Italie

Echos singuliers

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montagne

J’ai lu, je ne sais où, qu’il existe, dans les environs de la tour d’Ouchy, une place que les gens de la contrée indiquent aux voyageurs, et d’où l’on entend dix ou douze fois de suite le son réfléchi par cette tour. J’ai tenté vainement, une fois, de vérifier la chose : il est vrai que je n’ai pris aucune information auprès des habitants d’Ouchy et des environs, et c’est à cette cause, sans doute, qu’il faut attribuer mon manque de succès. Quoi qu’il en soit de ce singulier écho, je serais fort obligé à la personne qui pourrait me donner sur ce sujet des renseignements certains.

Du reste, la chose n’est pas aussi invraisemblable qu’on pourrait bien le croire. Un auteur ancien parle d’un écho qui répétait six et même sept fois les mêmes mots, ce qui, toutefois, serait peu de chose auprès de ce qu’on raconte d’un autre écho qui se trouve dans la maison de plaisance d’un noble Italien, à une demi-lieue de Milan. Cet écho, dit-on, répète plus de cent fois la dernière syllabe. II suffit, pour entendre ce prodige, de se tenir sous une galerie ouverte de l’une des ailes de la maison : l’écho répond de l’autre aile, et les intonations se suivent sans interruption et avec le même intervalle entre elles. Seulement, elles vont diminuant peu à peu d’intensité, jusqu’à ce qu’elles semblent se perdre dans le lointain, à peu près comme on voit bondir une boule élaslique depuis le moment qu’elle touche le sol qui la repousse,  jusqu’à l’instant du repos. Un voyageur, qui n’est pas très crédule, affirme qu’il a fait exprès le trajet de Milan à cette campagne, et il parle de l’écho en homme qui l’a mis à l’épreuve.

On voit, près de Mantoue, une maison de campagne qu’on désigne sous le nom singulier de T, sans doute à cause de la forme qu’on a donnée aux bâtiments. II y a, dans cette maison, un grand cabinet voûté où l’on remarque un phénomène d’un autre genre. Si, de deux personnes, l’une applique sa bouche, et l’autre son oreille, aux deux angles opposés de ce cabinet, la seconde entend très distinctement tout ce que dit la première, parlant assez bas pour n’être pas entendue de ceux qui sont à côté d’elle.

Puisque je suis en Italie et au chapitre des échos, permettez-moi de vous rapporter encore une malice que j’ai lue dans un journal charivarique allemand : Die fliegende Blätter (si mon érudition ne me fait pas défaut). 

On sait que, après la bataille de Solférino, les monarques belligérants eurent une entrevue à Villafranca. Napoléon III, arrive le premier au lieu du rendez-vous, crut de son devoir d’aller au-devant de S. M. l’empereur d’Autriche. Après la conférence celui-ci accompagna à son tour S. M. l’empereur Napoléon. Enfin, les monarques arrivèrent au lieu où ils devaient se séparer, et ils convinrent entre eux de consacrer le souvenir de ce lieu par un signe quelconque. Comme il y avait là un très bel écho, il fut décidé que chacun crierait le nom de sa femme ! et voilà l’empereur des Français qui commence et crie :

— Eugénie !… et l’écho dans le lointain répète : génie !

Puis l’empereur d’Autriche :

— Elisabeth !… et l’écho répond : bête !

J’avoue que je trouve cet écho-là passablement impertinent, et je ne vous aurais certainement pas rapporte une pareille fable, si je n’avais pas eu l’intention de faire ressortir que même dans ce domaine il y en a.

« Le conteur vaudois. » Lausanne, 1863.

Albrecht Dürer

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En 1471, venait au monde Albrecht Dürer à Nuremberg. Bien que pouvant prétendre aux titres de peintre, graveur, sculpteur et architecte, c’est surtout comme graveur qu’il est illustre. 

Dans ce dernier art, il est un des plus grands maîtres qui aient existé. Il avait d’abord appris l’orfèvrerie, qui était la profession de son père et dans laquelle il avait montré un réel talent, puis, attiré vers la peinture, il entra dans l’école de Wohlgemuth où il resta trois ans. Il avait vingt-trois ans quand il exécuta le dessin d’Orphée qui est réputé son chef-d’œuvre. Tout jeune encore, il fit le tour de l’Allemagne. Plus tard il alla à Bologne en Italie et visita les Pays-Bas.

Cependant sa réputation s’était répandue : Maximilien le nomma peintre de la cour. C’est à ce prince qu’on rapporte l’anecdote suivante : passant un jour avec sa suite dans une galerie du palais où travaillait Dürer, monté sur une échelle, il remarqua que l’échelle était mal assujettie et fit signe à un de ses gentilshommes de la tenir, mais celui-ci jugeant une telle action indigne de lui, l’Empereur s’écria avec colère :

« Vous avez la noblesse de naissance, mais mon peintre a la noblesse du génie qui vaut la vôtre ! »

Et il anoblit Dürer sur-le-champ, lui donnant pour armoiries « trois écussons sur champ d’azur, deux en chef et un en pointe ». Ces armoiries sont restées celles de la peinture. 

