Hongrie

Une république des mendiants

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fragonardIl est à Budapest une maison habitée uniquement par des mendiants. Le propriétaire ne s’en plaint pas, paraît-il, car les loyers lui sont toujours régulièrement payés.

Les mendiants de Budapest forment, en effet, une sorte de confrérie dont les membres font preuve de la plus grande solidarité. Ceux qui se trouvent, si l’on peut dire, dans une surmisère, ne sont jamais abandonnés par leurs camarades plus heureux.

Seule, la concierge de la « maison des mendiants » voit arriver chaque terme avec effroi. Il lui faut, en effet, en porter le montant au propriétaire dans un sac énorme, car ses locataires s’acquittent tous en pièces de deux fillers (ancienne monnaie hongroise), qui ne valent que quelques centimes français mais pèsent fort lourd.

« Le Petit journal. » 1935.
Peinture de Jean-Honoré Fragonard.

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A vot’bon coeur

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Voici un fait qui dépeint, sous des couleurs grotesques, l’état de détresse dans lequel se trouve l’art dramatique en Hongrie.

Une troupe, qui donne en ce moment des représentations à Szigeth, vient de faire afficher le tarif des places, fixé comme il suit :

Premières : à la volonté de nos hauts protecteurs.
Secondes : selon la fortune des spectateurs.
Troisièmes : à la discrétion du public.

On commencera aussitôt que les spectateurs se trouveront en nombre suffisant.

Le spectacle sera terminé dès que le public en aura assez.

« L’Argus. » Paris, 1851.

Il ne s’est rien passé dans la nuit du 4 août

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Alors que la nuit du 4 août 1789 vit l’abolition des privilèges, celle du 4 août 1936 ne vit rien se produire de sensationnel. Bien que les comètes aient « mauvais œil », du moins selon les croyances populaires, celle du 4 août 1936 est passée impunément tout près de la Terre, à peine à 26 millions de kilomètres. A la vérité, personne, cette fois, n’eut peur, et l’époque n’est plus où les comètes étaient considérées comme de sinistres présages de cataclysmes, de morts subites de personnages illustres, d’épidémies, de guerre, et même de la fin du monde !

Donc, cette comète Peltier, ainsi nommée du nom de l’astronome amateur américain qui l’a retrouvée et signalée au début de cette année, ne nous a apporté aucune des catastrophes redoutées. A moins qu’on ne lui attribue la guerre civile d’Espagne, ou le triste été que nous subissons. Le 8 juillet, elle est passée à son périhélie, c’est-à-dire au point de son parcours le plus rapproché du soleil, et l’autre nuit, celle du 4 août, elle était donc à sa plus courte distance de notre monde, c’est-à-dire qu’à part la lune elle était l’astre le plus rapproché de nous. On ne l’avait pas vue depuis Clovis, ce qui n’est rien d’ailleurs à côté de sa révolution autour du soleil qui dure quarante-cinq siècles !

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En tous cas, sa queue n’a pas balayé la Terre ! Les humains ont eu moins peur qu’en 1910, où l’idée de la fin du monde s’était terriblement ancrée dans l’esprit de beaucoup de gens. Une inquiétude singulière s’était manifestée, surtout en Hongrie, où plusieurs personnes mirent fin à leurs jours pour ne plus vivre dans l’angoisse.

« Je me suicide avant d’être tué, écrivait un Hongrois, je crains la mort apportée par un astre !« 

La panique fut d’ailleurs telle en Hongrie, que les instituteurs et les prêtres durent multiplier les conférences pour rassurer le peuple. Beaucoup pour faire bombance jusqu’à leur dernière heure, avaient vendu tout ce qu’ils possédaient, tant ils étaient certains de mourir le 18 mai, jour où le phénomène se manifesta. D’autres se jetèrent dans des puits, non sans avoir la précaution d’enfouir dans leurs poches, tout leur argent. Près de Trèves, en Allemagne, une mère devenue folle de terreur, noya son bébé, tandis qu’à Moscou les trois quarts des gens semblaient avoir été gagnés par la folie. Une grande dame jugea bon de s’adonner à l’alcoolisme pour ne rien « ressentir ». A Odessa des prières eurent lieu dans toutes les églises, pour supplier le ciel d’épargner le cataclysme à la Russie.

