IV :

« Je tiens que les sorciers pourraient dresser une armée, égale à celle de Xerxès, qui était néanmoins de dix-huit cent mille hommes; car s’il en est ainsi que Trois-Echelles (prêtre atteint d’une telle démonophobie qu’il dénonça, sous Charles IX, tant de personnes que l’on n’osa exercer des poursuites) déclara, sous le roi Charles neuvième, qu’ils étaient en France seule trois cent mille, à combien estimerons-nous le nombre qui se pourrait rencontrer les autres pays et contrées du monde ? Et ne croirons-nous pas encore que, dès lors, ils se sont accrus de moitié ? Quant à moi, je n’en fais nul doute, d’autant que, si nous jetons seulement l’œil sur nos voisins, nous les verrons tous fourmiller de cette malheureuse et damnable vermine. L’Allemagne n’est quasi empêchée à autre chose qu’à leur dresser des feux; la Suisse à cette occasion en dépeuple beaucoup de ses villages; la Lorraine fait voir aux étrangers mille et mille poteaux auxquels on les attache; la Savoie nous envoie tous les jours une infinité de personnes qui sont possédées des démons… Mais quel jugement ferons-nous de la France ? Il est bien difficile à croire qu’elle en soit repurgée, attendu le grand nombre qu’elle en soutenait du temps de Trois-Echelles, je ne parle point des autres régions plus éloignées; non, non, les sorciers marchent partout par milliers, se multiplient en terre comme les chenilles en nos jardins… Je veux bien qu’ils sachent que, si les effets correspondaient à ma volonté, la terre serait tantôt repurgée, car je désirerais qu’ils fussent tous mis en un seul corps, pour les faire brûler tout à une fois en un seul feu (1)  »

Voilà ce que l’on pensait et croyait des sorciers au seizième siècle. On peut en conclure que le merveilleux, tout comme la religion qui lui avait voué une haine implacable, a eu ses martyrs. Quelques noms sont restés…

A défaut de l’esprit humain, les temps ont changé. La fureur des tables parlantes, des esprits frappeurs, des médiums, des formations ectoplasmiques fait revivre sous nos yeux, de nos jours, les pratiques réunies du merveilleux d’autrefois. Ces phénomènes surnaturels, nous nous efforçons aujourd’hui de les comprendre, de les expliquer scientifiquement ou d’en dénoncer ouvertement la supercherie.

Mais la crédulité humaine offre, à qui sait l’exploiter, des ressources infinies. La formule magique l’emportera toujours sur la formule scientifique. Une forme de merveilleux paraît-elle surannée, il en surgit une autre qui attire l’attention, frappe l’imagination. De génération en génération, l’humanité se repaît des mêmes chimères. Le merveilleux en est une.

Chimère et industrie.

Le juge Bognet évaluait, sous Henri IV, le nombre des sorciers en France, à six cent mille. Ce chiffre était peut-être exagéré pour les besoins de la cause. Mais combien de gens pratiquent aujourd’hui l’industrie du merveilleux ?

On en mourait autrefois.

Aujourd’hui, on en vit.

(1) Bognet, Discours des Sorciers. Dédicace.

« L’Afrique du Nord illustrée : journal hebdomadaire d’actualités nord-africaines. »Pierre Berch, Alger 1923.

Un juron de Henri IV

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henri-4Henri IV, devenu roi de France, n’avait pu se défaire de certaines habitudes contractées dans la vie des camps. 

Il jurait fort souvent et son juron favori Jarniadieu ! (je renie Dieu) sonnait assez mal dans la bouche d’un roi très chrétien. 

Son confesseur, le prêtre Cotton, lui dit un jour : 

— Sire, puisqu’il est si difficile à Votre Majesté de s’abstenir de tout juron, je la supplie de renier le nom d’un humble prêtre comme moi, plutôt que celui du Créateur.

Le roi le promit, trouvant l’idée plaisante, et dès lors ne jura plus que par Jarnicoton ! 

Illustration : Marcel Gotlib.

Doulce France

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assassinat-concini

La mort de Henri IV laissa la France à la dérive, sans gouvernail : Sully se retira après quatorze années d’heureuse administration financière, et il survécut trente ans encore, dans une retraite maussade et grincheuse. Ses raideurs doctrinaires insultaient aux jeunes courtisans :

Sire, dit-il un jour à Louis XIII, quand le roi, votre père, de glorieuse mémoire, me faisait l’honneur de m’appeler pour m’entretenir de ses affaires, au préalable il faisait sortir ses bouffons.

Bouffon, en effet, l’aventurier Concini que le caprice de Marie de Médicis métamorphose en maréchal. Chacun en connaît la brusque fin : il sort de sa maison, quand le baron de Vitry lui met la main sur le bras droit :

Le roi m’a ordonné de me saisir de votre personne.