Mais le peintre, comblé d’honneurs, n’était pas heureux : le bonheur domestique lui manqua toujours. Il avait épousé une femme d’un caractère avare et acariâtre. Pressé par elle, il quitta l’Italie pour vendre ses gravures dans les Pays-Bas. Ce voyage lui fut fatal : d’abord bien accueilli par la régente Marguerite d’Autriche, il tomba bientôt en disgrâce et n’obtint même pas le salaire de ses travaux. Rentré en Allemagne, ses forces s’épuisèrent dans le labeur incessant auquel le condamnait sa femme. Les tourments qu’elle lui prodiguait finirent par causer sa mort, si l’on s’en rapporte aux paroles, trop vraisemblables, de son ami Hartmann : 

« Elle l’avait tellement fait souffrir qu’il semblait avoir perdu la raison. Elle ne lui permettait pas d’interrompre son travail, l’éloignait de toutes sociétés et le harcelait de plaintes continuelles pour qu’il amassât de l’argent. Elle avait sans cesse la crainte de mourir dans la misère, elle était insatiable : elle a donc été la cause de sa mort. » 

Dürer mourut à cinquante-sept ans, laissant 6000 florins à celle qu’il appelait sa maîtresse en calcul. De viles questions de chiffres avaient eu raison de son génie et de sa vie. 

Son talent symbolise son époque : d’une imagination inépuisable et qui souvent s’envolait dans le fantastique, il a admirablement exprimé la grâce naïve de son temps et ses estampes lui avaient acquis de bonne heure une réputation universelle. Bien que les chagrins intimes ne soient pas de ceux que l’histoire plaint toujours, ils eurent une influence trop considérable sur son existence pour ne pas être déplorés publiquement. Le caractère d’Albrecht Dürer était en effet tout l’opposé de celui qui le fit souffrir. Généreux, libéral, il a fait bien des portraits qu’on ne lui payait pas, et il donnait ses dessins ou ses estampes plus souvent qu’il ne les vendait.

Changeur/Spont. « Les grandes infortunes. » Hatier, Paris, 1897.

La befana des automobilistes

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befana

C’est une gentille coutume romaine, pour le jour de l’Epiphanie. Les automobilistes, reconnaissants envers les agents qui règlent la circulation du haut de leur petite estrade, avec un bâton blanc qu’ils agitent comme de vrais chefs d’orchestre, offrent un cadeau à leur agent préféré.

Bouteilles de mousseux, vermouth, mortadelle, fruits, cigarettes sont donnés au passage à l’agent qui entasse les offrandes à ses pieds, sans pour cela cesser de surveiller le flot des voitures. Ces offrandes sont apportées à la caserne principale et fraternellement partagées entre les 400 agents, les 150 motocyclistes et cyclistes, les deux douzaines de gardes à cheval qui règlent la circulation dans la ville éternelle. 

Aux cadeaux des particuliers viennent s’ajouter plus de 150 paquets envoyés par l’Automobile-Club de Rome.

« L’Intransigeant. » Paris, 1934.

Confession

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Lorsque le duc de Vendôme commandait l’armée des deux couronnes en Lombardie, la désertion était considérable parmi les Italiens.

En vain la peine de mort était exécutée contre les déserteurs, rien ne pouvait fixer le soldat sous ses drapeaux. A la fin, le général fit publier que tous ceux qui déserteraient seraient pendus à l’instant, et sans l’assistance d’aucun prêtre. Cette punition, comme on l’avait prévu, fit sur eux plus d’impression que la mort même.

Ils auraient bien risqué d’être pendus, mais ils n’osèrent pas courir le risque d’être pendus sans confession.

Victor Fournel. « Dictionnaire encyclopédique. » Paris, 1872.

Libre-échange zoologique

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édiles

A l’occasion de la rentrée des classes, plusieurs conseillers municipaux vont, paraît-il, s’offrir un petit voyage d’études en Italie.

Voilà une nouvelle qui, sans doute, fera encore une fois pousser aux Parisiens des cris de contribuables qu’on écorche. Il n’y a pourtant pas de quoi. Si nous expédions nos élus à l’étranger, l’étranger ne se gêne pas pour nous envoyer les siens et cet échange d’édiles sans résultat est un beau trait de courtoisie internationale. En outre, il contribue à étendre les connaissances zoologiques du peuple en lui montrant ce qu’est la faune d’hôtel de ville dans les différentes capitales européennes.

