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Bisous en gare

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Vous avez sans doute remarqué que depuis quelques années les quais des gares sont fort encombrés. On dit que l’argent manque, et jamais on ne vit tant de monde au cinéma ou dans les trains. Naturellement il s’agit là, surtout, des gens de la ville, car ceux de la campagne sont davantage occupés par leur travail. 

Et puis, maintenant, à certaines saisons, il y a des modes nouvelles, comme les sports d’hiver. Les gens font du ski. Ils se ruent, tels les moutons de Panurge, vers la montagne pour faire des glissades sur la neige… On en voit qui partent pour trois jours, ou huit jours, et qui se lancent comme s’ils en avaient l’habitude sur les pentes blanches… Ils se tordent un pied, se forcent un genou et se cassent le derrière… 

De mon temps, dans mon village, on n’avait pas besoin de tout ça. Sans voyager, sans faire de manières, sur la rivière gelée ou la route enduite de verglas, on faisait une glissoire, et avec une bonne paire de sabots bien ferrés, ça allait fameusement bien et on se tapait le fondement à peu de frais. 

Aujourd’hui donc, la foule des villes se rue dans les gares, pour aller à la mer ou à la montagne. Il en résulte que les quais sont encombrés et que parfois on interdit aux personnes de la famille d’accompagner les partants jusqu’au wagon. 

Eh bien, imaginez-vous que, voici quelques années, l’administration des chemins de fer autrichiens défendit, sous peine d’amende, aux voyageurs arrivant en gare de Vienne, la capitale, et à ceux qui venaient les attendre, de s’embrasser… Tout ça pour la même raison, à cause de l’encombrement dans les gares. 

Vous imaginez le spectacle. Les premiers qui débarquent, à peine passé le seuil où le contrôleur réclame les billets, se paient avec leurs parents ou amis des fricassées de museau qui n’en finissent plus, et bouchent la sortie. Bref, le baiser, en Autriche, fut considéré, en gare, comme responsable de la cohue et interdit.

Voilà donc, au fond, où nous en sommes : depuis longtemps, à Paris, on ne peut plus s’embrasser sur le trottoir, sous peine d’être bousculé, ou dans la rue sous certitude  d’être écrasé, et bientôt on ne pourra plus aller attendre les siens à la gare. 

Nous ne devions pas moins en attendre de ce fameux progrès avec lequel on nous a bourré le, crâne et qui peu à peu, pour des plaisirs artificiels qui ruinent la santé, nous privera des plaisirs naturels et pour alimenter la fièvre des villes, arrachera peu à peu à leurs horizons troublés par le fracas des cités et des routes les travailleurs de la Terre. 

C’est d’eux que dépend la vie des autres. Alors, si rien ne, change, si le mauvais vent continue de souffler, c’est comme cela que viendra la fin du monde. 

Et alors, il n’y aura plus de baisers nulle part. 

Renaud LESAGE. Limoges, 1939.

La passion des mots croisés

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Qui donc eût cru que la passion des mots croisés pouvait présenter des dangers sérieux pour les volumes des bibliothèques ?

Ils sont tellement évidents (en Angleterre du moins) que l’administration de la bibliothèque du British Museum a dû prendre la décision d’interdire l’usage de ses encyclopédies aux chercheurs de mots croisés.

Les bibliothèques étaient, en effet, envahies par les concurrents qui venaient consulter les dictionnaires. Certains, dans leur hâte, déchiraient les pages du volume : c’est ce qui est arrivé à la bibliothèque de Liverpool.

Aussi, des mesures sévères ont-elles été prises pour éviter le retour de pareils excès. Désormais, toute personne qui demande un dictionnaire doit certifier par écrit qu’elle ne s’en servira pas pour chercher la solution d’un mot croisé.

En France, du moins, cette étrange passion n’a pas sévi avec une aussi dangereuse intensité.

 » La Revue limousine. »  Limoges, 1927.

Un curé ennemi des chevaux de bois

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"Le manège enchanté" Photo : Presse-Océan
« Le manège enchanté »
Photo : Presse-Océan

Il nous faudrait la plume de Paul-Louis Courier pour raconter l’histoire de ce curé, qui, à l’occasion de la fête patronale du village de Boulay (Lorraine), a défendu aux enfants du village de monter sur les chevaux de bois, cette distraction étant immorale. Le propriétaire du carrousel, qui avait subi de ce fait une perte assez sensible, porta plainte contre le curé, lequel fut condamné par le tribunal cantonal à payer une indemnité au plaignant.

Mais le curé porta l’affaire au tribunal d’appel à Metz, et celui-ci vient d’infirmer le jugement de première instance en déboutant le propriétaire du carrousel de sa plainte.

Dans ses considérants le tribunal dit qu’un curé, comme directeur des âmes, a déjà le droit et le devoir de donner des conseils et des avertissements à ses ouailles dans des questions de morale, sans qu’un tiers qui voitpar là souffrir ses intérêts matériels puisse lui en demander compte. Un curé qui combat le luxe des vêtements, l’ivrognerie, etc., ne pourra pas être traduit en justice par des tailleurs, des débitants, etc.

Mais des droits plus étendus encore appartiennent au curé vis-à-vis d’enfants fréquentant l’école, lorsqu’il agit en sa qualité de professeur de religion. En ce cas, il exerce, comme tout instituteur, une partie des prérogatives des parents, de sorte qu’il faut lui reconnaître non seulement le droit d’ordonner et de défendre certains actes, mais encore d’employer des moyens de coercition.

Le curé de Boulay n’a donc fait qu’user d’un droit qui lui appartient, quand bien même il aurait défendu à la jeunesse des écoles de monter sur les chevaux de bois,en menaçant les contrevenants d’une punition, quoi qu’on puisse d’ailleurs penser de la convenance du procédé.

« Gazette littéraire, artistique et bibliographique. »  Paris, 1890.