Japonais

Roman d’amour

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Les Japonais ont beau s’européaniser, il y a des points de notre civilisation qui leur échappent toujours. Par exemple, ils ne comprennent pas encore l’importance que nous donnons à l’amour dans tous nos romans. L’un d’eux disait à M. Gaston Donnet, qui le rapporte dans son Histoire de la Guerre, russo-japonaise :

Pourquoi cet amour, toujours cet amour ? Vos héroïnes sont toujours des femmes qui « ont droit à l’amour », qui « veulent prendre leur part d’amour » et qui, ne trouvant pas cette part d’amour dans le mariage, vont la chercher dans la fantaisie ; des jeunes filles en quête d’un époux qu’elles tromperont bientôt, parce qu’elles n’auront pas pu « prendre avec lui leur part de bonheur ». Tout cela est profondément assommant. Je me demande où, mais où vos romanciers et vos auteurs dramatiques s’en vont chercher leurs modèles dans la vie ?…

Ce ne sont pas des drames d’amour que raconte la vie, ce sont des drames d’argent. Pourquoi ne nous parle-t-on jamais de la soif ou de la faim, et, pourquoi nous parle-t-on sans cesse de l’amour, qui est une fonction de la vie, au même titre, aussi banale et animale, que la soif et la faim ? On ne dit pas qu’un homme est malheureux quand il mange. Pourquoi dit-on qu’un homme est malheureux quand il aime ? 

Et ce Japonais concluait que toute notre littérature était parfaitement inutile !…

« Le Journal du dimanche : gazette hebdomadaire de la famille. »  Paris, 1905.
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Les ambassadeurs

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Les ambassadeurs japonais visitèrent Paris en 1863. Ils étaient pilotés par M. Aubaret, capitaine de frégate, que l’Empereur avait mis à leur disposition. Ces messieurs étaient sur le point de partir lorsqu’on se rappela qu’ils n’avaient pas encore vu l’Opéra.

On s’empressa de leur offrir une représentation charmante : le Comte Ory commençait la soirée, qui devait être terminée par le ravissant ballet Diavolina, que Mlle Mourawief dansait d’une si gracieuse manière. Les Japonais étaient ravis. Le prince qui se trouvait parmi eux et qui n’avait que dix-neuf ans, ne quitta pas des yeux la scène. Et comme à la fin du spectacle on lui demandait la chose qui l’avait le plus frappé, de la musique européenne ou des entrechats de la première danseuse du monde, il répondit d’un air rêveur (en japonais s’entend) :

Je n’ai pas fait attention !
— Comment ! mais vous regardiez cependant bien attentivement ?
— Oui… Dites-moi, je vous prie, comment s’y prend le musicien de l’orchestre, qui avale du cuivre pour le rejeter ensuite avec tant de facilité et sans que cela paraisse lui faire mal ? Il m’a fort intrigué. C’est lui que j’ai regardé tout le temps.

La chose qui avait le plus frappé, dans une représentation à l’Opéra, son altesse le prince Ti-ché-fa-yo-no-Kami (ils sont tous No-Kami dans ce pays-là) c’était le trombone.

« L’Album photographique universel : journal bijou : paraissant tous les dimanches. » Bordeaux, 1865.

 

Point d’honneur

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Voici un trait du caractère japonais  qui ne date pas d’hier, mais que les sujets actuels du Mikado ne renieraient peut-être que pour la forme. C’était pendant la guerre de 1860. L’amiral anglais Kepler bombardait ferme les rivages des Nippons.

Une vive émulation guerrière s’empara des officiers du taïkoun, l’empereur laïque d’alors, et dégénéra bientôt en une sorte de folie du point d’honneur. Ils défiaient sur tout: leur vigueur, leur souplesse, leur endurance, la qualité de leurs armes.

Deux d’entre eux, attachés au service particulier du souverain, se rencontrèrent à la porte des appartements privés. L’épée de l’un frôla celle de l’autre.

Vous voulez éprouver mon épée, s’écria celui-ci, vous croyez peut-être qu’elle ne vaut pas la vôtre. Voyez plutôt.

Et d’un geste brusque, il tira la lame du fourreau et se l’enfonça dans la gorge.

Attendez, répondit simplement l’interpellé, je porte un message à l’empereur et je reviens.

Quand il revint, au bout d’un quart d’heure, son rival râlait encore… Il le regarda un instant sans sourciller.

En vérité, vous l’avez dit, fit-il du ton le plus tranquille du monde, votre épée ne vaut pas la mienne.

