Hercule

Textes estropiés

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dejanireLes choeurs du théâtre des arènes de Béziers sont formés d’amateurs, ouvriers pour la plupart, doués de voix superbes, mais animés d’un respect médiocre pour les textes.

Dans Déjanire, ils devaient, à un certain moment, chanter :

Du sang fumant des holocaustes,
Tirez un présage divin.

Ils crièrent bravement :

Du sang fumant des entre-côtes

A un autre moment, le texte, décrivant la colère d’Hercule, disait :

Il allait, déracinant les rochers,
Arrachant les saules chevelus.

Mais les choristes chantaient à tue-tête :

Il allait, déracinant les rochers,
Arrachant les
chauves chevelus…

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Ils n’étaient, au fond, pas plus ridicules que ce fort ténor qui, dans la romance du premier acte des Huguenots, au lieu d’apprendre aux nobles seigneurs de la cour, qu’il avait rencontré non loin des… vieilles tours et des remparts d’Amboise, la riche litière de Valentine, modifiait ainsi les vers d’Eugène Scribe :

… Quand j’aperçois soudain
Une riche
héritière au détour du chemin.

Ce ténor rêvait évidemment d’un mariage, non d’amour, mais d’argent.

« Nos lectures chez soi. » Paris, 1910.

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Harmonie imitative

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Erik Satie, le compositeur, était un aimable humoriste. Certain jour, il avait été prié à dîner chez une maîtresse de maison dont il n’avait pu décliner l’importune invitation.

Il était naturellement le « clou » de la soirée et on lui demanda de bien vouloir faire entendre sa dernière oeuvre. Satie s’exécute de la meilleure grâce du monde. 

Je vais vous jouer Le pêcheur à la ligne, dit-il. C’est un essai, assez réussi, je crois, d’harmonie imitative. 

Et il frappe doucement une note. 

Le pêcheur vient de mouiller son fil, explique-t-il. 

Long silence… Deuxième note. 

Le bouchon a bougé… 

Silence encore, silence interminable, puis trémolo : 

Un goujon a failli mordre à l’hameçon… 

A la fin, le compositeur balaye rapidement. d’un doigt tout le clavier. 

Le pêcheur vient de retirer sa ligne : le goujon est pris ! 

… Et les snobs de l’assistance de faire crépiter les applaudissements… 

Erik Satie ne gardait, pas tout son humour pour la musique. Il savait aussi l’exprimer  dans sa conversation. Un jour, quelqu’un lui disait : 

Un musicien comme vous peut-il se contenter, de faire entendre des petits morceaux courts, aux noms bizarres ? 
— Mais oui… Hercule était toujours Hercule, même quand il ne portait qu’un tout petit bouquet de violettes…

Les baladins

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Ils sont venus pour la fête. Tous jaunes, maigres  disloqués. Des figures à part. En arrivant ils étaient affreux à voir, les hommes avec leurs vieux habits trop larges, les femmes avec leurs haillons. On leur a donné une salle basse dans l’auberge, et la transformation des larves va s’accomplir. Tout à l’heure ils seront radieux dans leurs maillots roses, étincelants sous leurs paillettes.

En attendant, leur campement provisoire présente le fouillis le plus pittoresque. Les hommes, les femmes, les enfants et les animaux savants sont pêle-mêle. L’hercule, qui est prêt depuis longtemps, s’abandonne aux ivresses du jeu de dés en tête-à-tête avec l’invalide qui tourne habituellement l’orgue et qui, pour le moment, est assis sur son orchestre. Pauvre invalo, comme on l’appelle, il perd et frappe du poing sur la table pendant que le singe s’amuse à lui éplucher la tête. La reine sauvage fume la pipe tranquillement sans s’inquiéter des joueurs; mais le cosaque du Don, qui représentera tout à l’heure l’armée russe dans la pièce militaire, rit d’une oreille à l’autre en voyant le désespoir du perdant.

Près de la porte, la jeune première, qui fait aussi l’office d’habilleuse, lace sa petite soeur, écuyère d’avenir et danseuse de corde appréciée. Le petit frère baille à plaisir étendu sur le molosse, aux pieds de la bohémienne qui devine les secrets des coeurs d’après les lignes de la main. La porte s’ouvre. On ne se dérange même pas; c’est le piston qui revient de vendre de la mercerie en ville, avec la reine-mère, et qui va s’affubler d’un costume de général pour paraître sur l’estrade.

Attendez quelques instants; entrez dans la salle du spectacle et vous verrez défiler sous vos yeux tous ces personnages. C’est à peine si vous les reconnaîtrez. Ils seront transfigurés. Plus de laisser-aller; la tenue correcte. Plus de jurons, des sourires. Plus de loques, des habits de parade.

Moralement, le même changement s’opérera en eux. Ils seront méconnaissables. A peine auront-ils paru sur l’estrade qu’ils se sentiront plus de dignité. Alors qu’on ne les appelle plus baladins. Quelque infimes que soient leur talent et leur genre, ils ont en eux ce je ne sais quoi qui fait l’artiste.

« Musée universel. » Paris, 1873.
Illustration : « La strada. »  Federico Fellini. 1954.