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C’était la fameuse comète de Halley, visible tous les 76 ans. qui avait provoqué une telle alarme, et qui, d’après certains, annonça la mort du roi d’Angleterre Edouard VII.

La première fois qu’on l’observa, ce fut en 837. Lorsqu’elle apparut dans le ciel. l’Empereur Louis le Débonnaire, affolé, appela son « astronome » qui lui annonça un changement de règne et la mort prochaine d’un prince. Le fils de Charlemagne, qui en avait conclu que sa propre vie était en jeu se livra à la prière et au jeûne. Il devait mourir trois ans plus tard.

Ce fut la même comète qui se manifesta en 1066, lors du débarquement des Normands en Angleterre. Les chroniqueurs prétendirent qu’elle servit de guide aux envahisseurs. A Bayeux, on voit une tapisserie attribuée à la femme de Guillaume le Conquérant où est représenté le roi Harold entouré de ses sujets tournant les yeux vers le ciel et levant les bras vers l’étoile fatale annonçant la bataille d’Hastings.

En 1264, la terreur provoquée par la comète ne contribua pas peu à la mort du pape Urbain IV et en 1456 le pape Calixte III lança l’anathème sur la comète et les Turcs ennemis de la Chrétienté qui assiégeaient Belgrade. Le pontife avait prescrit des prières spéciales, et c’est de cette époque que date l’Angélus de Midi.

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« Voilà mes destinées qui m’appellent ! » s’était écrié Charles Quint en 1531. lorsque la comète qu’Halley devait si bien observer plus tard se signala à nouveau. Celui qu’on put un moment considérer comme le maître du monde abdiqua, et ayant pris la bure monacale pour remplacer sa pourpre impériale, il se retira au monastère de Yuste.

Au printemps de 1773, le bruit s’était répandu qu’une comète devait bientôt se trouver sur le chemin de la Terre, la heurter, et infailliblement la broyer. L’alarme fut vive, notamment à Paris bien que l’astronome Lalande s’efforçât de rassurer la population et malgré les railleries de Voltaire dont on se rappelle la strophe :

Comète que l’on craint à l’égal du tonnerre,
Cessez d’épouvanter les peuples de la Terre
Dans un ellipse immense achevez votre cours.
Remontez, descendez près de l’astre des jours,
Lancez vos feux, volez, et revenant, sans cesse,
Des mondes épuisés ranimez la vieillesse.

Déjà Molière par la bouche de Trissotin n’avait-il pas évoqué la frayeur qui causaient les terribles nébuleuses :

Nous l’avons en dormant, Madame, échappé belle !
Un monde près de nous a passé tout au long
Et chu au travers de notre tourbillon,
Et s’il eut en chemin rencontré notre Terre
Elle eut été brisée en morceaux comme verre !

Presque toujours l’annonce de ces phénomènes célestes jetait les peureux dans les monastères ou les poussaient à léguer leurs fortunes aux moines.

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Comme une humble servante, Catherine de Médicis allait consulter l’astrologue Ruggieri sur l’influence que les astres voyageurs pouvaient exercer sur l’avenir de ses fils.

Cependant, « les Filles de l’espace » sont quelquefois bienveillantes : la comète de 1811 coïncida avec de merveilleuses récoltes et surtout des vendanges prodigieuses.