L’Italien, qui lisait une lettre, fait un pas en arrière : 

 A moi ?
— Oui, à vous.

Et en même temps il reçoit à bout portant une arquebusade, à la tête, au cou, à la joue. Lardé de coups d’épée, il tombe à genoux, Vitry l’étend à terre d’un coup de pied. Concini, enterré comme un chien, est exhumé par la populace, qui le traîne au Pont-Neuf, où il est pendu à une des potences élevées pour ses détracteurs, comme jadis Aman. On le remorque aussitôt à la Grève, on le découpe en mille morceaux, ses entrailles sont noyées, le reste du cadavre est brûlé devant la statue du feu roi, et les cendres, vendues un quart d’écu l’once. Un énergumène lui arrache le cœur pour le manger. Sa veuve est brûlée comme sorcière, et son fils, déclaré incapable d’exercer aucune charge.

Concini entraîna la reine mère dans sa chute : la veuve de Henri IV fit une guerre impie à son fils et elle passa sa vie en prison ou en exil. Elle mourut à Cologne, dans la plus profonde misère, implacable dans sa haine contre Richelieu : le nonce du pape l’engageant à envoyer au cardinal, comme gage de réconciliation, son portrait dans un bracelet qui ne la quittait jamais, elle s’écria :

Ah ! c’est trop !

P.-A.Changeur & Alfred Spont. « Les grandes infortunes. » Paris, 1890.

 

L’enseigne

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Thomas-Couture

Un jeune peintre de talent, M. Thomas Couture, fort connu par son grand tableau de l’Orgie romaine, a été l’objet d’un quiproquo qu’il a pris fort gaiement. Il était dans son atelier, occupé à combiner on ne sait plus quel groupe historique, lorsqu’on frappa trois coups à la porte.

Entrez ! s’écria l’artiste.

En même temps, il vit s’avancer un homme en casquette et en bourgeron.

Monsieur, lui dit l’inconnu, vous êtes peintre ?
Oui, mon brave.
— On dit que vous êtes fort dans votre partie ?
Oui, quelques amis sont assez indulgents pour dire cela.
Eh bien ! je vous apporte de l’ouvrage. Voulez-vous travailler pour moi ?
 Pourquoi pas ? Que vous faut-il, un portrait ou un tableau de genre ?
Ça m’est égal, pourvu que ça se fasse voir.

Là-dessus le marchand de vin (c’en était un) fit comprendre à l’artiste qu’il désirait avoir pour son commerce une enseigne sous ce titre : « Au Vert-galant ».

M. Thomas Couture prit ses pinceaux et fit… un rébus.

Le vert-galant qu’il a dessiné, ce n’est pas Henri IV, c’est un gobelet, un verre avec des guirlandes de fleurs. Tout le monde s’arrête devant cette enseigne originale, rue Racine.

« Almanach de la littérature, du théâtre et des beaux-arts. » Paris, 1853.

Les mollusques de Sa Majesté

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 huitres-peinture

Rappelons que le Vert-Galant était, pour le moins, un aussi intrépide avaleur d’huîtres, qu’un rude jouteur au jeu de l’amour et du hasard. Il y a là-dessus une bien savoureuse anecdote, rapportée dans le journal de l’Estoile, et que vous voudrez bien me laisser vous conter.

Chassant un jour vers Gros-Bois, Sa Majesté se déroba de sa compagnie et revint sans escorte à Créteil sur l’heure du dîner. Il descend à l’hôtellerie et demande à manger, mais il ne reste plus rien. Avisant alors une magnifique bourriche d’huîtres, le roi s’informe pour quel mortel heureux est ce précieux régal. L’hôtesse répond brusquement que c’est pour des procureurs qui se trouvent en haut.

Henri IV, que l’hôtesse prend pour un simple gentilhomme, charge celle-ci de dire aux procureurs qu’un honnête gentilhomme les prie de lui céder une seule douzaine d’huîtres pour de l’argent, et de vouloir bien l’accommoder du bout de leur table, ce qu’ils refusèrent tout à plat, disant que pour le regard des huîtres, il n’y en a pas trop pour eux . Le roi, continue l’Estoile, en son langage d’un charme archaïque, ayant entendu cette réponse, envoie quérir le sieur de Vitry, qui arrive avec dix autres seigneurs. Après avoir conté sa déconvenue et la vilenie de ces messieurs procureurs, Sa Majesté ordonna qu’ils fussent saisis, menés à Gros-Bois, et là très bien étrillés et fouettés, pour apprendre à être plus courtois à l’avenir à l’endroit des gentilshommes.

Le Vert-Galant put ainsi à loisir satisfaire son caprice.

« La Médecine internationale. »  Paris, 1906.
Illustration : Willem Claeszoon Heda.