Jean-François Millet

D’après nature

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millet-nadarVoici certains passages d’une étude sur Millet  parue dans le Centure Magazine et due à M. Wyatt Eaton, qui fut le disciple et l’ami du peintre illustre. Michel Reader a traduit cette étude et l’a résumée. Il est regrettable que tous nos jeunes peintres ne puissent la lire et se pénétrer des principes qui y sont exposés. 

En sortant de l’atelier de Jean-François Millet, son jeune disciple sentit que ses pressentiments ne l’avaient point trompé. Millet, écrit-il, était un homme unique en son siècle. Il avait pour la nature une sympathie, un amour infinis. J’étais arrivé à la pénible conclusion que les artistes n’aimaient pas véritablement la nature. Ils avaient l’air de ne se soucier que de ce qu’il leur convenait de peindre, mais je trouvais, en Millet, un homme qui adorait la terre, l’air, le firmament, tout ce que le soleil éclaire. Cet amour qu’il éprouvait pour les moindres objets de la nature transformait les choses les plus insignifiantes, dès qu’il y touchait, en de véritables œuvres d’art. 

Tout est-il beau dans la nature ? A cette question, Millet répondit péremptoirement :

Celui qui trouve dans la nature un aspect qui ne soit pas beau a une lacune dans son propre cœur !  

Millet professait un profond dédain pour ce qu’il appelait la « belle peinture ». Pour lui, la beauté dans un tableau consistait à exprimer le caractère de la chose représentée, tout ce qui est approprié, utile pour exprimer l’idée avec « grandeur et simplicité ». Une des particularités de Millet consistait à ne pouvoir séparer l’idée de grandeur de la beauté. 

Le premier soin de l’artiste doit être de trouver un arrangement, une composition qui mettra son idée en pleine lumière… Le caractère, voilà la beauté ! Ce qui est approprié à son objet n’est-il pas toujours beau ?

On aurait bien tort de conclure de ces aphorismes artistiques que Millet copiait servilement la nature. Au contraire, il peignait toujours sans avoir le site qu’il voulait reproduire sous les yeux. Son élève lui ayant un jour fait compliment sur la fidélité de sa mémoire, il répondit qu’il gardait simplement le souvenir de ce qui parlait à son cœur. 

Je peux dire, ajouta-t-il, que je n’ai jamais travaillé ou peint d’après nature, parce que la nature ne pose pas. 

Millet, dit son enthousiaste jeune ami, considérait la nature comme animée… un être vivant rempli de mouvement, et il se contentait de fixer par les moyens les plus simples les phénomènes constants qu’il avait remarqués pendant ses transitions. A l’exception de plusieurs études de la maison paternelle, et d’autres endroits que des souvenirs d’enfance lui rendaient chers et qui semblent avoir été peints de mémoire, je n’ai jamais vu dans les œuvres de Millet un dessin d’après nature qui n’eût le caractère d’un croquis, d’une note prise pour suppléer à la mémoire, indiquant par le trait et l’ombre le contour principal, accentuant ici et là un muscle proéminent ou important, ou une forme saillante qu’il tenait à mettre en relief comme donnant la clé de l’expression ou du mouvement qu’il cherchait. 

Quelques-unes de ces études de paysage esquissées à la plume n’étaient qu’un lever de plan, servant à retenir les proportions exactes du lieu, et ressemblaient plutôt au travail d’un ingénieur topographe. Pour le reste, il s’en remettait à ses souvenirs et à ses impressions.  

« La Revue des musées. » Paris, 1889.
Illustration : Jean-François Millet par Nadar.

Les nudités

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millet-nuJean-François Millet a raconté comment il renonça à la production facile, à ces publications mythologiques que les marchands achetaient de préférence aux œuvres sévères où l’artiste chantait le poème mystérieux des semailles, le temps joyeux de la moisson, la douceur vague et les tristesses de l’automne, la désolation de l’hiver. Voici   l’anecdote  empruntée à l’étude sur Millet que Ch. Yriarte a publiée dans la collection des Artistes français éditée chez M. Rouam.

Un jour, Millet, à la vitrine d’un marchand de tableaux, regardait une de ses Baigneuses, en même temps que deux messieurs qu’avait attirés le brillant des tons, l’éclat vitrifié des chairs. Et l’un, après un coup d’œil jeté sur la toile, dit à l’autre, avec un accent d’indifférence et de dédain qui mit des larmes dans les yeux du grand artiste anxieux :

« C’est de Millet, celui qui fait toujours des nudités« .

Millet ne peignit plus jamais de nudités; et pourtant, la gêne, la misère même s’assirent bien souvent à son pauvre foyer rustique, dans cette maisonnette de Barbizon, située à la
lisière dé la forêt, où il vécut et où il mourut, quand la mort l’appela à la fin du jour, comme elle fait signe au laboureur en cheveux blancs dans la danse macabre :

A la sueur de ton visage
Tu gagneras ta pauvre vie.
Après maint travail et usage,
Voici la mort qui te convie !

Source : « Le XIXe siècle. » 1887.
A lire : http://peccadille.net/2017/11/24/jean-francois-millet-peintre-paysans/