H. Cossira.« Le Monde illustré. » juin 1936.

La Symphonie inachevée

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La musique est une bien belle chose… quand elle est vraiment de la musique. Le dictionnaire Larousse vous apprendra que le mot « musique » représente l’art de combiner les sons d’une manière agréable à l’oreille… Mais nous pensons que cette définition ne suffit pas. La musique doit plaire aussi à notre esprit. Elle doit nous égayer ou nous émouvoir. Elle doit demeurer intelligible à notre âme, et c’est pourquoi il faut penser qu’il existe peu de belle musique et très peu de grands musiciens. S’il y a une multitude de compositeurs de musique, il y a très peu de génies, et c’est pourquoi devant des noms comme Beethoven, Mozart, Schubert, doit-on méditer profondément avec la curiosité de ces esprits impérissables, magiciens de l’harmonie. Leur œuvre parle à nos cœurs. 

Avez-vous remarqué combien peu de morceaux répondent à leurs titres ? Des compositeurs prétentieux intitulent leurs œuvres avec cérémonie : « Coucher de soleil », « Feuilles d’automne », « Matin d’avril », ou « Songe d’été », sans que rien, dans les sons par eux juxtaposés ne réponde à ces titres, et d’ailleurs si, jouant ces morceaux, vous demandiez aux auditeurs : « Que signifie cela ? » je gage qu’aucun ne répondrait. Cela c’est souvent du bruit, du bruit assez agréable, mais qui ressemble surtout à un ragoût de réminiscences où les opéras et les chansons d’autrefois apparaissent par lambeaux mal cousus. 

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En revanche, quand vous entendez le « Printemps », de Grieg, vraiment vous « voyez » le printemps. Quand vous entendez « Rêve de valse », vous imaginez la valse et son rêve… Et c’est pourquoi  les musiciens véritables ont toujours donné à leurs œuvres le titre véritable, le titre vrai, titre souvent réduit à un numéro de symphonie ou de sonate. Schubert a donné à sa Symphonie inachevée son titre normal. Cette Symphonie inachevée a son histoire. 

La Symphonie inachevée (symphonie en si mineur), correspond à un émouvant épisode de la vie sensible et si courbe de Franz Schubert. Cette œuvre admirable entre toutes, faite de grâce et de pureté, de poésie et d’amour, suffirait à mériter à Schubert le titre d’Archange de la musique. En voici l’origine extraordinaire : 

Aux environs de Vienne, un jeune musicien de talent,, mène l’existence modeste d’un instituteur. Il faut bien vivre. Doux et rêveur, Franz Schubert s’applique de son mieux à instruire ses jeunes élèves, mais son génie submerge ses pensées de flots d’harmonie et il lui arrive, au tableau noir, de terminer une explication sur l’arithmétique en écrivant non plus des chiffres, mais des notes jaillies éperdument sur une portée tracée à la craie dans un geste d’ivresse. Les enfants, qui ne peuvent pas comprendre, en rient et se moquent. Ils le font souvent enrager, mais le plus grave est que le directeur de l’école surprend Schubert, au cours d’un de ces déraillements qui jettent malgré lui son esprit sur sa voie véritable, voie qui mène au pays du charme. 

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Franz Schubert risque ainsi à chaque instant de perdre sa situation, bien humble pourtant, puisqu’il doit souvent recourir à un prêteur sur gages, chez qui il engage avec beaucoup de tristesse, jusqu’à sa guitare, pour payer son loyer, car les éditeurs de musique ne lui viennent guère en aide. 

De la sorte, il fait la connaissance d’une ravissante jeune fille, éperdue d’admiration pour lui et qui n’est autre que la fille du prêteur. 

Cependant, la renommée de Franz Schubert, dont tout le pays chante déjà les délicieuses mélodies, franchit les portes de la petite ville. Elle parvient jusqu’au palais de la princesse de Kinsky, dont les soirées musicales sont les événements de la saison mondaine, à Vienne. 

Si Schubert plaît à cette princesse de Kinsky, s’a carrière d’artiste sera faite et son avenir brillamment assuré. Voici donc Franz Schubert, timide et un peu gauche, au milieu de l’assemblée fort élégante d’une haute aristocratie. Prié de s’asseoir au piano, il commence à jouer la Symphonie dont il a composé les premières pages… Le silence se fait. On écoute religieusement les étonnantes phrases de Schubert… 

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Tout d’un coup, une jeune comtesse, arrivée en retard, amusée par le côté comique de Schubert au piano (le costume de soirée qu’il avait loué pour la circonstance portait encore au dos son étiquette…) éclate de rire… Schubert, blême, interdit, se dresse, referme brutalement le piano et sort, au grand scandale de l’assistance.  