A son tour il dégaina d’un seul mouvement, il s’ouvrit le ventre on forme de croix et mourut dans un seul flot de sang, tandis que l’agonisant lui jetait un dernier regard de fureur et d’envie.

« Magazine universel. » Paris, 1903.

Le marathonien qui mit 54 ans à finir sa course

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Shizo-Kanakuri
Eurosport

Il s’appelait Shizo Kanakuri, et normalement, on aurait dû le trouver. Le bonhomme n’était certes ni très grand (1,70 m) ni très gros (64 kg), mais tout de même, un Japonais à Stockholm, cela se remarque ! Surtout en 1912…

Pour arriver là, Kanakuri avait effectué un voyage long de dix-huit jours, par la mer d’abord, puis par le train transsibérien, avant d’arriver exténué dans la capitale suédoise. Il lui avait fallu cinq jours de récupération pour être capable de s’aligner au départ du marathon olympique, but de son périple. Visiblement, cinq jours ne suffisaient pas.

Le marathon des Jeux de Stockholm fut, il est vrai, l’un des pires de l’Histoire. Disputé sous une chaleur accablante, il mit sur le flanc la moitié de ses participants. Trente-deux abandons au total, et même un drame. Le Portugais Francisco Lazaro s’effondra sur la fin du parcours, victime d’une insolation et d’un problème cardiaque. Immédiatement conduit à l’hôpital, il y succomba le lendemain, devenant le premier mort des Jeux olympiques. Il avait 21 ans. Le même âge, à peu de choses près, que Kanakuri, né le 20 août 1891 au Japon.

Lui n’était pas décédé. Du moins l’espérait-on. Car, à l’issue de la course, nulle trace de lui. Il avait pris le départ, c’était certain, tout comme il était établi qu’il n’avait pas terminé. Mais il ne figurait pas non plus parmi les coureurs ayant abandonné, que les organisateurs avaient ramassés sur le parcours.

Les efforts de la police, mise sur l’affaire, furent tout aussi vains. Et Kanakuri devint rapidement en Suède « le Japonais qui a disparu », une sorte de légende urbaine à la sauce suédoise. Les rumeurs se multiplièrent. Certains l’auraient vu tituber dans Stockholm, cherchant désespérément l’entrée du stade olympique. D’autres, boire un verre en compagnie de deux troublantes beautés locales… Aucune piste ne tenait la route. Et puis, peu à peu, on l’oublia.

Shizo-Kanakuri

Personne en Suède ne remarqua que Shizo Kanakuri participa aux marathons olympiques d’Anvers en 1920 (il s’y classa 16e) et de Paris en 1924. Ou plutôt, personne ne fit le rapprochement avec le « disparu » de Stockholm, huit et douze ans plus tôt… En 1952, à l’occasion du 50e anniversaire des Jeux, un journal suédois décida de repartir à sa recherche. Le reporter retrouva Kanakuri dans la ville de Tamana qui l’avait vu naître, et dans laquelle il s’éteindrait en 1984, à l’âge de 93 ans. Il y était professeur de géographie et accepta pour la première fois de raconter son histoire.

Au trentième kilomètre environ de ce marathon dantesque, Kanakuri s’était écroulé dans le jardin d’une maison suédoise. Ses occupants, compatissants, lui avaient proposé un verre d’eau et même un lit pour se reposer. Le Japonais s’y s’était si bien senti qu’il s’était endormi jusqu’au lendemain matin. Ses hôtes lui avaient ensuite donné des vêtements et l’avaient mis dans un train à destination de Stockholm…

De honte de n’avoir pas terminé sa course, de peur d’avoir à s’expliquer, il s’était immédiatement embarqué sur un navire en partance pour le Japon, dans la plus grande discrétion…En 1967, Shizo Kanakuri revint à Stockholm à l’occasion de l’inauguration d’un grand magasin. Invité, à l’âge de 76 ans, il put enfin se racheter. Conduit au stade olympique, devant un public aux anges, « le Japonais qui a disparu » trottina toute une ligne droite et franchit enfin la ligne d’arrivée. Sa performance sur le marathon s’établit alors à 54 ans, 8 mois, 6 jours, 32 minutes, 20 secondes et 3 dixièmes ! La pire de l’histoire olympique. Et sans aucun doute pour toujours.

Extrait de « PETITES HISTOIRES DU 100 METRES ET AUTRES DISCIPLINES. »  Etienne Bonamy et Gérard Schaller, Hugo&Cie.