Jardin des Plantes

Misère de bêtes 

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jardin_des_plantesQue luise le soleil d’été, ou que les caprices de l’hiver poudrent à frimas son cèdre, il est exquis le Jardin des des Plantes. Les arbres y sont anciens et nulle pédante taille n’en vient contrarier la beauté naturelle. Les fleurs, disposées en famille et selon une sage ordonnance, semblent être les descendantes directes de celles qui peuplaient le Jardin aux herbes médicinales créé à l’endroit même, par Guy de la Brosse et amélioré par Fagon.

Mais, à côté de la section botanique il est, présentement, un lieu de tristesse, la Ménagerie. Pourtant, constituée en 1793 par Geoffroy-Saint-Hilaire, à l’aide de tous les animaux rares ou singuliers que la tourmente révolutionnaire laissait sans maîtres, elle a eu ses heures de gloire, la Ménagerie. Elle est encore la distraction de maintes personnes et, mieux, la joie des enfants qui voient dans les fauves, les ruminants ou les volatiles, de merveilleux acteurs d’un drame dont leur jeune imagination fournit les péripéties.

Pour tant de bienfaits, les hôtes de la Ménagerie devraient être cajolés, soignés; la mélancolie de la captivité étant atténuée par des décors de verdure, des amas de roches qui iraient bien à l’élégance des uns, à la force de Titans des antres.

Hélas ! il n’en est rien ! Les épidémies, la faim, le manque d’exercice consécutif d’un emprisonnement trop strict, diminuent chaque année le nombre des pauvres bêtes qui ne peuvent vivre dans le cloaque constitué par le sol de la ménagerie, sol naturellement humide dont nul gazon en été, nul gravier en hiver ne vient corriger la défectuosité. Cependant les guides et, plus encore, les conversations des parents qui connurent l’endroit en des temps meilleurs où les hommes de science avaient moins de morgue et plus d’humanité, assurent qu’à côté des fauves, des singes, on trouve ici des éléphants, des girafes, des zèbres, des kangourous : toute la faune des terres paradisiaques ou du désert.cages_fauvesNous, en familier de l’endroit, pouvons assurer qu’à part quelques ours ennuyés, des otaries, deux couples de lionceaux abandonnés par des femmes de théâtre, un vieux chameau dont l’œil pleure, une famille de mouflons prolifiques, une troupe d’oies nationales et deux paons laissés en liberté afin que, par leur va et vient, ils donnent l’illusion du nombre, il n’y a rien qui vaille à la Ménagerie. Encore ce qui s’y trouve est-il maigre, sans poil ni plume, endolori par des plaies hideuses comme il arrive pour ces lions désespérés qui ont usé leur cuir contre les parois trop étroites de leur geôle.

Et cependant, il y a une société des Amis du Muséum et de la Ménagerie. Quel adoucissement apporte-t-elle aux souffrances, aux privations endurées par les hôtes de l’endroit ? Que fait la Société protectrice des Animaux qui a dépensé un argent précieux à enlaidir nos candélabres d’inscriptions platoniques ? Que font aussi les théâtreuses qui se débarrassent à la Ménagerie des souvenirs de leurs adorateurs coloniaux, à la manière des chambrières, clientes de l’hospice des Enfants-Abandonnés. Encore celles-ci, plus discrètes, gardent-elles l’anonymat, tandis que les autres exigent une pancarte avec leur nom. Que font, enfin, les très doctes, très savants, très graves fonctionnaires du Muséum ?

Je sais, pour eux, un animal ne devient vraiment intéressant, significatif, précieux que lorsqu’il est réduit à l’état de squelette ou dûment empaillé. Voyez plutôt le luxe des galeries. Car messieurs du Muséum sont de grands bâtisseurs et ils ne connaissent pas de meilleure odeur que celle de la cire à parquet.

Charles Saunier. « La Renaissance. » Paris, 1914. 
Photographie de Paul Géniaux.
Gravure : « L’Illustration. » 1902.

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Le serpent de mer… jadis 

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olaus-magnusNous n’avons même pas inventé le serpent de mer, puisque Rabelais en parle. Mais existe-t-il réellement ? Où n’est-il  qu’une hallucination des passagers ? Voilà qu’on le découvre, à présent, un peu partout en mer. Et M. Giard vient de nous donner quelques aperçus sur cet étonnant reptile.  

A quel groupe de reptiles faut-il rattacher le serpent de mer ? A aucun des groupes connus. Il n’est point encore classé. Du moins il semble qu’on doive aller chercher parmi les fossiles un animal dont la structure puisse répondre à celle du serpent de mer qu’on aurait aperçu dans la baie d’Along. Il est donc permis de supposer que ce serpent de mer appartient à un des groupes que nous considérions jusqu’ici comme disparus, par exemple : les Mosasaures ou les Ichtyosaures. C’est tout ce que l’on peut dire pour le moment, en attendant qu’une expédition scientifique spéciale permette de connaître mieux le serpent de-mer de la baie d’Along. 