Dès lors, la symphonie demeure inachevée. Chaque fois que Schubert essaie de la reprendre, il entend le rire cruel et sot qui l’a si profondément blessé… 

Mais la jeune rieuse, la comtesse Caroline Esterhazy, éprouve du repentir d’avoir causé au brillant artiste une telle peine. Sous prétexte de leçons, elle le fait venir en son château de Hongrie, et, peu à peu, s’éprend de lui. Emu, troublé, Schubert, peu à peu, se grise au contact de cette affection charmante. Il devient follement amoureux et croit pouvoir demander la main de son élève. 

Le père, dont l’orgueilleuse noblesse ne saurait admettre une telle mésalliance, feint cependant d’y consentir, pour éviter tout esclandre, et envoie Schubert à Vienne sous un prétexte quelconque. Puis il lui fait signifier son congé. 

Schubert, dans le désespoir, attend quand même, pendant des mois, un message de sa bien-aimée. Enfin, un mot bref lui demande de venir. Il part sans délai et arrive tout juste pour assister au mariage de Caroline avec un officier de la Cour. 

Marie Esterhazy, la petite sœur de Caroline, l’entraîne à l’écart : « C’est moi qui vous ai appelé. Caroline voulait vous revoir et il faudra que vous lui pardonniez, car elle a dû se soumettre à la volonté du comte, notre père. » 

Schubert, mêlé aux invités, sollicite alors la faveur de jouer la fameuse Symphonie qu’il a achevée dans son exil… Et de nouveau les flots d’harmonie ruissellent du clavier. Mais soudain à l’endroit même de la Symphonie où jadis elle avait éclaté de rire, Caroline éclate en sanglots… 

Affreusement pâle, Schubert se lève et déchire la dernière partie de son œuvre, que la bien-aimée n’a pu entendre… et ainsi la Symphonie demeura inachevée, éternellement. 

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Ecoutez-la, cette Symphonie… Ecoutez-la plusieurs fois. Plus vous l’entendrez plus elle vous charmera. Elle porte au plus haut degré la marque du merveilleux génie de Schubert… Ecoutez aussi quand vous le pourrez : « Le Roi des Aulnes ». et « La Truite », et la sensibilité de Schubert glissera des harmonies au fond de votre âme… Il mourut à 31 ans, en 1828. Il dort aujourd’hui dans le même cimetière que Beethoven, ainsi qu’il l’avait demandé, comme si la même auréole de gloire voulait les unir dans sa lumière. 

Vigenal. « L’Union de Limoge. » 1939.
Dessins de René Giffey.

Les vampires

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Cette croyance, répandue en France pendant la première moitié du XVIIIe siècle, avait traversé l’Allemagne, après avoir pris naissance en Hongrie, en Pologne et en Moravie, où elle était si développée que, de 1700 à 1740, elle causa dans ces contrées une véritable épidémie. 

Un vampire était un mort doué du triste privilège de sortir, la nuit, de son tombeau pour sucer le sang des vivants, celui de ses parents les plus proches généralement, ce qui amenait très rapidement la mort des victimes qui devenaient à leur tour des vampires. Son corps, bien qu’enterré depuis des semaines, des mois, même des années, conservait toute sa fraîcheur. Son sang, rajeuni par le sang de ses victimes, restait fluide et gardait sa couleur. Aussi, lorsque par les ravages causés dans un endroit, on soupçonnait un mort d’être coupable, on ouvrait son tombeau et si, au lieu de le trouver en décomposition, comme il convient à celui d’un bon chrétien, on voyait son corps intact, on en concluait qu’il était un vampire, et, sans qu’il protestât, on le traitait comme tel : on lui coupait la tête, on lui enfonçait un pieu dans le corps, souvent on le brûlait, ce qui le rendait inoffensif pour l’avenir. Il y avait de quoi. 