D’ailleurs l’inutilité de ce genre d’exportation n’est pas absolument démontrée. On apprend bien des choses en voyage. Il est fort possible que nos promeneurs reviennent de Venise, par exemple, avec des idées intéressantes sur la constitution des canaux et les moyens à employer pour les empêcher de descendre dans le Métro. Reste la misérable question d’argent : les déplacements sont hors de prix, cette année, et si les conseilleurs ne sont pas les payeurs, on peut précisément en dire autant des conseillers.

Mais quoi ! êtes-vous bien sûr que nos échevins ne nous coûtent pas encore plus cher quand ils restent à Paris que lorsqu’ils se baladent à travers l’Italie ? 

Bernard Gervaise. « Paris-soir. » Paris, 1923.
Photo d’illustration : 28 mai 1914, édiles étrangers à l’Hôtel de ville de Paris, lors du Conseil général de la Seine. Agence Rol.

Un original

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A l’âge de quatre vingts ans, vient de mourir à Rome le Comte Bonnicelli, original bien connu dans la capitale de l’Italie.

Depuis plusieurs dizaines d’années il faisait sa promenade quotidienne sur le corso dans une voiture attelée de six chevaux qu’il conduisait lui même. Il était la terreur des cochers de fiacre, et on raconte à son sujet l’anecdote suivante :

Une fois, qu’il s’était laissé entraîner au cours d’une querelle avec un de ces confrères, à lui donner une gifle, le comte dut comparaître en justice. Il fut condamné à une amende de cinquante, lires. Tirant de sa poche un billet de cent lires tout neuf, il le posa sur le bureau du juge. Celui ci n’avait pas cinquante lires à lui rendre.

— Fa niente, déclara le comte Bonnicelli.

Et avec le plus grand sang froid, il se dirigea vers sa victime qui, naturellement, assistait au procès, et lui donne une seconde gifle.

 Maintenant, le compte est juste, ajouta-t-il.

Et il sortit majestueusement de la salle sans que personne songeât à intervenir.

« L’ Écho de Tiaret. »  Oran, 1926.
Dessin : Claude Lapointe.

Conte romain

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En ce temps-là, les déserts de Libye étaient moins fréquentés qu’ils ne le sont à l’heure actuelle. La principale industrie du pays, la culture du lion à l’état libre, donnait d’excellents résultats. Le lion pullulait et il n’y avait pour ainsi dire qu’à se baisser pour en prendre. Et c’était là que les Romains se fournissaient de rois des animaux pour les rudes jeux du cirque.

Donc, un jeune lion de belle allure vivait heureux en ces déserts. La chasse était pour lui un plaisir et un gagne-viande. Aux époques d’amour, il fondait provisoirement une famille, et quand il avait à peu près élevé ses lionceaux, il les plantait là, ainsi qu’il sied, et courait à d’autres aventures.

Un soir qu’il se promenait avec cette nonchalance affectée et ce je ne sais quoi de prétentieux que l’on remarque chez tous les grands fauves, il chut brusquement dans une fosse, qui se trouva, du fait même de cette chute, être une fosse aux lions. des gens armés surgirent, dressèrent une cage où le lion, furieux mais complaisant, se précipita : il était prisonnier.

Durant des semaines et des mois, il fut traîné en cage par les villes, où on le montrait comme une curiosité. Et à mesure que le voyage se poursuivait, les gardiens redoublaient de mauvais traitements envers l’animal : on le laissa jeûner des jours entiers, on le piquait avec des barres de fer rouge, on le ferraillait sans relâche, on lui avait rogné les griffes par surcroît de cruauté.

Enfin, on arriva en Italie, et les belluaires de l’empereur prirent la livraison du lion. On l’enferma dans une cave obscure, où il resta sans boire ni manger, au secret. Et la pauvre bête pensait : « Quelle cruauté nouvelle me préparent-ils ? » Abruti de souffrance, de fatigue, de soif et de faim, il considéra l’univers en sage qui a touché le fond de l’amertume.

Un jour, quand on jugea qu’il était à point, on vint lui ouvrir sa cage, et, à coups de trident, on le pria de sortir par un couloir grillé. Il gagna ainsi une porte ouverte sur la clarté d’un amphithéâtre flambant au grand soleil de juillet. Sur le seuil le lion s’arrêta, et ce qu’il vit l’aurait fait reculer d’horreur, si l’on n’avait pris la précaution de fermer la grille derrière lui.

Au milieu de l’amphithéâtre, une bandes d’êtres hâves, déguenillés, terribles, accroupis dans des attitudes menaçantes, ou levant le poing dans un geste de défi. Le lion, épouvanté, s’écria : « Chien de sort !… Ils m’ont livré aux chrétiens ! »

Et, résigné désormais, il se coucha et attendit la mort.

Pierre Veber. « Almanach illustré du Petit Parisien. »  Paris, 1924.