J’ajoute que ces animaux, connus et redoutés des Annamites, doivent avoir fourni l’idée du dragon qui, modifié et amplifié par la légende, s’est héraldisé pour former l’emblème national de l’Annam. C’est l’opinion du lieutenant de vaisseau Lagrésile, auteur du  premier rapport sur le serpent de mer en 1897. 

On trouvait dernièrement, en Afrique, un animal terrien, l’okapi, que nous supposions depuis longtemps disparu. Pourquoi ne pourrait-on retrouver aussi le mosasaure ou l’ichtyosaure qui, s’ils existent encore, ne peuvent vivre qu’à de très grandes profondeurs dans la mer et n’apparaître à la surface que très rarement et comme par accident ?  

Tout cela est bel et bon. mais ne nous fournit que des considérations. Et comme j’aimerais mieux voir le serpent de mer, au Jardin des Plantes ou au Jardin d’Acclimatation 

« Touche-à-tout. » Paris, 1904.

L’histoire de l’invalide

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En 1798, nos armées, sous les ordres de Brune et Schaumbourg, entrèrent à Berne. Avec l’or des réquisitions ordonnées par les généraux, ceux-ci ramenèrent à Paris un des ours symboliques de la ville. On mit la bête au Jardin des Plantes, où la foule se pressa pour admirer Martin, ainsi qu’elle baptisa aussitôt sa nouvelle idole.

On chargea un invalide de régler la circulation autour de la fosse. Ce brave homme se trouvait là tout seul, sans suppléant, et son service le tenait à l’attache. On lui apportait bien sa gamelle aux heures réglementaires, mais il était constamment à la merci d’un oubli. C’est ainsi qu’un dimanche où le public était encore plus nombreux qu’à l’ordinaire, ceux qui devaient le nourrir ne pensèrent plus du tout à lui.

Héroïquement, le mutilé supporta la privation. Il déjeuna par cœur, vit passer tout l’après-midi. Puis vint l’heure de la soupe : point de gamelle à l’horizon. Ma foi, c’en était trop. On était un homme. Il fallait se refaire. Le malheureux décida de planter tout là. Pour qu’on sût qu’il n’avait pas déserté, il prit une feuille de papier chez la plus prochaine marchande de coco et de jouets et, de sa plus belle écriture, il fit un écriteau avertisseur. Là-dessus, il s’en alla vers un mastroquet des environs et les visiteurs qui continuaient de se fouler autour de Martin, lurent avec horreur cet avis épouvantable :

L’Invalide a été mangé.

On peut être un excellent soldat et ne pas connaître à fond les subtilités de l’orthographe.

« Le Journal amusant. »  Paris, 1932.

Tortue sentimentale…

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jardin-des-plantes

Le commissaire du quartier des Arts-et-Métiers, faisant perquisition dans le logement d’un voleur arrêté par ses soins, y trouva deux tortues de la grande espèce, dont une était encore vivante, et qui avaient été volées en plein jour au Jardin des Plantes. La survivante fut immédiatement rendue au gardien et réintégrée dans son enceinte gazonnée.

L’opinion générale refuse à la tortue toute intelligence. Cependant, à peine cet animal fut-il placé dans son enclos, qu’il parut se reconnaître, donna des signes non équivoques de la joie la plus vive, se plaça successivement dans tous les endroits où il avait l’habitude de se tenir, alla se baigner dans son bassinet sembla heureux de reprendre possession de tous les lieux qui lui étaient chers.

Voilà, on en conviendra, une tortue sentimentale qui était tombée en de bien mauvaises mains. Vous verrez, si l’on n’y prend garde, que les hardis coquins emporteront quelque jour, sous leur manteau, les lions de la ménagerie.

« Le Siècle illustré : littérature, romans, histoire, causes célèbres, voyages, nouvelles diverses, chanson. »  Paris, 1862.

Le souper du sanglier

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varennes

La gloutonnerie des Bourbons éclate chez Louis XVI  d’une manière intempestive. A aucune époque de sa vie, le pauvre homme ne sut modérer ni contenir son appétit.

Quand il se fut déterminé à quitter les Tuileries, le 21 août 1791, il se détourna de son itinéraire pour déjeuner à Etoges, chez son premier valet de chambre, M. de Chamilly. Quand il entra dans Varennes, les troupes du marquis de Bouillé étaient parties depuis deux heures, mais le postillon Drouet et ses hommes l’attendaient. A peine de retour aux Tuileries, il soupa, dévora un poulet comme si rien d’extraordinaire ne s’était passé.

Il mangeait salement et Buffon, ayant assisté une fois à son grand couvert, laissa échapper un mot qui n’est pas du style soutenu, devant les sangliers domestiques élevés par le Jardin des plantes :

 « Eh bien, le roi, dit-il, mange comme ces animaux-là ! »

« Petit bréviaire de la gourmandise. »  Laurent Tailhade. Paris, 1914.  
Illustration : « Arrestation à Varennes. » Jean Louis Prieur.