Quelques exemples, du reste, montreront ce qu’était la croyance populaire à ce sujet. Le premier est extrait d’une lettre adressée à Dom Calmet par un aide de camp du duc de Wurtemberg, M. de Beloz, qui certifie le fait dont furent témoins 1.300 personnes dignes de foi. 

En 1732, vivait, dans un village près de Belgique, une famille composée d’un individu et de ses cinq neveux ou nièces. Dans l’espace de quinze jours, cet homme et trois de ses neveux moururent de la même maladie : un matin, au réveil, ils se sentaient très faibles, pouvaient à peine marcher, comme si le sang eût manqué dans leurs veines. Le lendemain la faiblesse augmentait et le surlendemain ils s’éteignaient, sans secousse, épuisés. Restait une des nièces, belle jeune fille pleine de santé, qui tout à coup dépérit à son tour et déclara que par deux fois, la nuit, un vampire l’avait sucée. On chercha qui était mort, parmi les proches, car les vampires s’acharnent surtout sur leurs parents, et l’on pensa au frère de cet homme, à un autre oncle de ces cinq jeunes gens, enterré trois ans plus tôt. On résolut d’ouvrir son tombeau. Aussitôt accourut des villes voisines une foule considérable. Le duc de Wurtemberg vint lui-même de Belgrade sous une escorte de 24 grenadiers, avec une députation composée de gens intelligents et haut placés. 

A l’entrée de la nuit, on se rendit au cimetière où reposait le corps du soi-disant vampire. 

« En arrivant, dit M. Beloz, on vit sur son tombeau une lueur semblable à celle d’une lampe, mais moins vive… On fit l’ouverture du tombeau et l’on y trouva un homme aussi entier et paraissant aussi sain qu’aucun de nous assistants. Les cheveux et les poils de son corps, les ongles, les dents et les yeux (ceux-ci demi-fermés) aussi fermement attachés après lui qu’ils le sont actuellement après nous qui avons vie et qui existons, et son coeur palpitant. » 

On sortit ce corps, qui avait perdu sa flexibilité, mais dont les chairs restaient intactes. Un des assistants, armé d’une lance de fer, lui perça le coeur et il coula de la plaie « une matière blanchâtre et fluide, avec du sang », sans aucune odeur. D’un coup de hache, on lui trancha la tête: même liquide. On rejeta le corps dans la fosse remplie de chaux vive.  A partir de ce jour, la nièce se porta mieux, guérit même complètement.  

Quelque temps après, un officier hongrois écrivit à Dom Calmet, dont on connaissait les recherches sur les phénomènes mystérieux, et lui raconta que, lors de son séjour chez les Valaques avec son régiment, deux de ses hommes étaient morts de langueur, de telle sorte que leurs camarades les déclarèrent victimes d’un vampire. Pour découvrir ce dernier, le caporal employa le moyen usité dans le pays : il mit un enfant tout nu sur un cheval noir et les conduisit dans le cimetière où il les promena successivement sur toutes les tombes. Arrivé devant une, le cheval refusa obstinément d’avancer. Les soldats témoins de l’épreuve ouvrirent le tombeau, trouvèrent dedans un corps intact, qu’ils reconnurent pour être celui d’un vampire, lui enfoncèrent un pieu dans le coeur, lui coupèrent la tête et revinrent, satisfaits, raconter cette aventure à leur officier qui entra dans une colère affreuse.

« J’eus toutes les peines du monde, écrivit-il, à me vaincre et à ne pas régaler le caporal d’une volée de coups de bâton, marchandise qui se donne à bon prix dans les troupes de l’Empereur. J’aurais voulu pour toutes choses au monde être présent à cette opération. » 

E. d’Hauterive. « L’Écho du merveilleux. » Paris, 1902.

Pendu deux fois

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En Hongrie, le brigandage a repris avec une telle violence que le gouvernement s’est vu obligé de proclamer, dans plusieurs comitats, le « statarium », c’est-à-dire la justice sommaire. Sous ce régime, on est pris, jugé, pendu, le tout dans l’espace d’une demi-heure. On peut rappeler à ce propos la drôlatique histoire magyare du Tzigane pendu et rependu.

Deux paysans, revenant du marché en voiture, passent devant une potence rurale où se balance justement un Tzigane fraîchement exécuté. Les paysans descendent, tâtent le bonhomme, s’aperçoivent qu’il respire encore, le détachent, pour le charger sur leur véhicule, et continuent leur chemin. Les cahots de la voiture raniment le patient tout à fait et quelques gorgées d’eau-de-vie, administrées à la première auberge venue, achèvent cette oeuvre de Samaritain.

Tout à coup, l’homme pendu disparaît de la taverne; il s’est esquivé, en emmenant le cheval et la voiture de ses sauveurs, stupéfaits d’une aussi noire ingratitude. Cependant, ils montent résolument deux chevaux empruntés à la taverne, poursuivent le voleur incorrigible et sont assez heureux pour le rattraper non loin de l’endroit où ils l’avaient sauvé.

Que faire ? La potence était là, la corde encore suffisamment longue. Voilà donc nos deux Magyares qui se mettent à rependre leur Tzigane et à faire très soigneusement ce que le bourreau avait fait très négligemment.

L’histoire est arrivée il y a une trentaine d’années ; elle est authentique.

« La Revue des journaux et des livres. »  Paris, 1887.

Etrange superstition en Hongrie

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Voici un pendant hongrois aux pratiques bizarres, que M. Gaston Vuillier a racontées aux lecteurs du Tour du Monde dans ses récits sur les Magiciens et les Sorciers de la Corrèze.

Dans le village de Reuschor, comitat de Fogaras, en Transylvanie, qui a été particulièrement éprouvé cette année par la grande sécheresse, le bruit se répandit l’autre jour que, si la pluie ne tombait pas, c’était parce que le vieux paysan Todor Bordas, décédé il y a quelques semaines, avait proféré en mourant d’horribles blasphèmes. Comme, de son vivant, cet individu passait pour avoir fait un pacte avec le démon, tous les habitants du village crurent sur le champ qu’il en était ainsi, et onze d’entre eux, plus savants et plus courageux que les autres, entreprirent de détruire l’effet des maléfices de Bordas.

Conformément aux indications d’un grimoire qui leur fut prêté par le « bon sorcier »   d’un village voisin, ils se rendirent, par une nuit noire, au cimetière, et, à minuit précis, exhumèrent le corps à moitié décomposé du mort, en prononçant des formules magiques. Les incantations terminées, le cadavre fut tourné sur le ventre, replacé dans la bière, et la fosse de nouveau fermée.

Quelques gouttes de pluie étant tombées le lendemain matin, l’heureux phénomène fut naturellement attribué à la macabre opération. Mais, bientôt, le soleil revint, plus implacable que jamais; l’eau baissa dans les puits; même le ruisseau du village cessa de couler. Les paysans s’assemblèrent de nouveau ; et, après avoir relu plus attentivement le grimoire, ils résolurent d’employer une recette plus complète, donc plus efficace. Le soir même, ils retournèrent au cimetière et, exhumant encore une fois le cadavre, ils le firent alors sauter à coups de fourche.

Le fils de Bordas, prévenu de ce qui se passait, vint les supplier à genoux de cesser leurs pratiques; mais les paysans, qui avaient à leur tête le fils du maire de la localité, le ramenèrent de vive force dans sa maison. Le lendemain, il ne plut point davantage. Mais la gendarmerie vint arrêter les onze violateurs du tombeau, y compris le fils du maire et le « bon sorcier » qui avait prêté le grimoire. Ils ont été immédiatement emprisonnés et mis à la disposition des autorités qui tiennent fort justement à faire un exemple.

« A travers le monde. »  Paris, 1904.